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16 janvier 2019 3 16 /01 /janvier /2019 13:03
Uderzo/Goscinny, éd. Hachette.

Uderzo/Goscinny, éd. Hachette.

Intéressons-nous à une époque lointaine, marquée par la prolifération de battles de tecktonik sur les péages d’autoroute et par l’invocation douteuse du droit de légitime défense préventive. À cette époque, tous les étudiants en droit international assistaient à l’intégralité des cours magistraux… Tous ? Non ! Car la poignée d’irréductibles étudiants que nous étions revendiquait le droit de manquer des séances de cours magistral. Les motifs invoqués allaient du plus louable au plus mesquin : activité salariée faute de bourse ; obligations familiales ; non-maîtrise de l’ubiquité indispensable à une présence simultanée dans deux cours ; apéritif hebdomadaire ; dissertation à rédiger en urgence ; impossibilité de s’extraire de la couette à un horaire trop matinal ou refus formel de s’exposer au pouvoir soporifique du chargé de cours. Conséquence logique de cet absentéisme : la nécessité de rattraper le cours.

« Euh… tu me passerais tes notes de la semaine dernière stp ? »

Soucieux de ne pas rater notre année (décisive) de Master 1, quelques camarades et moi avions, à la faveur de l’invasion des ordinateurs dans nos amphis, développé des mécanismes plus ou moins formalisés de coopération inter-estudiantine (dont la seule évocation était, selon les rumeurs de l’époque, passible de passage à tabac dans les promotions de droit privé). Les échanges de notes de cours se faisaient par courriel, par clé USB, via des logiciels de discussion instantanée (Messenger, AIM, etc.) ou, audace ultime, sur des forums de discussion créés pour l’occasion, sous le regard parfois bienveillant, parfois courroucé de nos enseignants de l’époque. Une solidarité semi-ouverte ou semi-fermée en somme, caractérisée par une action en petits groupes. Ironie du sort, nombreux sont les complices de l’époque qui se sont ensuite livrés sans vergogne à des activités d’enseignement universitaire !

Ces activités étaient évidemment menées à nos risques et périls… et bon sang qu’ils étaient nombreux. Outre la diffusion de virus menaçant de décimer les ordinateurs d’une génération entière de jeunes juristes, ces échanges nous exposaient aux inexactitudes, développements incomplets, fautes d’orthographes ou traquenards disséminés par des compagnons retors (ces derniers avaient conscience du potentiel que pouvait revêtir le numérique pour leur activité de sape, dès lors que le sabotage d’ouvrages en BU perdait progressivement de son panache). Nous nous obstinions malgré tout, à l’insu de notre plein gré, faute d’avoir été présents de façon constante en amphithéâtre.

Ce partage s’effectuait (dans notre cas) sans réelle contrepartie. Tout au plus la promesse de « renvoyer l’ascenseur », d’offrir à l’occasion un « café machine » ou, grand luxe, un « café prestige » vendu au comptoir Crous. J’ai même le souvenir ému d’individus charitables ayant communiqué leurs notes au premier venu sans rien demander en échange, suscitant l’admiration de l’assistance, la promesse d’un vote en faveur d’une béatification et le mépris éternel de ceux qui avaient refusé quelques instants plus tôt de mettre à disposition leurs notes (il est inutile de rappeler à quel point les étudiants assidus gagnaient en popularité à l’approche des examens).

Les choses n’ont pas complètement changé aujourd’hui. Quoique.

« Euh… je peux utiliser ton compte Studocu stp ? ».

Au cours des derniers jours, de nombreux enseignants ont appris avec perplexité qu’un site internet nommé Studocu (Sudoku ?) avait donné une dimension transnationale à ces pratiques ancestrales de partage. Et pour cause, Studocu, société établie aux Pays-Bas, facilite (ou orchestre) le partage de masse de notes de cours produites par les étudiants eux-mêmes. Outre les cours magistraux de la quasi-totalité des universités françaises, des fiches de travaux dirigés et des corrigés d’exercices sont disponibles en libre-accès. Leur libellé identifie parfois l’enseignant responsable du cours, pour éviter toute confusion chez l’acquéreur de documents. Néanmoins, pour pouvoir télécharger ces derniers, les visiteurs doivent soit publier eux-mêmes des notes de cours (ce qui leur donne le droit de télécharger des documents durant 14 jours), soit souscrire à un abonnement Premium. De nombreux enseignants ont en l’espace de quelques heures découvert l’existence du site, voire réalisé que des documents restituant de façon peu fidèle leur enseignement y étaient publiés, et que ceux-ci étaient monnayés à leur insu. Coup de grâce : les documents contiennent bien souvent des coquilles, erreurs ou aberrations – la plateforme ne semble exercer aucune forme de tri ou de contrôle et n’incite donc pas les contributeurs à la rigueur formelle.

À l’heure où les facultés et doyens de plusieurs universités envisagent les actions, en justice ou disciplinaires, à mettre en œuvre pour contrer ce site et ses futurs dérivés, en s’appuyant notamment sur le droit de la propriété intellectuelle, de brèves réflexions, personnelles et non juridiques, méritent d’être formulées.

Le recours accru à ce type de plateforme risque d’instaurer un climat de défiance dans certains amphithéâtres et salles de travaux dirigés, les enseignants étant amenés se demander s’ils ne sont pas désormais enregistrés, filmés à leur insu ou exposés à la rédaction d’un verbatim en vue d’une publication rémunérée. Le fait que des étudiants puissent s’enrichir grâce à cette activité exaspère logiquement une grande partie d’entre eux et les promesses de saisine des commissions disciplinaires fleurissent çà et là, pour dissuader les étudiants de continuer d’alimenter Studocu. Notons d’ailleurs que selon les informations fournies par certains enseignants, le site s’est conformé à leurs demandes de retrait de contenus envoyées par mail.

Outre le fait que les notes de cours ainsi publiées puissent contenir des erreurs, qui seront ainsi diffusées à grande échelle, l’enseignant pourra être sensible au fait que le contenu de son cours soit exposé à la communauté de ses collègues, ces derniers étant susceptibles soit d’en tirer profit pour alimenter leurs propres cours, soit d’émettre une appréciation négative sur l’approche pédagogico-doctrinale retenue :

« Dis, t’as jeté un œil au cours de Vernasi-Paquet sur Studocu ? T’as vu comment il explique la jurisprudence Poney du Loiret ?

-Chaud. C’est comme ça qu’il leur présente les éléments caractéristiques du poney royal ? ».

(L’argument selon lequel l’étudiant serait alors un lanceur d’alerte ne saurait être considéré comme recevable.)

Dans une réalité alternative dystopique, des personnes vénales pourraient être tentées de professionnaliser (voire d’uberiser, mais je n’aime pas ce « mot ») l’activité de prise de notes afin d’alimenter les plateformes adéquates. Dès lors que des étudiants dotés des moyens financiers suffisants sont prêts à payer pour qu’un tiers rédige leur dissertation à leur place (…), on imagine sans difficulté que des activités lucratives de dactylo spécialiste de la prise de note en amphis puissent susciter des vocations… et permettre d’engranger quelques centaines d’euros. Le scénario paraît capillotracté… mais le constat de la publication sur Studocu, par des étudiants extérieurs à une université, de cours professés au sein de cette dernière, révèle toutes les perspectives lucratives offertes par la plateforme. D’ailleurs, à ceux qui répondent qu’une telle démarche de publication a nécessité une pénible et bénédictine prise de notes, méritant salaire, on suggère d’aller filmer le prochain concert de Beyoncé, d’en publier la vidéo monétisée et d’attendre patiemment la visite des avocats de la diva (de là à comparer les enseignants universitaires à des popstars… il n’y a qu’un pas).

Plusieurs collègues ou personnes extérieures au monde universitaire ont signalé avec justesse que la multiplication de ce type de plateformes de partage était inéluctable et que seules des prises de position collectives, des sanctions mémorables ou des échanges constructifs avec les étudiants pourraient endiguer le phénomène. De tout temps, élèves et étudiants ont troqué ou vendu des cours sous le manteau, comme on a pu brader des VHS ou des DVD piratés dans les cours de récré (votre serviteur se souvient d'ailleurs avoir, en 6ème, récupéré une VHS contenant des épisodes de Dragon Ball Z non encore diffusés en France… pour découvrir avec émoi que, de piètre qualité, elle était en noir en blanc). Ici toutefois, il convient de dénoncer le côté « braderie » d’une plateforme qui semble être davantage motivée par le profit que par le succès des étudiants qui visitent son site internet, ne serait-ce que parce que le contenu des documents publiés laisse très souvent à désirer. Il est par ailleurs préoccupant qu’une plateforme qui n’est pas nécessairement consciente, ni du travail considérable fourni par les enseignants pour construire un cours, ni des besoins réels des étudiants, puisse mettre un prix sur des contenus qu’elle n’a pas produits et sur lesquels elle n’a aucun contrôle.

Sur ce, j’ai un cours à préparer !

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commentaires

Liliana HAQUIN SAENZ 17/01/2019 08:40

Cher professeur,

Simplement pour vous partager mon avis sur cette question qui se pose déjà depuis quelques années sur des sites français également comme oboulot et autres. Le seul moyen de couper l'herbe sous le pied à ces activités commerciales qui profitent des craintes des enseignants de partager leur cours est de partager en ligne le cours magistral en format pdf protégé. Il est même possible sur les plateformes offertes par les universités, de partager les enregistrements des séances du cours. Si les étudiants pouvaient accéder gratuitement aux cours originaux la question de la qualité ou celle de la revente en ligne ne se poserait pas. Enfin, la question du jugement des collègues sur l'approche doctrinale choisie devrait être assumée. Sans vouloir comparer nos enseignements à ceux du MIT de Boston, saviez vous que la totalité des cours de cette prestigieuse institution sont accessibles librement et gratuitement à toute personne qui souhaite les lire ou les regarder sous forme de vidéo en ligne? Il me semble que cela offrirait un enseignement mettant à profit les moyens technologiques d'aujourd'hui permettant aux étudiants salariés et même aux absentéistes d'accéder aux cours s'ils veulent bien s'en donner la peine. Un peu à l'image des bibliothèques numériques qui offrent cette même possibilité, la diffusion du savoir ne devrait pas etrê à craindre. Il faudrait plutôt craindre la diffusion de documents peu fiables.
Bien à vous,

Liliana Haquin Saenz
Doctorante en droit international public
Université Jean Moulin Lyon 3

Hervé Valoche 17/01/2019 16:52

Bonjour,
Merci pour votre commentaire, les éléments que vous apportez méritent effectivement réflexion. Il me semble pourtant essentiel que les enseignants français, qui ne travaillent pas dans les mêmes conditions que leurs homologues américains par exemple (en termes de moyens, de ressources, etc.), aient le choix de publier ou non leur cours. Certains le font, et cela se fait sans doute au bénéfice des étudiants, mais je comprends également ceux qui souhaitent réserver le contenu aux étudiants présents en cours.
Il demeure qu'on est d'accord sur un point, la solution studocu n'est pas la bonne... Je souhaitais surtout mettre en avant par cet article le fait qu'il soit gênant que des étudiants publient eux-même le contenu monétisé.
Bien cordialement

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