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21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 18:56
"Confession en aparté" avec le droit international - 1ère partie

"Grand désarroi a frappé à ma porte… lorsque j’ai découvert que mes compétences en mathématiques étaient obsolètes depuis 1999, selon trois circulaires de l’Education nationale".

-La maîtresse dit qu’on ne doit pas faire les multiplications comme ça, dit Jacques d’un ton péremptoire, alors que son père était penché par-dessus son épaule.

-Mais le résultat est bon, voyons ! J’ai même vérifié avec la calculette.

-Oui mais c’est pas la bonne méthode.

Cette seule phrase suffit à écœurer Hervé Valoche dont les compétences en mathématiques étaient vacillantes et qui n’avait jamais obtenu plus de 13 sur 20 dans cette matière, lorsqu’il usait ses fonds de culotte sur les bancs de l’école.

-Je n’aurai pas tous les points, ajouta Jacques.

-Gna gna gna… c’est pas la bonne méthode, pesta Hervé. Et bien, ce sera sans moi.

-Tu t’en vas !?

-Je vais chercher des renforts. Fais les autres exercices en attendant.

Atteint dans sa dignité, vaincu tant par l’Education nationale que par les multiplications à deux chiffres, il quitta la chambre de Jacques et partit, la mort dans l’âme, quérir l’aide de Raoul (17 ans). Jacques était plutôt bon élève mais répondre à ses questions tout en maintenant sa motivation à un niveau acceptable relevait de l’exploit. Un vague d’empathie envahit brusquement Hervé.

-Dire que les enseignants doivent gérer trente zouaves de ce genre, se surprit-il à maugréer dans le couloir. Pendant que tu expliques quelque chose aux cinq du premier rang, tu as Jean-Kevin, Myrtille et Zynedin qui fabriquent des sarbacanes ou se teignent les cheveux avec du Tippex… Bon sang.

Cela ne réglait pas la question des multiplications. Lucie Valoche était sans doute le seul membre de la famille à présenter quelque compétence en mathématiques au-delà du niveau du CE1, mais elle s’était repliée de façon stratégique dans le garage (transformé en bureau de fortune) pour deux heures d’un "confcall" qui ne devait être interrompu sous aucun prétexte. Il restait donc à espérer que Raoul se souvenait encore des exigences des professeurs des écoles. L’adolescent s’évertuait justement à réaliser ses propres devoirs à distance, dans un contexte de confinement généralisé qui obligeait chacun à suivre des directives venant d’écrans d’ordinateur et de courriels à foison.

-Tu as fini ton programme d’aujourd’hui ? demanda Hervé en passant la tête dans la chambre de son fils aîné.

Roulé en position latérale de sécurité sur son lit (et confiné dans une phase monosyllabique depuis qu’il était privé des bienfaits de l’extérieur), Raoul répondit quelque chose ressemblant à « Moui ». Sur l’écran de son ordinateur, auquel il tournait le dos, continuaient d’apparaître les notifications d’une fenêtre de chat pédagogique. Hervé fut tenté d’exprimer son scepticisme mais il se ravisa après avoir constaté qu’il était déjà 15h. Raoul n’était généralement plus bon à rien après 14h30.

-Tu n’es pas trop mauvais en maths, dit Hervé. Si tu as fini, tu veux bien aller aider ton petit frère ?

-Tu n’y arrives pas ? fit Raoul dont le sourire trahissait une forme primaire de Schadenfreude.

-Apparemment je ne fais pas comme il faut, malgré des résultats qui sont clairement corrects…

-Bon, répondit Raoul en se redressant. C’est pas comme si j’avais mieux à faire. Maman squatte tout le débit de la box internet avec son (il prit une voix doucereuse) confcall. Je vais l’aider mais demain, en échange, tu m’aides avec la géo…

-Vendu !

Raoul haussa les épaules en signe d’acquiescement et partit accomplir sa mission tandis qu’Hervé, soulagé, dévalait les escaliers pour se réfugier au rez-de-chaussée. Il consulta sa boîte mail, répondit aux messages les plus urgents, en archiva d’autres, réalisa qu’il avait déjà trente messages archivés à traiter, prit connaissance d’une kyrielle d’annulations sur le mois et demi à venir, puis perdit toute motivation après une quinzaine de minutes de correspondance électronique.

-Je n’arrive pas à bosser à la maison, moi, soupira-t-il en se tournant vers Gabci – de son vrai nom "Mr (Mister) Gabcikovo Nagymaros".

Régnant sur le salon du sommet de la bibliothèque, le chat parut le fixer d’un air réprobateur, puis émit un bâillement qu’Hervé prit le parti d’interpréter comme un encouragement. La messe était dite. Après avoir placé son téléphone en mode "avion" puis rabattu l'écran de son ordinateur portable, il se sentit étrangement libéré du carcan du monde académique et de ses échéances. Les capsules vidéo destinées à ses étudiants – tout aussi confinés que lui – étaient en ligne, l'encadrement de la "continuité pédagogique" de Jacques avait été (regrettablement, il le découvrirait plus tard) délégué à Raoul, et le réfrigérateur était rempli à ras bord. Fermement résolu à ignorer les courriels de relance de directeurs de publication rendus opiniâtres par le confinement, il alluma la télévision et lança le Replay. Hervé avait manqué le dernier épisode de l'émission Confession en aparté diffusé sur la chaîne France Droit et consacré à nul autre que... le Droit international. Son idole. "Quitte à être assigné à domicile, autant en profiter" - logique qu'il avait d’ailleurs, inutilement, invoquée auprès de sa compagne pour justifier le port de ses survêtements les plus confortables.

-P’pa, internet a sauté et on n'arrive plus à faire les exercices. On peut faire une partie de FIFA en ligne ? demanda la voix de Raoul depuis l'étage.

-Bien sûr, répondit nonchalamment Hervé.

L'écran titre de l'émission télévisée apparut tandis que la voix off de l'animatrice vedette de France Droit emplissait le salon des Valoche :

-Il se fait souvent désirer, n'aime pas être situé, sa carrière est contestée mais il demeure pourtant populaire. On lui prête en effet une ambition humanitaire mais il refuse en revanche d'être qualifié d'humaniste. Il n'aime pas les interviews, mais se fait volontiers médiatique, un peu comme aujourd'hui. Le Droit international est notre invité. Bienvenue dans Confession en aparté.

-Je vous en prie, appelez-moi "Dip", fit le Droit international d'un ton débonnaire en venant s'installer sur le plateau.

-Ce sera donc "Dip", fit l'animatrice, Pascale Kent, en se tournant vers la caméra. Nous sommes ravis de vous recevoir aujourd’hui.

Hervé jubila. Pascale Kent rassembla ses notes d’un air convenu tandis que Dip prenait place en face d’elle dans une chaise design que seules des personnes à la fois fortunées et malveillantes envisageraient d’installer dans leur salon, davantage pour le plaisir des yeux que pour le confort de leurs invités.

-Vous existez donc ? dit Pascale Kent d’un air taquin.

-Je suis le premier surpris ! répondit Dip, probablement habitué à cette boutade.

L’auteur de ces lignes pourrait ici décrire le physique de Dip mais, après une longue hésitation (suivie de la consultation d’amis avocats), il préfère laisser à chacun le soin de l’imaginer selon son bon plaisir, lui attribuant ainsi les traits de Bing Crosby, de Ryan Gosling, d’Audrey Tautou, de Billie Holliday, de Billie Eilish, de Mimie Mathy ou même, pour les plus sceptiques, d’un nuage de fumée. Certains, faute d’inspiration, visualiseront peut-être le visage de leur enseignant en droit international. Bref, imaginez ce que vous voulez pour les lignes à venir.

-Dip, merci d’avoir accepté notre invitation. Vous avez une longue et fructueuse carrière. Vous êtes à l’origine d’un certain nombre de traités, d’organisations internationales, de mécanismes variés de coopération entre Etats, et avez des millions (sic.) de fans à travers le monde… mais aussi des détracteurs. Les médias ont décrit un droit international "absent", "en dilettante", voire "confiné", ponctuellement "méprisé" pour reprendre les termes d’un article récent de Paris Match. Qu’avez-vous à répondre à ces formules inspirées ?

-Si je peux me permettre, Pascale, ce n’est parce qu’on ne parle pas de moi que je suis désœuvré ! J’ai beaucoup travaillé ces dernières années et me consacre à de nouveaux projets. Et quitte à me faire des ennemis, j’ajouterai que certaines feuilles de chou ont davantage intérêt à noircir leurs pages d’échecs que d’accomplissements… Je dois toutefois reconnaître que je me suis fait discret depuis trois ou quatre ans. L’élection de Donald Trump aux Etats-Unis, le Brexit, la remise en cause de l’accord sur le nucléaire iranien, la remise en question du multilatéralisme… tout ceci m’a amené à prendre un peu de distance, peut-être pour tenter de me renouveler.

-Sans pour autant disparaître des radars, nuança l’animatrice. Il est vrai qu’on vous a vu un peu partout à travers le monde : La Haye, Genève, New York, vos créations sont étudiées dans des universités prestigieuses... De nombreux acteurs ne jurent que par votre travail et collaborent fréquemment avec vous – nous en parlerons en deuxième partie d’émission. D’ailleurs, Dip, quels sont vos rapports avec vos contemporains dans le milieu ?

-Ah, les ragots, siffla Hervé.

-Vous voulez parler des autres droits ? Je dois tout d’abord dire qu’on me confond très souvent avec le Droit international privé alors que nous ne faisons absolument pas la même chose, fit Dip d’un air goguenard. Si l’on occulte ce petit détail, je pense que c’est un milieu dont les membres entretiennent des relations cordiales, voire amicales, même si certains d’entre eux me semblent privilégier des exigences de rentabilité.

-Pas vous ? s’enquit Pascale Kent.

-Il l’a un peu cherché, reconnut Hervé.

Dip pâlit.

-Ha ha, je mentirais si je disais que je ne vérifie jamais le solde de mes comptes en banque. Mais, sincèrement, je n’aime pas le manichéisme. On peut aussi bien s’intéresser aux investissements internationaux qu’aux droits fondamentaux sans renier ses convictions… Je n’ai pas d’idées préconçues. La finance, le commerce, c’est autant du droit international que la culture !

-Et qu’en est-il de vos rapports avec le droit européen ? (le sourcil droit de Dip trembla de façon quasi imperceptible). On vous a dit très proches par le passé. Vous l’avez même coaché à ses débuts.

-…en effet, on a beaucoup travaillé ensemble, fit Dip après quelques secondes de réflexion. C’est toujours le cas aujourd’hui, de façon plus ponctuelle. Nous utilisons les mêmes techniques et avons les mêmes inspirations, il me semble. Je respecte et admire son travail.

-Justement, quel regard portez-vous sur ses dernières activités ?

-Vous faites référence au Brexit ? Ecoutez, ce serait facile de tirer sur l’ambulance… Je m’abstiendrai de commentaires, ajouta-t-il en haussant les épaules.

-Et je respecte cela, Dip. D’ailleurs, vous avez sans doute connu des déboires sentimentaux du même type.

-Ma foi…

-Si vous le permettez, nous allons désormais entrer dans le vif du sujet et aborder des facettes plus substantielles de votre personnalité… (Pascale Kent se tourna vers la caméra). Influences, modèles, passé et futur. Nous saurons tout sur le Droit international. Dip, si vous le voulez bien, nous allons regarder ensemble quelques photos et vidéos.

Hervé sursauta. Raoul était arrivé de façon furtive dans le salon et s’était planté devant lui :

-Dis p’pa, on ne trouve pas Bloody Kombat. Tu ne l’aurais pas rangé ?

-Je ne sais pas à quoi tu fais référence, mais ce que tu cherches est peut-être dans la bibliothèque, derrière le traité de droit humanitaire. Que ta mère ne le voie pas. Je la changerai de cachette après votre partie.

-Ok. Tu regardes quoi ? L’image de la télé est figée.

Hervé fronça les sourcils et se tourna vers l’écran, qui s’était transformé en mosaïque. Soudain, tout devint noir et une fenêtre « Perte de réseau » mit fin de façon prématurée à l’émission.

-MAIS @#&ù$£ DE FRIBOX ! grommela Hervé, après avoir vainement tenté de relancer le programme en maltraitant les boutons de la télécommande.

-Je t’ai dit tout à l’heure qu’internet avait sauté. Je pense que c’est M’man qui sature le réseau, suggéra Raoul. Sans compter tous les appareils connectés à internet dans la maison… On a dû lâcher la partie de Fifa...

-Pauvres petits. Et comment je fais maintenant ? On arrivait à la partie la plus drôle de l’émission.

-Soit tu demandes à M’man d’interrompre son confcall, à tes risques et périls, soit tu attends.

Hervé s’enfonça rageusement dans le canapé, frustré. Il lui vint à l’esprit que cette pause forcée pourrait être consacrée à la progression de son article ou à la lecture d’un ouvrage issu de sa bibliothèque. Puis il se rappela qu’il avait un stocké un épisode de la saison 7 de Old Blood sur son disque dur. Cela l’occuperait bien jusqu’à la fin de la visioconférence. Gabci miaula et bondit du sommet de la bibliothèque pour atterrir sans ménagement sur ses genoux.

A suivre.

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