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5 avril 2020 7 05 /04 /avril /2020 16:26
"Confession en aparté" avec le droit international - 2ème partie

Ce billet est la suite de cet autre billet.

-Lucie n’a toujours pas fini sa réunion…

Hervé s’avachit sur le canapé, le regard plongé dans le vide. Il avait tenté à deux reprises de relancer le replay de son émission, sans succès, et s’était donc rendu à l’évidence : l’accès à un débit internet digne de ce nom était compromis.

-Non omnia possumus omnes, déclama-t-il sans bien se souvenir du sens de la locution.

Les fils Valoche avaient pris des mesures diversifiées en réaction au blackout numérique. Jacques était reclus dans sa chambre, reconstituant (selon ses dires) la « chute funeste de la météorite de Chicxulub sur la communauté insouciante des dinosaures », tandis que Raoul, moins ambitieux, explorait une partie du champ visuel de son père en quête d’ingrédients pour son snack. L’adolescent rassembla son butin sur l’îlot central de la cuisine et entreprit de disposer consciencieusement, sur une tranche de pain de mie, du jambon, du camembert et deux rangées de chips, le tout agrémenté d’une cuillère à café de crème de vinaigre balsamique et d’une pincée de parmesan râpé. Puis il contempla son chef d’œuvre avec l’air satisfait d’un candidat de concours culinaire, convaincu d’être l’héritier spirituel de Paul Bocuse.

-Comment peux-tu manger ça ? gémit Hervé. On va dîner dans deux heures, en plus…

Raoul lui adressa un regard de contentement en guise de réponse. Ses joues s’agitaient comme celles d’un hamster et produisaient des « cronch cronch » peu ragoûtants. Hervé détourna le regard puis, après un bref moment d’hésitation, saisit son téléphone qu’il se résigna à reconnecter au réseau. Au cours des jours écoulés il avait, pour tromper l’ennui, trié ses chaussettes (en condamnant celles dont les trous, désormais béants, laissaient passer un orteil) ; numérisé ses documents administratifs (y compris toutes ses fiches de paie) ; resserré les vis des meubles de la maison ; nettoyé le bureau de son système d’exploitation ; briqué la moindre surface visible du grenier (en contournant soigneusement les espaces sur lesquels d’épouvantables araignées revendiquaient titre ou effectivité) ; trié ses photos d’enfance (en gardant à portée de main les plus glorieuses pour les partager sur son compte Facebook) et appris à Mr Gabčíkovo Nagymaros à se tenir en équilibre sur son épaule droite (récoltant en récompense une griffure sur la nuque). Bref, il en était réduit à l’espoir de recevoir un message professionnel pour s’occuper.

A sa grande surprise, il découvrit deux messages vocaux sur son répondeur (« cronch cronch »). Dans le premier, son collègue Sabrin Rochas lui annonçait ce qu’il savait déjà, à savoir l’annulation d’un colloque prévu dix jours plus tard à Dublin et qu’il avait renoncé à préparer dès que la rumeur du confinement avait gagné en ampleur. Sabrin concluait son message par un « Partie remise » désabusé, certainement lié au sabordage de ses projets de barathon. Dans le second, un journaliste du quotidien régional Le Parigot demandait un éclairage sur des problématiques de droit international liées au confinement et communiquait ses coordonnées, dans l’espoir d’être rappelé « avant 17h30, en vue du bouclage ». Hervé pouffa, lui transmit par sms les coordonnées de Sabrin puis remit son téléphone en mode hors-ligne (« cronch cronch »). C’est le moment que choisit Lucie Valoche pour émerger enfin du garage, vêtue comme un Playmobil mal assemblé : la partie supérieure du corps en tailleur impeccable et le bas en sarouel kaki. Le confinement entamait chaque jour un peu plus ses standards de cohérence vestimentaire.

- OUI ! jubila Hervé (il se ravisa). Bisous chérie… Mais OUI ! (il se jeta sur la télécommande).

-J’ai cru que cette réunion ne finirait jamais. L’un des collègues nous attendait sur la mauvaise application de visio et on a pris du retard. On regarde quoi ? demanda Lucie en s’asseyant dans le canapé.

-Un entretien avec le droit international dans Confession en aparté !

Douchant son enthousiasme, Lucie bondit aussitôt hors du canapé et rejoignit Raoul dans la cuisine. La seule contribution de leur fils aîné au débat consista en une ultime série de « cronch cronch » alors qu’il achevait son indéfinissable club sandwich. A l’étage, un « boum » retentissant accompagné de bruits de figurines entrechoquées signala la fin du règne des dinosaures et la transformation de la Terre en planète inhospitalière.

-On va faire du pain maison tiens, suggéra Lucie qui avait pillé les rayons du supermarché pour exercer son nouveau passe-temps. Tu m’aides Raoul ?

-Euh…

Hervé réprima un soupir et reprit l’émission là où elle s’était arrêtée. « Dip » et Pascale Kent partageaient désormais un canapé en face d’un gros écran de télévision, dans un salon fictif dont Hervé estima que les meubles, une fois revendus, auraient assurément permis l’acquisition de dizaines de milliers de masques de protection.

-Cher Dip, faites comme chez vous, dit chaleureusement Pascale Kent. Si vous voulez un rafraîchissement, n’hésitez pas… (elle esquissa un sourire). J’y pense, si on versait du jus cogens dans votre verre, quel goût aurait-il ?

-Le goût de tout et de rien ? fit Dip après avoir réfléchi. Je ne sais pas trop, je n’en ai jamais goûté. Il paraît que certains le trouvent sucré, d’autres amer, acide, aigre-doux ou même « umami ». Les critiques sont partagés. Je me servirai donc plutôt du jus d’orange consensuel… quoique. Vous en pensez quoi ?

-Que ça m’apprendra à vous poser ce type de questions. Dip, nous allons regarder ensemble quelques photos et vidéos que je vous invite à commenter librement. Vous êtes prêt ?

-Vous avez mon consentement.

Pascale Kent afficha la première photo.

Photo ONU

Photo ONU

-La Déclaration universelle des droits de l’homme ! commenta Dip. Et quelques enfants autour, aux fins de communication… On a célébré ses soixante-dix ans il n’y a pas très longtemps, en 2018. Dire que les étudiants la confondent parfois avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen…

-Cette déclaration n’est pas juridiquement contraignante, n’est-ce pas ?

-Vous pouvez toujours tenter de l’invoquer devant le juge national, plaisanta Dip. Cela étant, une grande partie des droits qui y sont inscrits sont réaffirmés par des instruments régionaux de protection des droits de l’homme, qui s’y réfèrent parfois de façon explicite ! Elle est donc un outil précieux, notamment pour les mécanismes universels ou régionaux de protection des droits de l’homme… dont il faut souligner qu’ils travaillent à une cadence très réduite en raison de la pandémie (entre autres exemples : la Cour européenne des droits de l’homme ou la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples).

Pascale Kent afficha la photo suivante.

Banquet de la garde civile d'Amsterdam fêtant la paix de Münster (1648), exposé au Rijksmuseum Amsterdam, par Bartholomeus van der Helst.

Banquet de la garde civile d'Amsterdam fêtant la paix de Münster (1648), exposé au Rijksmuseum Amsterdam, par Bartholomeus van der Helst.

-On dirait un gros apéritif, fit-elle d’un air narquois.

-Pas faux, admit Dip avoir ri dans son verre de jus d’orange. Vous remontez loin dans ma jeunesse… En l’occurrence, il s’agissait de marquer le coup pour la conclusion des (et non du) traités de Westphalie en 1648, à savoir les traités de Münster et d’Osnabrück. Ils ont formalisé la fin aux guerres de Trente ans et de Quatre-Vingt ans ayant opposé les Puissances européennes. On dit souvent que c’est là que ma carrière a commencé. Il faut reconnaître que les deux textes (ici et ) donnent un avant-goût de ce qu’allait devenir le droit international tel qu’on l’appréhende aujourd’hui…

-Cela signifie que votre carrière était au point mort avant cette date ? demanda Pascale Kent en affichant une autre photo.

Musée archéologique d'Istanbul. Détail de la tablette contenant le traité de Qadesh entre les Hittites et les Egyptiens- Photo G. Dall'Orto

Musée archéologique d'Istanbul. Détail de la tablette contenant le traité de Qadesh entre les Hittites et les Egyptiens- Photo G. Dall'Orto

-HA ! s’écria Dip. Quelle relique ! Non mais là ça devient embarrassant…

-De quoi s’agit-il ?

-Le traité de paix conclu entre les Egyptiens et les Hittites en 1259 avant JC, et que Champollion a rendu accessible au grand public en 1844. A priori, le plus vieux traité de l’Histoire, conclu après la Bataille de Kadesh qui a opposé ces deux peuples… Mais on ne pouvait pas réellement parler de droit « international » à l’époque. Encore que, Hattousili III et Ramsès II ont été des visionnaires en négociant ce qui peut être considéré comme une véritable alliance. L’accord engageait les deux puissances à créer les conditions d’une « paix et [d’]une fraternité éternelle », à s’abstenir de tout acte hostile l’une envers et l’autre et à s’apporter une assistance mutuelle en cas de péril. Bon… l’accord incluait également Maâthornéferourê, fille du roi hittite qui a ainsi été offerte en mariage à Ramsès II.

- …Un mariage forcé, donc, conclut Pascale Kent.

Hervé nota sur son carnet qu’il serait intéressant de rédiger une présentation un peu plus poussée de ce traité. L’auteur du présent blog en fit de même.

-Pendant que nous évoquons vos origines… cela me fait penser que l’on parle souvent de vos pères (fondateurs) mais pas tellement de votre mère, fit remarquer Pascale Kent. Est-ce une partie de votre histoire que vous tentez de protéger ?

-Pas vraiment. Je n’ai rien à cacher, nuança Dip, soudain sur la défensive. D’ailleurs, j’ai encore beaucoup à apprendre sur ma propre ascendance.

-On lira avec intérêt les textes consacrés à celle qui pourrait être votre mère, Christine de Pizan.

-Cela devient très personnel, s’enquit Dip tout en s’agitant nerveusement sur le canapé. Si vous lanciez l’image suivante ?

-Wow, où avez-vous trouvé cela ? Je ne savais même pas qu’il en existait un enregistrement.

-La vidéo est librement accessible sur internet depuis qu’elle a été mise à disposition du public par l’Organisation des Nations Unies, expliqua Pascale Kent comme pour se dédouaner.

-Il s’agit d’un extrait de la session inaugurale de la Cour internationale de Justice qui date, si ma mémoire est bonne, du 18 avril 1946. Certains Etats malveillants pourraient affirmer que leurs ennuis ont débuté à ce moment, mais ce serait occulter l’activité de la Cour permanente de justice internationale ou les mécanismes d’arbitrage international qui permettaient aux Etats de régler leurs différends bien avant cette date.

-La Cour internationale de Justice, un an après la création de l’Organisation des Nations Unies… Je crois comprendre que c’est l’une des étapes clés de ce que l’on qualifie de « droit international contemporain » ? Nous évoquions plus tôt la crise du multilatéralisme. Plus d’un demi-siècle plus tard, quels sont vos projets ?

-Tenter de ne pas devenir historien du droit.

Jacques dévala les escaliers à l’instant où Pascale Kent lançait un dernier extrait vidéo consacré à l’affaire du Détroit de Corfou. Dans la cuisine, l’élaboration du pain maison prenait une tournure préoccupante, Raoul ayant apparemment suggéré à sa mère d’intégrer des morceaux de cheddar dans la pâte.

-Papa, je m’ennuiiiiie, déclara Jacques avec un ton de reproche.

-Euh…, fit Hervé.

Pascale Kent présentait à Dip différents instantanés issus de l’actualité internationale des vingt dernières années (ici et ).

-Les dinosaures ont été terrassés par l’extinction Crétacé-Paléogène, ajouta Jacques.

-Et si tu… simulais l’extinction de masse suivante ?

Jacques le considéra avec consternation.

-Papa, la prochaine extinction de masse, ce sera sans doute nous à cause du réchauffement climatique ou d’un astéroïde ! Je n’ai pas encore assez de détails pour faire une simulation.

Il était grand temps d’établir un moratoire sur le visionnage par Jacques des documentaires de la chaîne National Geographic. Hervé sentit le regard insistant et accusateur de sa compagne se poser sur lui tandis qu’elle luttait avec la notice du Thermamax. Il se résigna.

-Viens, on va faire une partie de cache-cache. Je me cache le premier et tu dois me chercher. Ferme les yeux et compte jusqu’à vingt. Enfin… plutôt trente. D’accord ?

Jacques acquiesça, se plaqua les mains sur les yeux et entama un décompte à voix haute tandis qu’Hervé saisissait précipitamment la tablette numérique et fuyait le salon au pas de course.

A suivre.

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