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7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 14:31
Le Conseil de Sécu-Récré 2 - La réunion virtuelle

*** Lundi ***

 

C’est le cœur enjoué que Rosa Parnalu-Nemir (elle insistait toujours pour que son nom soit intégralement prononcé) descendit, en ce lundi matin, les marches de l’escalier menant vers le coin le plus sombre du salon familial. Son père y avait aménagé précipitamment ce qu’il s’échinait à appeler « un espace multimédia et plurifonctionnel ». Après l’annonce de la fermeture de l’école du fait du Covid-19 et du confinement, il n’y avait plus le choix : les devoirs devaient être réalisés à la maison et il fallait bien que Rosa accède à Internet, n’en déplaise à ses parents qui l’avaient soigneusement éloignée de tout écran ces dix dernières années. Son père avait donc exhumé un vieil ordinateur fixe servant antérieurement de repose-pieds dans son bureau, installé une version récente de Linux, proféré des jurons pendant plusieurs heures, désinstallé Linux, retrouvé une licence Windows achetée légalement (selon lui) des années auparavant, proféré de nouveau des jurons, fait une sieste, compris qu’il n’y avait pas de carte wifi sur son antiquité, trouvé un câble Ethernet en partie mangé par Hammarskjöld (le chat, mais on l’appelle « Dag »), et fini par installer péniblement Skype.

Rosa regrettait franchement la cour de l’école du Lys Bleu. Mais les élèves de la classe de CM2 avaient d’emblée considéré que la situation de confinement était inacceptable, et des palliatifs avaient été trouvés. Plusieurs d’entre eux avaient plaidé pour qu’ils continuent à se voir chaque jour, à l’heure de la récréation du matin, sur Skype. Les soupçons et hésitations des parents avaient cédé face au courriel un peu trop enjoué de l’institutrice, une ancienne coach de yoga reconvertie dans la réflexologie puis dans l’Éducation nationale. Celle-ci n’avait, en effet, pas hésité à qualifier les velléités numériques des enfants d’« excellente initiative en faveur du vivre-ensemble à laquelle il serait navrant voire terroriste de faire obstacle ».

C’était le premier jour officiel de fermeture de l’école. L’actualité devrait pousser les 35 élèves de la classe à toutes sortes de délicieuses émulations intellectuelles, les faisant rivaliser d’ingéniosité collective et de solidarité face au fléau qui s’abattait sur l’école. Rosa attendait avec impatience cette réunion, espérant qu’une organisation visant à réaliser collectivement les devoirs, d’une complexité extrême, serait décidée en urgence ce matin.

L’exclamation de Léobrin Rochas, qui présidait le Conseil de Sécu-Récré cette semaine, la ramena à la réalité dès sa connexion.

 

- Ah, enfin, te voilà ! Bon, les membres permanents sont là, on peut commencer. Aujourd’hui nous commençons par une intervention d’Alexandre Van der Carpe. C’est à toi.

 

Rosa se demanda pourquoi Léobrin rappelait qu’il y avait des membres permanents et des membres non-permanents du Conseil. Cette règle, d’un goût douteux, datait visiblement de l’époque de la création du Conseil de Sécu-Récré, quatre ans auparavant (bref, une éternité). À l’époque, les cinq vainqueurs d’une bagarre générale dont tout le monde avait oublié les causes s’étaient octroyé le droit de siéger de manière permanente, tandis que les dix autres membres devaient être désignés parmi les trente élèves restants, à tour de rôle. Depuis lors, les cinq CM2 qui avaient l’air les plus malins et/ou les plus costauds étaient chaque année auto-désignés membres permanents. Ils ne s’entendaient sur quasiment rien, sauf sur l’impératif de conserver ce privilège qui constituait le cœur de leur union. Ceux qui considéraient devoir relever des cinq s’acoquinaient dès les premiers jours de CM2 et faisaient taire, à coups de chantages ou de coups de poing, toute tentative de rébellion. Souvent, ce moment était préparé dès le CM1 par les protagonistes. Rosa n’était, à cet égard, pas peu fière d’avoir réussi à persuader tous ses camarades que sa mère était une sorcière mangeuse de cailloux susceptible de venir les découper à coups de truelle pendant la nuit, s’ils ne la désignaient pas membre permanent bien sûr.

 

- Merci, commença Alexandre. Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Je suis opposé à ce qu’on discute de la situation liée au virus.

- Mais pourquoi ? s’exclamèrent plusieurs membres du Conseil.

- Je suis désolé, mais rien dans la Charte de la Récréation ne permet qu’on se réunisse virtuellement, répondit sèchement Alexandre, dont le soudain formalisme était surprenant. On est censés se retrouver sous le préau et nulle part ailleurs. J’étais déjà opposé à cette réunion sur Skype.

- Euh… souffla un membre non permanent dont Rosa avait temporairement oublié le prénom. Sauf que si on ne débat pas, on ne peut pas déterminer qui a la garde d’Antonio [le poisson rouge de la classe, supposé circuler d’une maison à une autre pendant le confinement au mépris de toute règle sanitaire]. Pour qu’on puisse le laisser à la maîtresse, il faudrait qu’on décide collectivement que la situation est une menace pour la vie d’Antonio, et il faut un vote. La maîtresse a d’ailleurs explicitement rappelé dans son courriel qu’elle n’interviendrait qu’en cas de danger de mort, et qu’il « convenait de l’oublier un temps » car elle avait beaucoup de fraises à ramasser.

- On devrait aussi s’organiser pour répartir collectivement les devoirs à faire pour la maîtresse, renchérit Rosa. Il y en a carrément trop ! Elle nous a refilé la moitié d’un livre de maths de niveau 5ème à lire et cinquante exercices infaisables. Mon père a regardé et il n’a strictement rien compris. Je fais comment, moi ? Ceux qui ont des parents qui y comprennent quelque chose doivent aider ceux qui n’en ont pas !

- Désolé, répéta Alexandre, décidément ronchon. Depuis le début de l’année, on respecte les règles et j’entends qu’on continue. Pour l’instant, je refuse qu’on débatte et comme je suis un membre permanent, j’ai un droit de veto. Je bloquerai toute décision qui n’aura pas été prise sous le préau, confinement ou non.

- Salut ! intervint Cameille Viye, rejoignant soudainement l’appel. Désolée, j’ai eu des problèmes de connexion, je suis à la campagne, le réseau est tout pourri. J’ai raté quelque chose ?

 

Personne n’avait vraiment remarqué l’absence de Cameille, pourtant membre du Conseil de Sécu-Récré depuis trois semaines.

 

- Bon, euh, ben on ajourne, on se revoit à la récré de demain, faut que j’y aille. Mon père a télétravail, conclut piteusement Léobrin.

 

*** Mardi ***

 

10h15. Rosa se connecta sur le Skype d’un air distrait, bien que vaguement inquiète pour Antonio le poisson rouge.

 

- Bonjour, bon, les membres permanents sont là, on peut commencer, débuta Léobrin. Alexandre, quelque chose à dire ?

- Oui, je m’oppose toujours à toute discussion, répondit-il nonchalamment.

- Non mais c’est scandaleux ! rugit Hectaud Laubrie, l’un des cinq membres permanents étrangement silencieux la veille. Je suis consterné qu’on ne soit pas capables de prendre des décisions collectives ! Concrètement ça sert à quoi qu’on se réunisse tous les jours si c’est pour ne rien décider ? Et encore, heureusement qu’on a renoncé à faire un compte-rendu de nos réunions à la maîtresse ! Ce serait la honte ! Alexandre, tu comptes bloquer le Conseil de Sécu-Récré combien de temps ?

- Je vous signale, coupa Rosa, que Jacques Valoche, que nous avons nommé Secrétaire général, nous a envoyé juste avant le confinement un rapport de près de trois pages sur le conflit qui oppose les deux classes de CE1 à propos du sac de billes disparu lors de la galette des rois. Il faudrait au moins qu’on annonce qu’on a pris note de son rapport et qu’on le félicite, sinon il va encore se vexer…

- C’est vrai, ajouta Charlotte Elisse-Ayland, ravie d’intervenir dans le sens inverse d’Alexandre Van der Carpe. On doit au moins le remercier pour son travail.

- Bon, eh bien je vais réfléchir, je vous dirai demain si j’accepte, répondit Alexandre.

 

Avant de couper la communication, Rosa eut juste le temps d’apercevoir Léobrin faire un clin d’œil à Alexandre.

 

*** Mercredi ***

 

10h15. Rosa, après avoir organisé une réunion virtuelle clandestine avec une partie des membres du Conseil de Sécu-Récré (sauf Léobrin et Alexandre), se connecta à la conversation générale.

 

- Bonjour. Les membres permanents sont là, on peut commencer, récita Léobrin. Alexandre a, je crois, des éléments nouveaux à nous communiquer.

- Oui, répondit gravement Alexandre. Écoutez, je crois que nous devons vraiment réagir avec force. Nous sommes totalement inactifs depuis trois jours, et nous ne donnons vraiment pas une bonne image de nous-mê…

- N’importe quoi, coupa Charlotte. C’est toi qui bloques tout ! Je te rappelle tes mots d’hier ou ça va aller ?

- Quels mots ? Il n’y a pas de compte-rendu, la réunion n’était même pas officielle… répondit sournoisement Alexandre.

- Bon, je pense qu’il faut avancer, dit calmement Rosa. On est la seule organisation qui ne décide de rien. Le club de foot des CM1 s’est réuni hier pour décider de qui garderait le ballon, et ils ont décidé d’un report du tournoi de fin d’année. Il est même question d’un Skype informel avec toute la classe, et tu le sais bien puisque c’est toi qui l’as annoncé sur Facebook, Alex. Ça devient ridicule. Bref, qu’est-ce que tu proposes ?

- C’est simple. J’ai reçu des SMS de plusieurs membres de la classe qui sont d’accord avec moi : la situation rend impossible le maintien de certaines sanctions imposées par certains d’entre nous. Je propose de les lever au moins le temps du confinement.

 

Honnêtement, Rosa l’avait vu venir. Le formalisme excessif d’Alexandre était forcément motivé par quelque chose. Depuis plusieurs semaines, Alexandre – et d’ailleurs, Léobrin aussi, maintenant qu’on en parle – se plaignait de ce que Charlotte leur imposait des « sanctions », ainsi qu’à d’autres élèves. Concrètement, cette dernière, dont la mère remplissait chaque matin le cartable de dizaines de gâteaux et autres friandises, refusait catégoriquement de respecter un certain nombre d’accords avec eux : plus de distribution de chocolats, d’échanges de goûters, ou encore refus de participer à certaines réunions où ils siègeaint. Charlotte avait récemment poussé le vice en annonçant qu’elle refuserait dorénavant de partager le merveilleux contenu de son cartable avec tous les élèves qui feraient des échanges de billes avec Alexandre, Léobrin et une demi-douzaine d’autres élèves. Elle menaçait maintenant d’étendre la mesure à tous les élèves jouant au foot avec Alexandre si ceux-ci ne l’excluaient pas de l’équipe, ce qui devenait difficilement tenable pour les malheureux joueurs, Alexandre étant le capitaine. Les raisons n’étaient pas toujours claires, mais Charlotte semblait convaincue que ces élèves lui en voulaient. Elle invoquait sans cesse sa « sécurité », faisant référence à une sombre histoire de jet de pommes de pin à la sortie de l’école, attaque qui aurait été commanditée par les sanctionnés. Rosa pensait surtout que Charlotte voulait conserver sa place de personne la plus influente de la classe. Malgré les efforts conjugués d’Alexandre et Léobrin, la distribution quotidienne de bonbons et chocolats, qu’elle échangeait volontiers contre barrettes, billes, jolis coquillages, boucles d’oreille premier prix et stylos colorés, la rendait parfaitement incontournable dans la cour de récréation. L’attitude tyrannique de Charlotte allait donc, vraisemblablement, coûter la vie à Antonio.

 

- Hahahahahaha ! C’est juste hors de question, éructa logiquement Charlotte, avant de couper la communication.

 

*** Jeudi ***

 

- Bonjour, les membres permanents sont là, on peut com…

- Ça va, on a compris, coupa Hectaud.

- Il ressort de nos échanges de SMS, qui ont duré jusque tard dans la nuit, à tel point que certains d’entre nous ont été privés de téléphone par leurs parents, que nous avons un accord, annonça Léobrin. Alexandre ?

- Visiblement, une minorité de dissid de membres du Conseil refuse de lever les sanctions, alors que l’évidence conduit à penser qu’elles sont néfastes à nos débats, entama Alexandre. Cependant, il faut traiter les affaires courantes. Je consens donc à ce que nous prenions des décisions virtuelles, mais à une condition. Je refuse qu’elles évoquent le Covid-19, car je maintiens qu’il faut pour cela lever les sanctions.

- Pardon, implora Rosa, mais est-ce qu’on pourrait parler du projet de résolution que Cameille nous a envoyé hier ? Elle propose qu’on reconnaisse le caractère de menace pour la vie d’Antonio du Covid-19 pour qu’on puisse le sauver. Je suis d’accord.

- C’est hors de question, cela ne rentre pas dans notre accord, dirent unanimement Alexandre et Léobrin.

- Bon, eh bien je vous annonce que Jacques veut réunir l’ensemble de la classe demain pour prendre cette décision à notre place et agir, prévint Rosa.

- Eh bien qu’il le fasse. Nous expliquerons ensuite que notre Conseil est bloqué à cause de Charlotte et de ses pratiques honteuses, répondit Léobrin, sur la défensive. De toute façon, une décision de la classe n’a pas grande valeur, comparée aux nôtres.

- Bon, puisque c’est comme ça, je m’en vais, décida Charlotte. Je ne veux plus entendre vos bêtises. Vous tentez depuis le départ de manipuler le Conseil de Sécu-Récré avec vos histoires d’impossibilité de se réunir virtuellement, puis de sanctions. Ce sont des manœuvres dilatoires !

- Je m’en vais aussi, j’ai la réunion du Groupe des Vingt propriétaires de billes (G20) à présider, et nous au moins on prendra des décisions raisonnables, conclut Alexandre.

- …tu es conscient que le G20 et le Conseil de Sécu-Récré regroupent en grande partie les mêmes personnes ? intervint Hectaud quelques secondes avant la coupure de la conversation.

 

*** Vendredi ***

 

- Je propose que nous discutions du rapport transmis par Jacques Valoche concernant le conflit portant sur un sac de billes entre les classes de CE1, annonça d’emblée Léobrin.

- Excellente idée, dit Alexandre.

- Oui, c’est un sujet d’actualité qui nécessite qu’on s’y penche rapidement, renchérit Charlotte. Je propose que nous adressions nos félicitations à notre Secrétaire général pour la qualité de son travail sur ce dossier.

- Je suis tout à fait d’accord, ajouta Hectaud. Est-ce que quelqu’un s’y oppose ?

- Je propose d’applaudir devant la webcam pour symboliser cette décision unanime qui est un grand pas en faveur des échanges de notre classe, conclut Léobrin. Nous montrerons ainsi notre capacité à continuer à agir malgré le confinement, c’est un excellent signal pour les autres élèves de la classe. Ensuite, nous passerons à la question de la prorogation du mandat d’Hélojane, qui a redoublé et est chargée de maintenir nos échanges de cartes Pokémon nouvelle génération avec les CM1. Ce dossier requiert toute notre attention, surtout en cette période délicate.

 

Et ils applaudirent joyeusement. Satisfaite, Rosa participa passivement au débat sur la prorogation du mandat d’Hélojane, puis se déconnecta après la seconde salve d’applaudissements. Léobrin venait de remercier chacun pour les efforts exceptionnels déployés cette semaine, puis avait rappelé que lundi, Cameille prendrait la présidence du Conseil de Sécu-Récré. Charlotte avait pouffé, comme d’habitude. Rosa pensa au programme chargé de la semaine prochaine. À vrai dire, elle souhaitait proposer que les réunions quotidiennes n’aient plus lieu qu’un jour sur deux ou sur trois, et qu’elles soient plus courtes. Le programme de mathématiques requerrait toute son attention, et elle n’avait plus vraiment de temps à consacrer à ces discussions interminables et souvent un peu inutiles, à son avis. D’ailleurs, Alexandre, Léobrin et même Charlotte partageaient son sentiment. Ils pourraient peut-être proposer un texte commun en ce sens la semaine prochaine.

Rosa pensa un instant à Antonio, le poisson rouge, puis se dit que quelqu’un de la classe s’en occuperait bien. Elle retourna, en silence, à son exercice de mathématiques qu’elle tentait de résoudre, seule, depuis trois jours.

 

Pour aller plus loin : http://www.revuedlf.com/droit-international/linactivite-du-conseil-de-securite-face-au-covid-19-ou-est-confinee-la-communaute-internationale/

 

Raphaël Maurel

 

Image d'illustration "All Grown Up", Nickelodeon, 2003.

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