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21 mai 2020 4 21 /05 /mai /2020 18:53
"Confession en aparté" avec le droit international - 3ème partie

Ce récit est la suite directe de ce billet, qui est lui-même la suite de ce premier billet. Promis, c’est fini.

-On va faire une partie de cache-cache. Je me cache le premier et tu dois me chercher. Ferme les yeux et compte jusqu’à vingt. Enfin… plutôt trente. D’accord ?

Jacques acquiesça, se plaqua les mains sur les yeux et entama un décompte à voix haute tandis qu’Hervé saisissait précipitamment la tablette numérique et fuyait au pas de course. Son instinct lui dictait d’aller chercher refuge là où son fils serait le moins tenté de le débusquer.

-Allez, juste cinq minutes tranquille, souffla-t-il en gravissant les marches de l’escalier.

Etrangement galvanisé par la situation (il avait, depuis le début du confinement, pris l’habitude de visualiser le plan de sa maison comme l’aurait fait Michael Scofield dans la série Prison Break[1]), Hervé énuméra mentalement les pièces disponibles et décida de procéder par élimination. Son protocole d’isolement était désormais rôdé : la cabane de jardin pour les apéros virtuels ; la chambre parentale pour les visioconférences avec les amis ou la famille ; le jardin pour les visioconférences avec les collègues dont les propos étaient ainsi partiellement couverts par le souffle du vent ; le jardin encore, à contrejour et avec des lunettes de soleil, pour les visioconférences avec les collègues les moins appréciés (qui pouvaient envier à loisir son cerisier, ses haies et son toupet académique). Sauf à être assez naïf pour cibler la salle de bains et les toilettes – un choix d’amateur en période de confinement – et doutant certainement de la créativité de son père, Jacques fouillerait d’abord ces trois endroits. Se dissimuler dans la chambre de Raoul était exclu, Hervé ayant une peur bleue de ce qui pouvait se trouver – ou plutôt de ce qu’il risquait de trouver – dans cette enclave adolescente du territoire familial. Tomber nez à nez avec des substances illicites ou des revues licencieuses l’obligerait à en référer à sa compagne et à envisager une discussion dont il était à quelques mois d’être éternellement dispensé. La majorité de Raoul était imminente.

Hervé s’introduisit donc à pas de loup dans la chambre de Jacques, enjamba les dinosaures en plastique que l’extinction de masse (causée par une balle en mousse) avait ventilés dans la pièce, puis se réfugia dans le placard à jouets, entre deux caisses remplies de créatures diverses de la mythologie Star Wars. Il tendit l’oreille, eut la confirmation que Jacques n’était pas venu à bout de son décompte tonitruant et brancha ses écouteurs avec soulagement. La voix apaisante de Pascale Kent fit chuter son rythme cardiaque (quelques secondes d’ailleurs avant qu’un sabre laser factice, placé en position précaire, chutât sur le sommet de son crâne).

-Cher Dip, pour conclure l’émission, je vais vous poser une série de questions auxquelles je vais vous demander de répondre de façon aussi brève que possible. Attention, il y a peut-être des pièges.

-D’accord…, fit Dip, un peu inquiet. Je dois répondre à chacune d’entre elles ? Je veux dire… à toutes ?

-Sentez-vous libre de ne pas répondre si l’une de ces questions vous gêne. Vous êtes prêt ? (il acquiesça). Dip, citez un mot qui vous met mal à l’aise.

-« Souveraineté ». Non, attendez, je voulais dire « guerre ». Oui, c’est ça, « guerre ».

-Musique ou cinéma ?

-N’ayant aucun avenir dans le premier, je vais choisir le cinéma.

-Moniste ou dualiste ?

-Facile. Les deux.

-Bon élève ou cancre ?

-Cancre avec du potentiel.

-Malouines ou Falklands ?

-Euh… joker ?

-Senkaku ou Diaoyu ?

-… Joker aussi. Je n’aime pas la tournure que prend ce questionnaire…

-Vous êtes difficile. J’écarte donc les questions sur les différends territoriaux. Multilatéral ou bilatéral ?

-En ce moment, bilatéral, ascendant régional. Tout dépend de l’éphéméride.

-Votre juridiction internationale préférée ?

-Celle dont les juges ont pris un bon petit déjeuner avant de statuer…

-Eté ou hiver ?

-L’été, pour le réchauffement des relations diplomatiques. L’hiver, pour le gel des avoirs. J’aime bien les printemps aussi, mais ce n’est pas la question je crois…

-Donald Trump ou Vladimir Poutine ?

-Veto !

-Justement : veto ou abstention ?

-Euh… je m’abstiens… de répondre, soyons clairs !

-Fonds marins ou espace extra-atmosphérique ?

-J’ai peur du vide dans les deux cas. Terres émergées ?

-Jus cogens : oui ou non ?

-J’ai peur du vide, ai-je dit, plaisanta Dip.

-Privilège ou immunité ?

-Immunité, c’est plus vendeur.

-ONU ou UE ?

-Vous demandez au Droit européen quand vous l’inviterez !

-Plage ou montagne ?

-Plage. Plus simple depuis La Haye. Moins de conflits territoriaux.

-Traité ou coutume ?

-L’un n’empêche pas l’autre voyons…

-Chapitre VI ou chapitre VII ?

-De la Charte des Nations Unies je suppose ? Le VI, puis le VII. Dans cet ordre.

-S’il fallait renoncer à l’une d’entre elles : la doctrine ou à la jurisprudence ?

-La doctrine disparaîtrait sans la jurisprudence !! Quoique, la jurisprudence deviendrait la doctrine… ?

-G7 ou Conseil de sécurité ?

-Conseil de sécurité, à condition qu’il y ait du réseau.

-Nous avons ainsi fait le tour de mes questions. Je vous remercie d’avoir joué le jeu Dip. Qu’auriez-vous envie de dire aux spectateurs qui nous regardent aujourd’hui et aimeraient suivre votre voie ?

-Ma foi… faites preuve de courage, de pugnacité. Ce n’est pas donné à tout le monde d’être considéré comme un droit digne de ce nom.

-Quelle classe, murmura Hervé, inspiré par cette énième marque de sagesse.

Dip se tourna vers la caméra comme s’il avait entendu la remarque et se mit à scruter Hervé à travers l’écran, les sourcils subitement froncés. Pascale Kent en fit de même, l’air intrigué.

-Vous pensez qu’il a perdu connaissance ou… qu’il dort simplement ? demanda-t-elle à son invité.

-Je ne sais pas trop, répondit Dip. (Il se leva de son siège et s’approcha de la caméra, à la grande stupeur d’Hervé). Hé ho, on se réveille ?

Hervé tressaillit dans l’obscurité du placard à jouets, se demandant si son imagination lui jouait des tours. Il rapprocha finalement son visage de l’écran.

-C’est… c’est à moi que vous parlez, Droit international ? Je veux dire, Dip ?

Dip afficha un air mi-amusé, mi-perplexe. Soudain, ses bras émergèrent de l’écran de tablette et secouèrent vivement Hervé. Terrifié, ce dernier laissa échapper un hurlement tandis qu’une vive lumière l’aveuglait. La tablette lui échappa des mains et glissa le long de ses jambes avant d’atterrir sur un carrelage rouge usé. La secousse se poursuivait, la tachycardie attendait son heure. Hervé grogna et se débattit, parvenant finalement à se défaire de l’emprise… de son fils aîné, Raoul.

-Il est vivant..., fit une voix familière.

-Bien sûr qu’il est vivant, fit une autre voix tout aussi familière.

Hervé recouvrit suffisamment ses sens pour réaliser qu’il n’était plus dans un placard mais dans le transat de sa cabane de jardin. Les membres de sa famille affichaient des regards interloqués.

-Mais…

Il se frotta les yeux, cherchant Dip du regard, mais ne trouva face à lui que Raoul, qui ne lui ressemblait en rien. Au sol, la tablette était restée allumée, diffusant la fin d’une vieille émission dans laquelle feu Alain Bashung, assis dans l’appartement factice d’une émission télévisée, répondait aux questions que lui posait la journaliste Pascale Clarke. Encore étourdi, Hervé dévisagea ses proches qui en firent de même.

-Tu n’avais pas besoin d’aller jusque dans la cabane pour piquer un somme, soupira Lucie.

-O… Où est Dip ? bégaya Hervé en remontant ses lunettes sur l’arête de son nez.

-Dip ?

-Le droit international. Dip !

-Le droit international ? ricana Raoul. Papa, tu as eu une révélation ? Le droit international t’a parlé durant ta sieste ?

Hervé déglutit, déboussolé. Un rayon de soleil proche de la lumière divine projetait un halo troublant sur la tablette gisant à terre. Alain Bashung y répondait aux questions de l’animatrice avec un flegme des plus charismatiques, évoquant sa carrière et ses projets. Emergeant progressivement des brumes de son esprit endormi, Hervé se rappela être parti dans le jardin pour se reposer après un déjeuner un peu trop riche et s’être fourvoyé dans les suggestions vidéos de son application Youtube. Il s’était sans doute endormi à peine quelques minutes après avoir lancé l’émission. Une lueur d’espoir l’amena à se redresser brutalement sur son siège. Il manqua d’ailleurs d’en basculer.

-Mais alors… tout était un rêve ! Le confinement, le pangolin et tout le reste ?

Ses fils échangèrent des regards interloqués.

-Désolée chéri mais… non, fit Lucie d’un air résigné. D’ailleurs, sauf erreur de ma part, tu as une visioconférence dans une demi-heure. Il est 16h.

-…Enfer, pesta Hervé, à la fois déçu et contrarié.

L’émission s’était achevée et la tablette était entrée en veille. Raoul la récupéra, requit d’un geste de tête l’approbation de son père, et suivit son frère hors de la cabane. Lucie fit un petit signe de main à son conjoint – sa pause était sans doute finie – et ferma la marche tandis qu’Hervé tentait de reprendre ses esprits. Sa nuque était douloureuse et il se sentait ankylosé des pieds à la tête après avoir dormi trop longtemps sur son transat de fortune. « Dip… n’importe quoi », fit-il en riant doucement. Il était évident qu’il avait fait un peu trop de droit international au cours des dernières semaines.

Hervé  quitta la cabane et embrassa du regard son modeste jardin. Une chaleur salutaire et inhabituelle pour la saison avait attiré tous les habitants du quartier à l’extérieur, chacun profitant du soleil sans trop s’approcher des clôtures, distanciation sociale oblige. Etendue sur une chaise longue dans le jardin d’à côté, une voisine aperçut Hervé et lui fit un signe de tête entendu, auquel il répondit par un sourire convenu. Il avait eu le malheur d’éternuer en sa présence la veille et depuis lors, cette dernière l’observait avec circonspection. Sycophante notoire (son talent pour la délation lui promettait un avenir radieux dans le conseil de quartier), elle ne manquerait certainement pas d’avertir les autorités municipales dès qu’un voisin aurait le malheur d’expirer un peu trop fort ou de de défier les interdictions de sortie.

Heureusement, songea Hervé, le confinement ne durerait guère plus de deux ou trois semaines. Il était confiant.

(crédit image Marco Verch https://www.flickr.com/photos/30478819@N08/46322209095)

[1] … en se référant uniquement à la première saison. Le scénario est ensuite allé à vau-l’eau, de sorte que la série est considérée par l’auteur de ce texte comme n’ayant pas connu de suite.

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