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11 mars 2021 4 11 /03 /mars /2021 21:26
Parution du Dictionnaire de l'actualité internationale

Près d'une décennie après la création de ce blog, consacré à la découverte (ludique?) du droit international et des relations internationales, j'ai le plaisir d'annoncer la parution d'un ouvrage collectif : le Dictionnaire de l'actualité internationale.

Il n'existerait pas sans vous, donc merci pour vos visites et commentaires! Merci surtout à celles et ceux qui, après avoir été les complices ou les soutiens de Raoul et Hervé au cours des années écoulées, ont accepté de contribuer à son écriture.

Je n'en dis pas plus et vous laisse avoir un aperçu de son contenu grâce aux liens suivants

Présentation sur le site de l'éditeur

Page dédiée sur le blog

 

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7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 14:31
Le Conseil de Sécu-Récré 2 - La réunion virtuelle

*** Lundi ***

 

C’est le cœur enjoué que Rosa Parnalu-Nemir (elle insistait toujours pour que son nom soit intégralement prononcé) descendit, en ce lundi matin, les marches de l’escalier menant vers le coin le plus sombre du salon familial. Son père y avait aménagé précipitamment ce qu’il s’échinait à appeler « un espace multimédia et plurifonctionnel ». Après l’annonce de la fermeture de l’école du fait du Covid-19 et du confinement, il n’y avait plus le choix : les devoirs devaient être réalisés à la maison et il fallait bien que Rosa accède à Internet, n’en déplaise à ses parents qui l’avaient soigneusement éloignée de tout écran ces dix dernières années. Son père avait donc exhumé un vieil ordinateur fixe servant antérieurement de repose-pieds dans son bureau, installé une version récente de Linux, proféré des jurons pendant plusieurs heures, désinstallé Linux, retrouvé une licence Windows achetée légalement (selon lui) des années auparavant, proféré de nouveau des jurons, fait une sieste, compris qu’il n’y avait pas de carte wifi sur son antiquité, trouvé un câble Ethernet en partie mangé par Hammarskjöld (le chat, mais on l’appelle « Dag »), et fini par installer péniblement Skype.

Rosa regrettait franchement la cour de l’école du Lys Bleu. Mais les élèves de la classe de CM2 avaient d’emblée considéré que la situation de confinement était inacceptable, et des palliatifs avaient été trouvés. Plusieurs d’entre eux avaient plaidé pour qu’ils continuent à se voir chaque jour, à l’heure de la récréation du matin, sur Skype. Les soupçons et hésitations des parents avaient cédé face au courriel un peu trop enjoué de l’institutrice, une ancienne coach de yoga reconvertie dans la réflexologie puis dans l’Éducation nationale. Celle-ci n’avait, en effet, pas hésité à qualifier les velléités numériques des enfants d’« excellente initiative en faveur du vivre-ensemble à laquelle il serait navrant voire terroriste de faire obstacle ».

C’était le premier jour officiel de fermeture de l’école. L’actualité devrait pousser les 35 élèves de la classe à toutes sortes de délicieuses émulations intellectuelles, les faisant rivaliser d’ingéniosité collective et de solidarité face au fléau qui s’abattait sur l’école. Rosa attendait avec impatience cette réunion, espérant qu’une organisation visant à réaliser collectivement les devoirs, d’une complexité extrême, serait décidée en urgence ce matin.

L’exclamation de Léobrin Rochas, qui présidait le Conseil de Sécu-Récré cette semaine, la ramena à la réalité dès sa connexion.

 

- Ah, enfin, te voilà ! Bon, les membres permanents sont là, on peut commencer. Aujourd’hui nous commençons par une intervention d’Alexandre Van der Carpe. C’est à toi.

 

Rosa se demanda pourquoi Léobrin rappelait qu’il y avait des membres permanents et des membres non-permanents du Conseil. Cette règle, d’un goût douteux, datait visiblement de l’époque de la création du Conseil de Sécu-Récré, quatre ans auparavant (bref, une éternité). À l’époque, les cinq vainqueurs d’une bagarre générale dont tout le monde avait oublié les causes s’étaient octroyé le droit de siéger de manière permanente, tandis que les dix autres membres devaient être désignés parmi les trente élèves restants, à tour de rôle. Depuis lors, les cinq CM2 qui avaient l’air les plus malins et/ou les plus costauds étaient chaque année auto-désignés membres permanents. Ils ne s’entendaient sur quasiment rien, sauf sur l’impératif de conserver ce privilège qui constituait le cœur de leur union. Ceux qui considéraient devoir relever des cinq s’acoquinaient dès les premiers jours de CM2 et faisaient taire, à coups de chantages ou de coups de poing, toute tentative de rébellion. Souvent, ce moment était préparé dès le CM1 par les protagonistes. Rosa n’était, à cet égard, pas peu fière d’avoir réussi à persuader tous ses camarades que sa mère était une sorcière mangeuse de cailloux susceptible de venir les découper à coups de truelle pendant la nuit, s’ils ne la désignaient pas membre permanent bien sûr.

 

- Merci, commença Alexandre. Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Je suis opposé à ce qu’on discute de la situation liée au virus.

- Mais pourquoi ? s’exclamèrent plusieurs membres du Conseil.

- Je suis désolé, mais rien dans la Charte de la Récréation ne permet qu’on se réunisse virtuellement, répondit sèchement Alexandre, dont le soudain formalisme était surprenant. On est censés se retrouver sous le préau et nulle part ailleurs. J’étais déjà opposé à cette réunion sur Skype.

- Euh… souffla un membre non permanent dont Rosa avait temporairement oublié le prénom. Sauf que si on ne débat pas, on ne peut pas déterminer qui a la garde d’Antonio [le poisson rouge de la classe, supposé circuler d’une maison à une autre pendant le confinement au mépris de toute règle sanitaire]. Pour qu’on puisse le laisser à la maîtresse, il faudrait qu’on décide collectivement que la situation est une menace pour la vie d’Antonio, et il faut un vote. La maîtresse a d’ailleurs explicitement rappelé dans son courriel qu’elle n’interviendrait qu’en cas de danger de mort, et qu’il « convenait de l’oublier un temps » car elle avait beaucoup de fraises à ramasser.

- On devrait aussi s’organiser pour répartir collectivement les devoirs à faire pour la maîtresse, renchérit Rosa. Il y en a carrément trop ! Elle nous a refilé la moitié d’un livre de maths de niveau 5ème à lire et cinquante exercices infaisables. Mon père a regardé et il n’a strictement rien compris. Je fais comment, moi ? Ceux qui ont des parents qui y comprennent quelque chose doivent aider ceux qui n’en ont pas !

- Désolé, répéta Alexandre, décidément ronchon. Depuis le début de l’année, on respecte les règles et j’entends qu’on continue. Pour l’instant, je refuse qu’on débatte et comme je suis un membre permanent, j’ai un droit de veto. Je bloquerai toute décision qui n’aura pas été prise sous le préau, confinement ou non.

- Salut ! intervint Cameille Viye, rejoignant soudainement l’appel. Désolée, j’ai eu des problèmes de connexion, je suis à la campagne, le réseau est tout pourri. J’ai raté quelque chose ?

 

Personne n’avait vraiment remarqué l’absence de Cameille, pourtant membre du Conseil de Sécu-Récré depuis trois semaines.

 

- Bon, euh, ben on ajourne, on se revoit à la récré de demain, faut que j’y aille. Mon père a télétravail, conclut piteusement Léobrin.

 

*** Mardi ***

 

10h15. Rosa se connecta sur le Skype d’un air distrait, bien que vaguement inquiète pour Antonio le poisson rouge.

 

- Bonjour, bon, les membres permanents sont là, on peut commencer, débuta Léobrin. Alexandre, quelque chose à dire ?

- Oui, je m’oppose toujours à toute discussion, répondit-il nonchalamment.

- Non mais c’est scandaleux ! rugit Hectaud Laubrie, l’un des cinq membres permanents étrangement silencieux la veille. Je suis consterné qu’on ne soit pas capables de prendre des décisions collectives ! Concrètement ça sert à quoi qu’on se réunisse tous les jours si c’est pour ne rien décider ? Et encore, heureusement qu’on a renoncé à faire un compte-rendu de nos réunions à la maîtresse ! Ce serait la honte ! Alexandre, tu comptes bloquer le Conseil de Sécu-Récré combien de temps ?

- Je vous signale, coupa Rosa, que Jacques Valoche, que nous avons nommé Secrétaire général, nous a envoyé juste avant le confinement un rapport de près de trois pages sur le conflit qui oppose les deux classes de CE1 à propos du sac de billes disparu lors de la galette des rois. Il faudrait au moins qu’on annonce qu’on a pris note de son rapport et qu’on le félicite, sinon il va encore se vexer…

- C’est vrai, ajouta Charlotte Elisse-Ayland, ravie d’intervenir dans le sens inverse d’Alexandre Van der Carpe. On doit au moins le remercier pour son travail.

- Bon, eh bien je vais réfléchir, je vous dirai demain si j’accepte, répondit Alexandre.

 

Avant de couper la communication, Rosa eut juste le temps d’apercevoir Léobrin faire un clin d’œil à Alexandre.

 

*** Mercredi ***

 

10h15. Rosa, après avoir organisé une réunion virtuelle clandestine avec une partie des membres du Conseil de Sécu-Récré (sauf Léobrin et Alexandre), se connecta à la conversation générale.

 

- Bonjour. Les membres permanents sont là, on peut commencer, récita Léobrin. Alexandre a, je crois, des éléments nouveaux à nous communiquer.

- Oui, répondit gravement Alexandre. Écoutez, je crois que nous devons vraiment réagir avec force. Nous sommes totalement inactifs depuis trois jours, et nous ne donnons vraiment pas une bonne image de nous-mê…

- N’importe quoi, coupa Charlotte. C’est toi qui bloques tout ! Je te rappelle tes mots d’hier ou ça va aller ?

- Quels mots ? Il n’y a pas de compte-rendu, la réunion n’était même pas officielle… répondit sournoisement Alexandre.

- Bon, je pense qu’il faut avancer, dit calmement Rosa. On est la seule organisation qui ne décide de rien. Le club de foot des CM1 s’est réuni hier pour décider de qui garderait le ballon, et ils ont décidé d’un report du tournoi de fin d’année. Il est même question d’un Skype informel avec toute la classe, et tu le sais bien puisque c’est toi qui l’as annoncé sur Facebook, Alex. Ça devient ridicule. Bref, qu’est-ce que tu proposes ?

- C’est simple. J’ai reçu des SMS de plusieurs membres de la classe qui sont d’accord avec moi : la situation rend impossible le maintien de certaines sanctions imposées par certains d’entre nous. Je propose de les lever au moins le temps du confinement.

 

Honnêtement, Rosa l’avait vu venir. Le formalisme excessif d’Alexandre était forcément motivé par quelque chose. Depuis plusieurs semaines, Alexandre – et d’ailleurs, Léobrin aussi, maintenant qu’on en parle – se plaignait de ce que Charlotte leur imposait des « sanctions », ainsi qu’à d’autres élèves. Concrètement, cette dernière, dont la mère remplissait chaque matin le cartable de dizaines de gâteaux et autres friandises, refusait catégoriquement de respecter un certain nombre d’accords avec eux : plus de distribution de chocolats, d’échanges de goûters, ou encore refus de participer à certaines réunions où ils siègeaint. Charlotte avait récemment poussé le vice en annonçant qu’elle refuserait dorénavant de partager le merveilleux contenu de son cartable avec tous les élèves qui feraient des échanges de billes avec Alexandre, Léobrin et une demi-douzaine d’autres élèves. Elle menaçait maintenant d’étendre la mesure à tous les élèves jouant au foot avec Alexandre si ceux-ci ne l’excluaient pas de l’équipe, ce qui devenait difficilement tenable pour les malheureux joueurs, Alexandre étant le capitaine. Les raisons n’étaient pas toujours claires, mais Charlotte semblait convaincue que ces élèves lui en voulaient. Elle invoquait sans cesse sa « sécurité », faisant référence à une sombre histoire de jet de pommes de pin à la sortie de l’école, attaque qui aurait été commanditée par les sanctionnés. Rosa pensait surtout que Charlotte voulait conserver sa place de personne la plus influente de la classe. Malgré les efforts conjugués d’Alexandre et Léobrin, la distribution quotidienne de bonbons et chocolats, qu’elle échangeait volontiers contre barrettes, billes, jolis coquillages, boucles d’oreille premier prix et stylos colorés, la rendait parfaitement incontournable dans la cour de récréation. L’attitude tyrannique de Charlotte allait donc, vraisemblablement, coûter la vie à Antonio.

 

- Hahahahahaha ! C’est juste hors de question, éructa logiquement Charlotte, avant de couper la communication.

 

*** Jeudi ***

 

- Bonjour, les membres permanents sont là, on peut com…

- Ça va, on a compris, coupa Hectaud.

- Il ressort de nos échanges de SMS, qui ont duré jusque tard dans la nuit, à tel point que certains d’entre nous ont été privés de téléphone par leurs parents, que nous avons un accord, annonça Léobrin. Alexandre ?

- Visiblement, une minorité de dissid de membres du Conseil refuse de lever les sanctions, alors que l’évidence conduit à penser qu’elles sont néfastes à nos débats, entama Alexandre. Cependant, il faut traiter les affaires courantes. Je consens donc à ce que nous prenions des décisions virtuelles, mais à une condition. Je refuse qu’elles évoquent le Covid-19, car je maintiens qu’il faut pour cela lever les sanctions.

- Pardon, implora Rosa, mais est-ce qu’on pourrait parler du projet de résolution que Cameille nous a envoyé hier ? Elle propose qu’on reconnaisse le caractère de menace pour la vie d’Antonio du Covid-19 pour qu’on puisse le sauver. Je suis d’accord.

- C’est hors de question, cela ne rentre pas dans notre accord, dirent unanimement Alexandre et Léobrin.

- Bon, eh bien je vous annonce que Jacques veut réunir l’ensemble de la classe demain pour prendre cette décision à notre place et agir, prévint Rosa.

- Eh bien qu’il le fasse. Nous expliquerons ensuite que notre Conseil est bloqué à cause de Charlotte et de ses pratiques honteuses, répondit Léobrin, sur la défensive. De toute façon, une décision de la classe n’a pas grande valeur, comparée aux nôtres.

- Bon, puisque c’est comme ça, je m’en vais, décida Charlotte. Je ne veux plus entendre vos bêtises. Vous tentez depuis le départ de manipuler le Conseil de Sécu-Récré avec vos histoires d’impossibilité de se réunir virtuellement, puis de sanctions. Ce sont des manœuvres dilatoires !

- Je m’en vais aussi, j’ai la réunion du Groupe des Vingt propriétaires de billes (G20) à présider, et nous au moins on prendra des décisions raisonnables, conclut Alexandre.

- …tu es conscient que le G20 et le Conseil de Sécu-Récré regroupent en grande partie les mêmes personnes ? intervint Hectaud quelques secondes avant la coupure de la conversation.

 

*** Vendredi ***

 

- Je propose que nous discutions du rapport transmis par Jacques Valoche concernant le conflit portant sur un sac de billes entre les classes de CE1, annonça d’emblée Léobrin.

- Excellente idée, dit Alexandre.

- Oui, c’est un sujet d’actualité qui nécessite qu’on s’y penche rapidement, renchérit Charlotte. Je propose que nous adressions nos félicitations à notre Secrétaire général pour la qualité de son travail sur ce dossier.

- Je suis tout à fait d’accord, ajouta Hectaud. Est-ce que quelqu’un s’y oppose ?

- Je propose d’applaudir devant la webcam pour symboliser cette décision unanime qui est un grand pas en faveur des échanges de notre classe, conclut Léobrin. Nous montrerons ainsi notre capacité à continuer à agir malgré le confinement, c’est un excellent signal pour les autres élèves de la classe. Ensuite, nous passerons à la question de la prorogation du mandat d’Hélojane, qui a redoublé et est chargée de maintenir nos échanges de cartes Pokémon nouvelle génération avec les CM1. Ce dossier requiert toute notre attention, surtout en cette période délicate.

 

Et ils applaudirent joyeusement. Satisfaite, Rosa participa passivement au débat sur la prorogation du mandat d’Hélojane, puis se déconnecta après la seconde salve d’applaudissements. Léobrin venait de remercier chacun pour les efforts exceptionnels déployés cette semaine, puis avait rappelé que lundi, Cameille prendrait la présidence du Conseil de Sécu-Récré. Charlotte avait pouffé, comme d’habitude. Rosa pensa au programme chargé de la semaine prochaine. À vrai dire, elle souhaitait proposer que les réunions quotidiennes n’aient plus lieu qu’un jour sur deux ou sur trois, et qu’elles soient plus courtes. Le programme de mathématiques requerrait toute son attention, et elle n’avait plus vraiment de temps à consacrer à ces discussions interminables et souvent un peu inutiles, à son avis. D’ailleurs, Alexandre, Léobrin et même Charlotte partageaient son sentiment. Ils pourraient peut-être proposer un texte commun en ce sens la semaine prochaine.

Rosa pensa un instant à Antonio, le poisson rouge, puis se dit que quelqu’un de la classe s’en occuperait bien. Elle retourna, en silence, à son exercice de mathématiques qu’elle tentait de résoudre, seule, depuis trois jours.

 

Pour aller plus loin : http://www.revuedlf.com/droit-international/linactivite-du-conseil-de-securite-face-au-covid-19-ou-est-confinee-la-communaute-internationale/

 

Raphaël Maurel

 

Image d'illustration "All Grown Up", Nickelodeon, 2003.

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13 août 2018 1 13 /08 /août /2018 11:18
Dîner officiel G20 2018 (Hambourg) - Felipe Trueba/Pool/EPA

Dîner officiel G20 2018 (Hambourg) - Felipe Trueba/Pool/EPA

Voici la deuxième partie de l'album "Instantanés diplomatiques". Vous y trouverez quelques photos mettant en avant poignées de main (plus ou moins) historiques, rencontres (planifiées ou fortuites), rapprochements (assumés ou regrettés), connivences (réelles ou de façade), toujours sur la période 2000-2018. Attention, certaines photos "dynamiques" défilent automatiquement. 

Dîner officiel, au premier plan F. Hollande et A. Merkel, 2013 - Reuters

Dîner officiel, au premier plan F. Hollande et A. Merkel, 2013 - Reuters

Les experts en diplomatie ne souligneront jamais assez l'importance d'une mécanique bien huilée dans l'organisation des rencontres entre chefs d'Etats et de gouvernements : du protocole d'accueil à l'élaboration du plan de table, la moindre erreur peut être fatale. Mais parfois, les leaders nous donnent l'impression de faire ce qui leur passe par la tête. 

Inspiré, le Premier ministre canadien J. Trudeau entraîne les présidents B. Obama (Etats-Unis) et E. Peña Nieto (Mexique) dans... quelque chose lors d'un sommet (29 juin 2016).

 

Le président américain Donald Trump nous a appris, avec pertes et fracas, que la poignée de main est un art complexe, constitué de techniques et manœuvres délicates destinées tant à garantir l'intégrité physique de l'interlocuteur qu'à éviter d'attiser les pulsions analytiques des médias (et spécialistes du langage non verbal). Autrement dit, mal serrer la main peut être perçu (souvent à tort et à travers) comme une marque d'agressivité, de faiblesse, de maladresse ou de malaise, dont les conséquences diplomatiques seraient disruptives (oui, je rêvais de placer ce mot).

Le Premier ministre indien N. Modi, d'ailleurs réputé pour ses "hugs", a marqué les esprits et la chair du prince William avec ses puissantes poignées de main (12 avril 2016 - Harish Tyagi/European Pressphoto Agency)

L'un des exemples les plus commentés de poignées de main épiques est sans doute celui impliquant Donald Trump et le Premier ministre japonais Shinzo Abe, lors d'une rencontre organisée à la Maison Blanche le 10 février 2017. De façon notable, Donald Trump a tenu ("agrippé" ou "pris en otage" selon certains) la main de son homologue japonais durant 19 pénibles secondes (je ne sais pas pour vous, mais toute personne qui conserve aussi longtemps ma main dans la sienne est coupable d'agression). On se demande ce qui a pu passer par la tête du dirigeant japonais pendant cette longue poignée de main. Mais bon, Shinzo Abe se devait d'être conciliant, étant venu proposer à Donald Trump un plan de coopération évalué à 17 000 milliards de yens. Cela justifiait bien de subir quelques désagréments.

 

La fameuse poignée de main de D. Trump et S. Abe, 19 février 2017 (Reuters/Getty)
La fameuse poignée de main de D. Trump et S. Abe, 19 février 2017 (Reuters/Getty)

La fameuse poignée de main de D. Trump et S. Abe, 19 février 2017 (Reuters/Getty)

Justin Trudeau (13 février 2018) et Emmanuel Macron (25 mai 2017) étaient prévenus.Justin Trudeau (13 février 2018) et Emmanuel Macron (25 mai 2017) étaient prévenus.

Justin Trudeau (13 février 2018) et Emmanuel Macron (25 mai 2017) étaient prévenus.

Plusieurs chefs d'Etats sont des utilisateurs confirmés des réseaux sociaux et ont bien compris que leurs comptes Twitter leur permettaient de communiquer sans filtre avec le grand public, notamment à grands renforts de selfies (ou "égoportraits" chez certains de nos cousins francophones). Le Premier ministre indien Narendra Modi en fait partie. Ne se séparant jamais de son fidèle smartphone, il immortalise parfois ses rencontres avec les personnalités du monde entier pour ensuite publier les photos. Du moins, il a été victime d'une phase d'addiction au selfie, car une récente consultation de ses comptes de réseaux sociaux montre qu'il se prête désormais moins souvent à ce petit jeu.

Le Premier ministre Modi avec son homologue chinois Li Keqiang, 15 mai 2015 (PTI)

Si la lubie du Premier ministre Modi fait sourire, sertains "selfies diplomatiques" ont été accueillis avec moins de bienveillance par les médias et le grand public. De façon notable, celui pris par le président américain Barack Obama avec la Première ministre danoise Helle Thorning-Schmidt et le Premier ministre britannique David Cameron le 10 décembre 2013, durant... la cérémonie d'hommage à l'ancien président sud-africain Nelson Mandela, qui venait de décéder.

Des critiques ont rapidement été adressées à Barack Obama pour ce cliché pris dans un contexte solennel de recueillement. Toutefois, un doute a été soulevé sur l'identité du propriétaire du téléphone, certains journalistes ayant conclu, après avoir reconstitué la scène, qu'il appartenait en réalité à la Première ministre danoise (qui aurait donc initié le projet "selfie"). On s'est aussi demandé, à grands renforts de surinterprétation, si Michelle Obama était en colère. Mais il semblerait qu'elle ait tout simplement été concentrée. On ne saura jamais la vérité, ce qui troublera nos sommeils.

Tout aussi marquant, le selfie publié le 9 avril 2018 sur le compte Twitter du Premier ministre Saad Hariri, en compagnie du Prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane et du Roi du Maroc Mohammed VI, dans un restaurant parisien huppé #Closer

 

Il n'y a pas que les selfies qui bousculent le protocole. L'originalité et les mœurs locaux peuvent amener les chefs d'Etats à se plier à des exercices auxquels ils ne sont pas rompus (et qu'ils ne sauraient refuser sous peine de vexer leurs homologues...). Il faut aussi éviter de transgresser certaines règles protocolaires, spécifiques aux monarques. On se souvient avec émotion des impairs de nos présidents français ayant osé toucher le dos de la reine d'Angleterre Elizabeth II (ex : Jacques Chirac en 2004) ou lui tendre la main avant qu'elle n'ait pris l'initiative (de droit divin) d'amorcer le mouvement (ex : François Hollande en 2014). On ne touche pas à la Reine que diable!

 

"Oups"."Oups".

"Oups".

En bref, le PROTOCOLE, TOUJOURS LE...

Visite de D. Trump en Arabie Saoudite en mai 2017.
Visite de D. Trump en Arabie Saoudite en mai 2017.

Visite de D. Trump en Arabie Saoudite en mai 2017.

Bon, d'accord, on peut faire ce qu'on veut, comme le montre la photo du président américain Donald Trump, du roi Salman d'Arabie Saoudite et du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi placés autour d'un globe lumineux (sorti tout droit de l'imagination de Tolkien?) à l'occasion de l'ouverture du "Global Center for Combating Extremist Ideology", ou de la participation de Donald Trump à la cérémonie de la danse des sabres (mai 2017).

George W. Bush et Tony Blair (2001 et 2003) - Archives de la Maison Blanche/Mario Tama/EPA.
George W. Bush et Tony Blair (2001 et 2003) - Archives de la Maison Blanche/Mario Tama/EPA.

George W. Bush et Tony Blair (2001 et 2003) - Archives de la Maison Blanche/Mario Tama/EPA.

Les relations internationales, ce sont aussi de belles complicités... un peu comme celle du président américain George W. Bush et du Premier ministre Tony Blair, qui ont toujours pris soin d'afficher un front uni (en tant que leaders du monde libre, en Amérique et en Europe) sur fond de lutte contre le terrorisme et d'invasion américaine (aussi qualifiée d'opération "Liberté irakienne"). Mais ça, c'était bien avant qu'en 2016, le rapport de John Chilcot sur le rôle du Royaume-Uni dans la guerre contre l'Irak conclue que l'invasion était prématurée et n'accuse Tony Blair d'avoir suivi aveuglément George W. Bush . 

Visite du leader nord-coréen Kim Jong-Un en Corée du Sud, 27 avril 2018 (Korea Summit Press Pool/AFP/Getty Images)
Visite du leader nord-coréen Kim Jong-Un en Corée du Sud, 27 avril 2018 (Korea Summit Press Pool/AFP/Getty Images)
Visite du leader nord-coréen Kim Jong-Un en Corée du Sud, 27 avril 2018 (Korea Summit Press Pool/AFP/Getty Images)

Visite du leader nord-coréen Kim Jong-Un en Corée du Sud, 27 avril 2018 (Korea Summit Press Pool/AFP/Getty Images)

Ce qu'on aime le plus dans les relations internationales, c'est le moment où elles se réchauffent. Deux Etats brouillés depuis les calendes grecques décident de renouer des liens diplomatiques ou commerciaux, à la faveur d'un changement de circonstances géopolitiques, de l'élection/désignation d'un nouveau chef d'Etat ou tout simplement de la lassitude. Ci-dessus, une série de photos qui pourraient marquer l'histoire des relations internationales car elles illustrent une rencontre entre les leaders nord et sud-coréen, Kim Jong-Un et Moon Jae-In, le 27 avril 2018. Les deux hommes se saluent d'abord par-dessus la ligne de démarcation militaire séparant les deux pays, avant que Kim Jong-Un ne devienne le premier leader de son pays à traverser cette ligne depuis la fin de guerre de Corée. Tout un symbole... suivi de près (juin 2018) par une autre rencontre historique entre Donald Trump et le leader nord-coréen.

Première rencontre d'un chef d'Etat américain (D. Trump) avec un leader nord-coréen en juin 2018 à Singapour, Saul Loeb/AFP/Getty.
Le rapprochement entre les Etats-Unis et Cuba, matérialisé par une rencontre entre Barack Obama et Raul Castro le 22 mars 2016 (AP). L'histoire d'une accolade ratée...

D'autres pays ont décidé d'enterrer la hache de guerre dans les années 2010. Les Etats-Unis et Cuba, par exemple, ont entrepris de rétablir leurs relations diplomatiques durant le deuxième mandat de Barack Obama. Sur cette base, les Américains ont été de nouveau autorisés à se rendre à Cuba, les lignes téléphonique et postale ont été rétablies et les sanctions économiques visant l'île ont levées... un réchauffement rapidement compromis par l'accession de Donald Trump au pouvoir. Ce dernier a en effet effectué plusieurs déclarations hostiles à l'endroit du pouvoir cubain avant et depuis son investiture.

Les années 2010 ont été marquées par d'autres actes destinés à amorcer ou renforcer le processus de réconciliation entre d'autres pays.

Quelques mois après s'être rendus ensemble à Hiroshima, le Premier ministre japonais S. Abe et le président américain B. Obama se retrouvent à Pearl Harbour pour rendre hommage aux victimes de l’offensive du 7 décembre 1941 (Nicholas Kamm/AFP).
Poignée de main entre les dirigeants chinois Xi Jinping et taïwanais Ma Ying-jeou (7 novembre 2015), alors que les deux gouvernements ont durant 66 ans refusé d'entretenir des contacts diplomatiques (Kua Chee Siong).

 

AFP - S. de Sakutin

Pour finir, une photo un peu étrange. Celle du montage de la tente bédouine du feu leader libyen Muammar Khadafi le 10 décembre 2007 à l'Elysée, plus précisément dans les jardins de la résidence officielle de l'Hôtel Marigny. Une première visite en France (depuis trois décennies) qui a embarrassé l'opinion publique et contraint le président d'alors, Nicolas Sarkozy, à expliquer qu'il ne voyait pas de raison de refuser de recevoir le dirigeant libyen.

Pour l'anecdote, deux ans plus tard, le 24 septembre 2009, le colonel Khadafi a envisagé de planter sa tente aux Etats-Unis dans le domaine de Bedford (banlieue de New-York), possédé par un certain milliardaire nommé Donald Trump. Mais les pressions du gouvernement et de nombreuses personnalités politiques américaines, associées à la demande pressante de Donald Trump (qui avait déclaré ne pas savoir à qui il avait loué son domaine), ont obligé le leader libyen à renoncer à son lieu de villégiature alors que la tente était en cours d'installation...

 

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14 août 2017 1 14 /08 /août /2017 21:42
Le nouveau père de Charlotte Elisse-Ayland (Mon voisin Trump)

C’était mercredi après-midi. On organisait tranquillement notre compétition de handspinner dans la cabane que Papa a installée au fond du jardin, lorsque Charlotte Elisse-Ayland, une fille qui habite dans le quartier, est venue taper à la porte. Mes copains, Raphaël et Linda, et mon rival, Alexandre Van Der Carpe, m’ont regardé avec de gros yeux effrayés. Il faut dire que Papa était entré comme un ninja dix minutes plus tôt, nous avait grondés parce qu’il n’aimait pas qu’on joue là-dedans et nous avait interdit de toucher au coffre sous la fenêtre, sous peine de prendre nos handspinners pour les donner à Emmaüs ou les jeter dans le lac le plus proche.

-Et puis c’est quoi ces jeux de hipsters ? A mon époque, on jouait aux billes ou aux pogs comme des gens civilisés, avait dit Papa d’un air théâtral avant de s’en aller.

Comme c’était louche, on avait désobéi et ouvert le coffre dès qu’il était reparti… mais il n’y avait rien d’intéressant à part des bouteilles de « 1492 » et des gâteaux qui ressemblaient à ceux que maman lui interdisait d’acheter à cause du cola-stérile. Tout ça pour ça. On pensait trouver des trucs intéressants.

-Je vous dérange pas ? a demandé Charlotte avec son accent bizarre de série télé.

Charlotte habite un peu plus loin dans le quartier, au-delà de la limite de là où j’ai le droit d’aller seul, mais elle vient parfois jouer avec nous. On l’a rencontrée pendant qu’on se faisait tabasser par des grands de CM2 qui passaient par là et qui s’ennuyaient à cause de la fermeture annuelle de la borne d’arcade de la ville (du 26 juillet au 28 août). Heureusement pour nous, Charlotte, qui est méga-grande pour son âge (10 ans), est descendue de son vélo et les a fait fuir comme des lâches. Depuis, on est devenus copains.

Charlotte a de grandes couettes blondes, des taches de rousseur et un accent bizarre qui vient de l’Amérique. Elle est venue vivre en France à l’âge du CP mais elle parle bien notre langue, même si son accent montre qu’elle est pas comme nous.

-Bah non, tu déranges pas, j’ai dit. Tu rejoins la compétition ? Alexandre a gagné le tournoi de la zone Sud du quartier et a pris leurs handspinners à Pedro, Wallace et Thomas. On va essayer de les regagner. Le père de Pedro fait des saucissons maison et Pedro a dit qu’on en aurait dix kilos si on réussissait à le venger.

-Hmmm, non, je vais juste vous regarder jouer, a répondu Charlotte, qui se fichait bien des dix kilos de saucisson et qui n’avait pas l’air d’humeur à humilier Alexandre pour une fois.

Alexandre a eu l’air vachement soulagé.

-C’est ton nouveau père de remplacement qui te met encore de mauvaise humeur ? a demandé Linda. T’as la même tête que la fois où ses anciens enfants sont venus vous rendre visite.

Charlotte a répondu vaguement « oui » et n’a rien dit de plus pendant un moment. Donc, on a continué la compétition sans rien dire non plus car elle avait l’air d’être venue pour être tranquille, loin de sa maison. Le nouveau père, on le connaît tous dans le quartier. Il s’appelle John Trompett, mais ça se dit « Djaune » apparemment. Il a remplacé le précédent père de remplacement de Charlotte, qui s’appelait Bernard Aubamot.

L’histoire de Charlotte était plus compliquée qu’un dictionnaire en allemand mais on a compris que la mère de Charlotte a divorcé de son père il y a longtemps, en Amérique, avant de venir en France pour le travail. Charlotte n’a pas beaucoup de nouvelles de lui depuis : quelques cartes, des appels et parfois des visites, car il est parti « vivre son destin au Nunavut » avec une stagiaire à qui il apprenait des choses jusque tard dans la nuit (la mère de Charlotte devait trouver qu’il abusait sur les horaires de travail). Heureusement pour Charlotte, sa mère avait vite trouvé un remplaçant en France, le fameux Bernard Aubamot. Il était sympa, très cool, bronzé et tous les voisins l’aimaient bien au point que la famille était devenue plus populaire partout dans le quartier. Il faisait souvent des blagues drôles et dansait mieux que tout le monde, même si Papa, qui était  jaloux, disait parfois qu’il avait « que de la gueule ». Il avait même réconcilié Madame Ayland avec la famille Cubali alors qu’ils se parlaient plus depuis genre deux ans.

 

Le problème, c’est qu’au bout de quelques années, la mère de Charlotte, qui trouvait Bernard plus si cool que ça, l’a laissé tomber et a trouvé un nouvel amoureux, John Trompett. Lui, les voisins ne l’aiment pas. D’ailleurs, Papa et ses copains du quartier l’appellent « Trompette-de-la-Mort ». Ils ne lui ont jamais dit en face car il est riche et a un gros 4x4 avec lequel il pourrait facilement détruire la moitié du quartier ou réduire les nains de jardin de maman en miettes, sur un malentendu.

John nous fait à la fois rigoler et très peur. C’est un grand monsieur avec des cheveux blonds presque fluo, une peau bronzée de couleur orange et des muscles bizarres sur le cou. Il est venu s’installer avec la mère de Charlotte. Puis il a installé un mini-golf dans leur jardin, juste à côté d’un gros barbecue « Get Smart » de compétition avec plein d’options super chouettes mais qui dégage beaucoup de fumée au point de noircir la façade de la maison voisine des Van Der Carpe.

D’ailleurs, le barbecue a fait toute une histoire dans le voisinage. Madame Van Der Carpe est même allée se plaindre à Madame Ayland pendant la Fête des voisins (vu que Monsieur Van Der Carpe était pas super rassuré à l’idée d’y aller lui-même). Elle a rappelé que le Règlement de cohabitation pacifique approuvé par le Conseil de quartier (et que Madame Van Der Carpe avait rédigé elle-même) interdisait les fumées « nocives » pour les voisins. John, qui était à côté, est intervenu, a répondu qu’il avait lu le Règlement, qu’il trouvait que c’était abusé, qu’il fallait que les gens puissent acheter des barbecues performants car c’était bon pour l’économie, et que cette règle débile « servait davantage les intérêts du quartier que ceux de sa maison ». Il voulait donc que le Règlement soit modifié, sinon les Trompett-Elisse-Ayland n’y obéiraient plus et puis c’était tout. Puis il a fait un grand sourire à Madame Van Der Carpe et lui a secoué si violemment la main que sa permanente a failli se dépermanenter.

Le nouveau père de Charlotte Elisse-Ayland (Mon voisin Trump)

John sert la main très fort aux gens comme s’il voulait leur montrer qu’il est le plus fort de tous. Je l’ai vu faire avec Monsieur Salini à la Fête des voisins (le pauvre, personne ne l’avait prévenu…). La main de Salini est devenue toute rouge et je crois bien qu’il est parti pleurer discrètement quelque part derrière la buvette. Depuis, les voisins ne font pas les malins et refusent de répondre aux propositions de poignée de main de John, à part le voisin Arnold qui veut « montrer qui ce n’est pas lui le chef ici ».

D’ailleurs, John n’est pas très populaire au Conseil de quartier. Tout le monde fait la tronche quand il prend la parole, selon Maman. Elle dit qu’il fait de grands discours que personne ne comprend ni ne veut écouter sur la nécessité de mettre un grille à l’entrée du quartier pour éviter que les racailles de cité ou les intégristes bouddhistes puissent entrer. Monsieur et Madame Hasan, qui sont des voisins bouddhistes, ont fait la tête à ce moment-là. Papa a pas trop aimé la partie sur la grille. Il a expliqué que John devait respecter les règles du quartier et qu’on n’allait pas se comporter comme des sauvages juste parce qu’on avait peur de menaces fictives des autres quartiers alors qu’il y avait des gens plus bien dangereux dans notre propre quartier, par exemple Monsieur Bourfu qui passe son temps à espionner les gens par sa fenêtre. Monsieur Bourfu, qui était présent, a pas trop aimé mais des dames du quartier lui ont cherché des noises et tout le monde s’est disputé.

Parfois, John profite aussi de ses discours pour expliquer comment il a bien rénové la maison de Madame Ayland depuis son arrivée, que tout le monde devrait faire comme lui. Les voisins hochent alors gravement la tête sans vraiment le croire car tout le monde sait qu’il a surtout travaillé sur le mini-golf du jardin. 

Le nouveau père de Charlotte Elisse-Ayland (Mon voisin Trump)

Il n’y a que Madame Paulette qui a l’air de l’apprécier, surtout quand il donne son avis sur la politique. L’autre jour, je rentrais de l’école avec Papa (qui était déjà en train de râler parce qu’un de ses « doctorants » lui avait envoyé beaucoup de pages d’une histoire mal rédigée, en « comic sans ») quand on a vu John qui parlait avec elle. Il faisait des grands gestes avec ses deux index et lui expliquait ce qu’il pensait des Chinois, des Mexicains et des Allemands. La vieille Madame Paulette avait l’air d’être amoureuse.

-Je suis d’accord avec vous Madame Paulette. Ils pourraient être des modèles pour le monde entier mais leurs leaders n’ont rien entre les jambes. Les criminels terroristes traversent librement leur territoire et viennent ensuite tuer nos honnêtes concitoyens. C’est désolant. Il nous faudrait davantage de murs pour assurer la sécurité de tous, vous savez.

Papa, qui aime bien se mêler de tout (il dit que ça fait partie de son travail), a mis son grain de poivre dans la discussion et demandé ce que les Mexicains, les Chinois et les Allemands avaient à voir avec le terrorisme en France. John a eu le regard dans le vide pendant une seconde.

-Il faut qu’ils choisissent leur camp : ou bien ils sont avec nous, ou bien ils sont contre nous. Et s’ils sont contre nous, nous devons prendre les mesures nécessaires pour qu’ils n’aient plus rien à faire en Europe. On n’achètera plus jamais leurs produits et ils ne pourront mener aucune activité économique en France. D’ailleurs, j’ai vu que l’ex-copain de ma nana achetait plein de produits bio ou exotiques venus de ces pays. Quel tocard. On va remettre de l’ordre dans tout ça et acheter des produits bien de chez nous, élaborés par nos vaillants agriculteurs locaux. Soyons fiers.

Papa a écarquillé les yeux. D’habitude il trouve toujours quelque chose à répondre, mais là il n’avait pas l’air de comprendre ce que disait John. Je l’ai tiré par le bras et lui ai dit que j’avais faim et qu’il était l’heure du goûter car il était sur le point de devenir fou.

Comme d’habitude, Papa ne s’est pas arrêté là. Dès qu’on est rentrés à la maison, il m’a donné à goûter, a allumé son ordinateur en soufflant des jurons et a utilisé Google. Papa adore Google, surtout pour chercher des informations « vitales » sur les gens avec qui il travaille ou pour vérifier que ses doctorants ne partent pas trop en vacances. Dans ces moments, Maman lui dit que c’est un « stoqueur » mais je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire. Là, il a fait le « stoqueur » avec John et découvert plein de choses qu’on ne savait pas (à part qu’il est agent immobilier, ce qu’on savait déjà vu que John le raconte à tout le monde).

« Ho ho ho », a soudain fait Papa, très fier devant son écran. Je lui ai demandé pourquoi il était content.

-Figure-toi, mon petit, qu’avant de devenir agent immobilier, Trompette-de-la-mort a créé un bon nombre de sociétés, dans plusieurs pays, qui ont toutes mis la clé sous la porte. C’est qu’il fait de tout, le vandale : voitures d’occasion, livraison à domicile, casino, cafétéria… Il a même tenté de créer sa propre marque de bière, « Covfefe ». Hum. Ça veut dire quoi « Covfefe » ? J’comprends rien à ce mec. C’est un génie du business ou un gros boulet ? Oh, regarde Raoul, y’a une discussion sur un forum.

-C’est quoi un forum ?

-Comme un bar PMU mais sur Internet. Des anciens employés de l’agence immobilière qu’il dirige actuellement donnent des avis défavorables sur leur propre boîte ! L’une des premières choses qu’il a faites en reprenant l’activité il y a deux ans, c’est d’essayer de supprimer leur mutuelle, OseilleCare.

-C’est quoi une mutuelle ?

-C’est ce qui leur permet de se soigner sans payer trop cher, en gros. L’ancien dirigeant de la société avait mis cette mutuelle en place pour aider les familles de ses employés mais John a dû penser que ça faisait trop « assisté ». En tout cas, c’est ce qu’affirment les anciens employés sur ce forum. Les syndicats n’ont pas laissé passer la mesure, mais John ne renonce pas et essaie de convaincre le Conseil d’administration de supprimer l’OseilleCare.

Je n’ai pas tout compris mais ça a l’air vachement dangereux Google. Je pensais pas qu’on pouvait trouver autant de trucs. Je me suis demandé si je pouvais faire chanter Madame Spazzia, la prof d’EPS maléfique, avec des dossiers humiliants trouvés sur des forums. Papa a trouvé d’autres trucs sur John. Il y avait par exemple son compte Facebook qu’il n’avait pas bien protégé et dans lequel il écrivait quasiment trois fois par semaine que ses voisins étaient des « tocards mythomanes », ou qu’il avait fait un bon chiffre d’affaires ce mois-ci (« c’est la win ») et qu’il était fier du travail de son équipe (« des hommes et des femmes extraordinaires »), ou que sa femme était bien plus heureuse avec lui qu’avec Bernard Aubamot (« quel tocard ce mec »). Il avait aussi un compte Twitter sur lequel il publiait surtout aux heures où il était censé travailler, se disputait avec tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui et les menaçait parfois de venir leur casser la gueule, sauf qu’il utilisait le compte de son agence immobilière pour dire tout ça. J’ai eu très peur quand Papa m’a montré ça car John adore les feux d’artifice et pourrait faire de gros dégâts chez les voisins ou dans sa propre maison en visant mal.

Mais je me suis perdu dans l’histoire. Là, on parlait de Charlotte qui était triste pendant notre compétition de handspinner. Elle a fini par nous avouer que les anciens enfants de John, qui sont grands, étaient venus pour un barbecue. C’étaient des gens pas très attentifs qui ne prenaient pas soin de la maison durant leur visite et qui avaient même cassé par mégarde un vase de Madame Ayland en jouant au mini-golf. Sauf que Madame Ayland n’avait rien dit. J’ai trouvé ça injuste parce que Maman m’aurait fait passer un sale quart d’heure si j’avais cassé un de ses nains de jardin par mégarde. Charlotte n’aimait pas le grand fils en particulier parce qu’il passait beaucoup de temps à raconter ses exploits en Russie ou ses parties de chasse à la bête sauvage.

-J’espère que ma mère va le divorcer, a dit Charlotte d’un air mécontent. Le problème c’est que ça risque de mettre du temps. J’ai pas envie d’attendre quatre ans. Ou pire, huit ans !

-Quelle horreur, s’est écrié Alexandre Van Der Carpe. Ma mère va l’assassiner avant. Nos plantes commencent à mourir à cause de la fumée du barbecue de John et elle est super nerveuse.

-Pourquoi tu ne dis pas à ta mère que tu ne l’aimes pas cet ignare ? a demandé Raph’ à Charlotte.

-C’est elle qui l’a choisi mais je sais pas si elle est heureuse. J’ose pas lui parler. Avec un peu de chance elle va se lasser toute seule et le chasser comme les autres, mais il aura peut-être tout abîmé chez nous d’ici là. En plus, je connais ma mère. S’ils rompent trop vite, elle risque de ramener un remplaçant encore pire. Imaginez si elle sort avec Michel Sentime, le propriétaire de la cordonnerie ?

-Aaaaah, c’est grave la loose, j’ai dit. On dirait un cercle visqueux.

-Vicieux, a corrigé Linda. Les parents sont trop bêtes. Dire qu’on leur donne le droit de voter en plus. Pfff. T’as vraiment pas de chance Charlotte.

Puis comme on ne pouvait rien y faire, on a continué le tournoi et Charlotte a fini par jouer et rosser Alexandre. Quand mes copains sont partis, je suis allé voir Papa qui travaillait dans son bureau au milieu de ses livres. Il a levé les yeux en m’entendant arriver.

-Oui, Raoul ?

-Tu pourrais utiliser le droit international pour nous débarrasser de John ? j’ai demandé.

Papa a éclaté de rire et s’est redressé sur son siège.

-C’est pas de la magie noire que je fais au travail... C’est Madame Ayland qui a choisi Trompett et elle semble bien décidée à le garder pour le moment. On n’a pas à mettre notre nez là-dedans. T’aimerais que quelqu’un vienne dire à Maman de se débarrasser de moi ?

-J’sais pas trop.

-Petit crétin, a dit Papa entre ses dents, en fronçant les sourcils. Bon… Pourquoi ça t’inquiète d’un coup ?

Je lui ai expliqué que Charlotte n’était pas heureuse depuis que John était là, que la réputation de Madame Ayland dans le quartier était fichue dans tout le quartier, que beaucoup de gens étaient vexés par les paroles de John, que les seuls gens qui l’aimaient bien étaient des méchants comme Madame Paulette, qu’un jour il risquait de casser la gueule à quelqu’un sans prévenir ou d’utiliser des feux d’artifice pour dégommer notre maison par accident et que j’avais de la peine pour Madame Ayland parce que si ça se trouvait, elle l’avait choisi par erreur mais regrettait déjà et n’osait pas le faire partir.

-Il finira par partir, a dit Papa d’un air navré, tôt ou tard. Trop tard en tout cas, car il aura déjà fait des dégâts et on peut tout juste espérer qu’aucun ne sera irréversible. Ça servira de leçon à Madame Ayland, ou pas. Et puis bon, on fait tous des erreurs, tu sais.

-T’es vraiment sûr que tu peux rien faire de juridique ?

-J’apprécie le fait que tu prennes mes compétences pour des techniques d’assassinat, a dit Papa avec un drôle de sourire, mais des gens comme John se fichent du droit international, ou du droit tout court. Ils raisonnent en opportunité. « Qu’est-ce que je veux ? Comment je peux l’obtenir ? Qui se dressera sur mon chemin et comment l’écarter ? », a ajouté Papa avec une voix de méchant de film. S’il transforme sa propre maison en cirque, on n’y pourra pas grand’ chose. Il en a le droit tant qu’il ne tue personne ou qu’il ne viole pas les règles d’urbanisme de la commune. S’il commence à mettre sa patte malfaisante dans le quartier, pour construire des grilles partout, par exemple, j’essaierai d’intervenir ! Mais bon, je crois que c’est le genre de personne qu’on ne raisonne ni par le droit, ni par les sentiments. Je ne suis même pas sûr qu’il ait des sentiments, d’ailleurs. Tu as vu ses comptes sur Internet ? Il fait très attention à sa propre image et il ne met des photos de sa compagne que pour rappeler qu’elle « très belle, la meilleure ».

-Il l’aime pas ?

-Je ne sais pas. Peut-être qu’il aime ce qu’elle lui apporte.

-Mouais…

Papa a rouvert son livre pour montrer qu’il devait se remettre au travail. Alors que je partais, il a dit, d’un air un peu mystérieux :

-Tu sais Raoul, si on commence à choisir les époux des autres, on n’est pas sorti de l’auberge. Il y en a qui ont essayé, d’autres qui ont réussi et ça n’a pas bien fini…

-J’ai pas compris…

-Rien. Va jouer, sale interventionniste ! On en reparlera plus tard…

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19 janvier 2017 4 19 /01 /janvier /2017 18:35
(Josh Hanet/NYT)

(Josh Hanet/NYT)

Suite à une campagne présidentielle tumultueuse, Donald Trump s’apprête à devenir le 45ème président des Etats-Unis, succédant ainsi au président Barack Obama. Ce dernier a, pendant huit ans, démontré une maîtrise presque inégalée de son image publique et s’est forgé l’image d’un président « cool », voire « swag », notamment grâce à un recours intensif aux réseaux sociaux. Aux antipodes de son prédécesseur, l’utilisation que fait Donald Trump de son compte Twitter est déjà décriée pour son impact négatif sur la politique extérieure des Etats-Unis, y compris par ses homologues. Ce phénomène méritait quelques lignes d’une réflexion non exhaustive (format blog oblige), menée par Nicolas Goossaert-Krupka et moi-même.

Quelques éléments de contexte sur la communication présidentielle américaine

Il est des choses qui possèdent la faculté rare de faire fi des données que nous offre le réel pour convoquer d’office notre imaginaire. Des choses à l’évocation desquelles, l’espace d’un instant, le concret nous devient étranger et notre conscience, nourrie d’images et de mots entrés dans l’histoire, de séries télévisées et de films entrés dans notre inconscient, nous propulse dans un monde fantasmagorique. La communication du Président des Etats-Unis est une de ces choses.

Ayant déjà été intégrée dans de nombreuses œuvres fictionnelles, la communication présidentielle américaine est entrée de plein pied dans notre imaginaire collectif au tournant du millénaire, où de 1999 à 2006, Claudia Jean Cregg (Allison Janney), incarne à l’écran la porte-parole du Président Josiah Bartlet (Martin Sheen) dans la série À la Maison Blanche.

Pour instructive qu’elle puisse être, cette œuvre référence et maintes fois récompensée met en lumière les enjeux multiples et éminemment complexes de la communication de l’office le plus influent au monde, où chaque phrase, chaque mot est relayé par d’innombrables canaux médiatiques et chaque intonation, sourire furtif ou rictus sujet à interprétations multiples.

Car c’est bien sur toutes les actions du Président, et donc toutes les attributions dévolues à lui par la Constitution américaine qu’il convient de choisir les mots justes, les images fortes, et leur mode de transmission adapté.

Lorsqu’il s’agit d’annoncer la fin de la traque d’Oussama Ben Laden, c’est POTUS en personne qui s’en charge. Le recours au lien fondamental unissant une nation à son Président étant ici justifié par la nécessité de faire corps, et de tourner ensemble la page du traumatisme le plus profond de l’histoire moderne occidentale. Et lorsque, quelques heures plus tard fuite (à escient) l’image d’un Barack Obama régnant dans une tension à son paroxysme dans la situation room lors de l’assaut, c’est à ses opposants politiques qu’elle s’adresse. Les mêmes l’ayant acculé pendant toute la campagne pour son manque d’expérience en matière de diplomatie et de stratégie militaire. Les mots d’abord, rendant compte au pays de la fin d’une époque. L’image ensuite, comme pour mieux montrer à ce même pays la fin d’une perception trop longtemps subie.

Lorsqu’il s’agit d’enjoindre les américains à souscrire à l’assurance maladie avant la date limite (objectif de politique publique), c’est Buzzfeed, site internet (à l’origine) de divertissement qui est choisi pour relayer une vidéo désormais culte où la cool attitude de POTUS ferait presque de l’ombre au message transmis :

La communication du Président module ainsi son image, solennisant les adresses à la nation qui revêtent une gravité particulière, rendant divertissantes des informations pratiques pour assurer un partage plus efficient, laissant pour le reste Pete Souza, photographe attitré de la Maison Blanche, dessiner les contours d’un Président proche, classe et décontracté.

Principales caractéristiques de fond et de forme

Si l’adaptation du mode de transmission du discours présidentiel à l’objectif poursuivi est constante, sollicite de nombreux canaux et travaille à « crafter » une image et un message cohérents, il semble que la communication du Président nouvellement élu n’entende pas souffrir cette multitude de modes de communication, et ne veuille élire comme miroir au monde que l’un d’entre eux : Twitter.

Parallèlement, on constate à la lecture des saillies twittoresques du Président élu (voir infra) une rupture brutale des caractères fondamentaux de nuance, de prudence et de délicatesse que revêtait la communication présidentielle jusqu’alors.

Nuance dans le rapport aux adversaires politiques, si opposées des nôtres leurs idées puissent-elles être. On se souvient des mots choisis, forts et dignes de Barack Obama au lendemain de chaque crime de masse, pourtant indéniablement liés aux actions de la National Rifle Association et de l’impossible réforme du 2nd Amendement du fait notamment des contributions versées aux parlementaires républicains.

Prudence et délicatesse dans le rapport aux médias, qui quand bien même s’adonneraient à un relai à outrance d’informations erronées méritent en tous moments une considération à la hauteur de l’office, liée au respect des convictions et du crédit que tout concitoyen est susceptible de placer en eux.

La forme étant au service du fond, les nuances, prudence et délicatesse propres à l’exercice de la fonction ne peuvent que très peu s’accommoder d’un recours exclusif aux 140 signes. Cependant, le choc de l’élection de Donald Trump au terme d’une campagne marquée par l’outrance et l’insulte peine à s’estomper. Docteure en sciences politiques de l’université Paris IX-Dauphine et auteure de Trump, l’onde de choc populiste, Marie-Cécile Naves estime que c’est précisément cette « stratégie de communication qui repose sur l’immédiateté, la simplification des messages politiques et la prétention d’être directement en lien avec les électeurs » qui a porté ses fruits lors de la dernière campagne. Avec de surcroît, la circonstance que le fonctionnement des réseaux sociaux repose sur des algorithmes analysant une multitude de données (regroupant contacts, interactions, intérêts, etc.), rendant moins à même une analyse critique et contradictoire. En clair, plus l’on est demandeur d’une certaine information, plus l’on a de probabilités de se la voir proposer et moins l’on a de risque de se voir suggérer des analyses critiques relatives à celle-ci.

Reste à savoir de quelle façon sera reprise par le Président Trump cette « infrastructure digitale » représentant un « capital sur lequel le prochain président mais aussi tous les suivants pourront bâtir », comme le formulait Kori Schulman, conseillère de Barack Obama sur les questions numériques.

Cette rupture dans la forme comme dans le fond d’une communication qui appelle une hauteur de vue toute particulière en dit probablement beaucoup de la manière dont une certaine catégorie de dirigeants appréhende notre époque.

Une certaine vision de la diplomatie sur Twitter

En effet, par-delà l’exemple du président Trump, la présence renforcée des gouvernants sur les réseaux sociaux suscite une évolution surprenante dans la conduite des relations diplomatiques. D’une simple pression du pouce sur l’écran de leurs smartphones, des dirigeants et diplomates s’expriment désormais au grand jour, tout en contournant les médias traditionnels, pour échanger « directement » avec leurs homologues et le grand public sur l’actualité. D’autres acteurs tels que les citoyens, les ONG ou les organisations internationales se mêlent parfois à ces échanges, contribuant ainsi à transformer les réseaux sociaux en un nouvel espace virtuel de débat.

Donald Trump et la diplomatie en 140 caractèresDonald Trump et la diplomatie en 140 caractères
Donald Trump et la diplomatie en 140 caractères

Toutefois, les gouvernants ne sont (malheureusement ?) pas toujours suivis de près par leurs conseillers en communication, alors que l’appli Twitter est toujours à portée de main. Il suffit alors de peu de choses pour déclencher une catastrophe diplomatique : un peu d’emballement ou d’exaspération, un tweet trop spontané, une coquille malheureuse, une vaine tentative de faire disparaître la publication – la pratique de la capture d’écran préventive est désormais répandue. Trop tard, le mal numérique est fait : le tweet circule d’abord sur le réseau social à grands coups de retweets avant d’être commenté par les médias traditionnels et d’emporter éventuellement des conséquences négatives dans le monde réel. Le bad buzz aux effets potentiellement dévastateurs (ou tweetstorm) est alors caractérisé ! (#Drama)

Il en va naturellement de même lorsque les provocations publiées sur les réseaux sociaux sont parfaitement assumées, comme en atteste l’exemple de l’ambassade russe au Royaume-Uni, désormais réputée pour son art du trolling diplomatique.

Il en va naturellement de même lorsque les provocations publiées sur les réseaux sociaux sont parfaitement assumées, comme en atteste l’exemple de l’ambassade russe au Royaume-Uni, désormais réputée pour son art du trolling diplomatique.

Il demeure que l’on observe un changement dans la façon dont les gouvernements et leurs équipes communiquent, grâce à un recours intensif aux réseaux sociaux. Donald Trump nous en offre d’ailleurs une illustration parfaite, l’annonce de son élection à la présidence des Etats-Unis ayant donné lieu à la publication d’une profusion de tweets « étatiques » destinés à le féliciter – avec plus ou moins de sincérité ou de réserve – pour sa victoire. La twiplomatie est en marche et il semblerait que le nouveau président des Etats-Unis l’ait élevé au niveau supérieur… ou tiré vers le sous-sol selon la perspective adoptée.

Si l’activisme twitteresque de Donald Trump s’est manifesté il y a bien longtemps (il possède son compte depuis sept ans), celui qui a accepté le titre honorifique – octroyé par un fan – de « Hemingway en 140 caractères » (qu’on en juge…) s’est globalement distingué de ses prédécesseurs présidentiels par son absence de réserve médiatique, même une fois élu. Le compte @RealDonaldTrump – personnel, précisons-le – révèle ainsi la moindre de ses positions sur les sujets et acteurs de la communauté internationale, de même que ses affinités et inimitiés, au point d’émouvoir ses propres conseillers (l’un d’entre eux, James Woolsey admettait être incapable de suivre le rythme de publication de son patron), voire de franchement traumatiser la classe politique américaine, la presse locale et… Wall Street.

Les marchés financiers ont d’ailleurs développé la notion de « presidential tweet risk » pour qualifier les techniques d’anticipation des marchés par l’observation constante du compte Twitter du nouveau président.

Market Watch

Les observateurs assidus de son compte Twitter ont pu constater – en toute objectivité scientifique insusceptible de donner lieu à des poursuites judiciaires – que Donald Trump fait preuve d’une réactivité déconcertante, y compris de nuit, et d’un style de publication provocateur, de sorte que certains journalistes se demandent s’il ne souhaite pas, en réalité, favoriser son propre impeachment afin de retrouver sa liberté. La presse a relevé que les termes « great », « loser », « winner », et « stupid » figurent parmi les éléments de langage privilégiés par Donald Trump dans ses publications Twitter et qu’il a copieusement invectivé plus de 200 personnes. Non content de se mettre également à dos les médias locaux en un temps record, le nouveau président a également offensé un nombre non négligeable d’Etats avant, pendant et après à sa campagne (voir carte), parmi lesquels figurent la Chine, l’Allemagne ou le Mexique. Il n’est donc pas surprenant que Donald Trump suscite désormais une certaine nervosité chez ses futurs homologues. Sans ordre particulier, on peut relever une série de dérapages non contrôlés, largement relayés par la presse internationale.

La Chine semble être la cible favorite de Donald Trump depuis plusieurs années, ce pour des motifs parfois inattendus. En 2012 déjà, il laissait entendre que le réchauffement climatique était une invention de cette dernière destinée à perturber le marché. Il n’a visiblement pas entendu réchauffer ses relations avec ce pays, affirmant fin 2016 via Twitter que ce pays manipulait sa devise à des fins commerciales et l’accusant par ailleurs de construire un complexe militaire dans le sud de la Mer de Chine. Or, la Chine était déjà particulièrement courroucée par le comportement de Donald Trump, lequel avait compromis quatre décennies de tradition diplomatique américaine en échangeant par téléphone avec la présidente taïwanaise, Tsai Ing-Wen alors que les Etats-Unis s’en étaient prudemment abstenus jusque-là (la Chine ne reconnaît pas l’indépendance de Taïwan et les Etats-Unis n’entretiennent pas de relation diplomatique avec cette dernière depuis les années 70). Face au risque d’une crise diplomatique d’envergure, Donald Trump s’était expliqué, via Twitter, indiquant qu’il ne s’agissait que d’un appel de courtoisie dont il n’était pas l’initiateur. Toutefois, la Chine s’estime globalement stigmatisée par le nouveau président américain, la chaîne d’information contrôlée par l’Etat, Xinhua, étant allée jusqu’à critiquer globalement Donald Trump pour son utilisation des réseaux sociaux dans le jeu diplomatique, comparée à un « jeu d’enfant ». La diplomatie Twitter de Donald Trump est qualifiée d’« indésirable » par le communiqué.

Ironie du sort, c’est le communiqué de Xinhua, datant du 3 janvier 2017, qui nous rappelle que Donald Trump avait qualifié les Nations Unies de club de discussion, dans un tweet du 26 décembre 2016. L’organisation internationale avait déjà été critiquée dans un tweet antérieur du 24 décembre 2016, consécutif à un tweet de la veille laissant entendre que les choses seraient « différentes » une fois son investiture réalisée (en réaction à l’adoption de la résolution 2334 du Conseil de sécurité exigeant l’arrêt des activités israéliennes de peuplement dans les territoires palestiniens occupés – les Etats-Unis n’avaient pas eu recours à leur veto).

Les exemples semblent se décliner à l’infini à mesure que les jours défilent. Régulièrement interpellé par Donald Trump sur sa contribution financière à la construction d’un mur le séparant des Etats-Unis, le Mexique a vu ses intérêts défendus par des tweets de l’ancien président Vicente Fox. Ce dernier a non seulement affirmé, dans un tweet fleuri en date du 6 janvier 2017, que le Mexique ne paierait pas pour ce « @%§ mur », mais il a également remis en question la légitimité de Donald Trump en tant que président le même jour. Il faut dire que Vicente Fox avait montré dès février 2016 son mépris pour Donald Trump, lequel évoquait déjà la participation des mexicains à la construction du mur à l’époque…

Donald Trump est également parvenu à vexer plusieurs Etats européens via Twitter. Bien avant de remettre en question l’Union européenne dans son ensemble et de qualifier l’OTAN d’« obsolète », le candidat aux élections présidentielles avait déjà provoqué l’effroi de la twittosphère, via un tweet laissant entendre qu’il situait Paris en Allemagne (tweet jamais supprimé par ailleurs). Plus récemment, le futur président a établi un parallèle douteux entre l’Allemagne et le régime nazi, suscitant la perplexité du Ministère allemand des Affaires étrangères.

A l’inverse, il n’a pas hésité à manifester son admiration pour certains leaders, de manière notable Vladimir Poutine, au risque d’entraîner une vague de critiques de la part de ses concitoyens.

Les nombreuses critiques plus ou moins voilées émanant de la presse et des chefs de gouvernement ne semblent pas encore inciter Donald Trump à mettre un frein à ses tweets impulsifs. Il semblerait toutefois que certains membres de la communauté internationale aient décidé de faire leur deuil de la diplomatie traditionnelle et de prendre le pli. Ainsi, alors que Donald Trump réagissait avec vigueur au discours de début d’année du président nord-coréen Kim Jong-Un, lequel prétendait que son pays avait développé une arme nucléaire capable de frapper les Etats-Unis, la Corée du Sud peaufinait sa stratégie en nommant, au sein des Affaires étrangères, une personne chargée d’observer et d’analyser les tweets du futur président américain. Un bon moyen sans doute d’anticiper les rapports diplomatiques à venir…

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24 novembre 2016 4 24 /11 /novembre /2016 00:07
La Cour pénale internationale - Si j'aurais su, j'aurais pas v'nu

Grand désarroi a frappé à ma porte… lorsque mon fils Raoul, 17 ans, rentrant d’une journée de procrastination lycéenne, m’a annoncé d’un air indécis qu’un voisin souhaitait me voir au plus vite.  "Genre, maintenant".

***

Le rejeton salue vaguement mon collègue Sabrin Rochas, venu à la maison pour l’apér… discuter de notre prochain projet de colloque. Lui et moi sommes fébriles dans la cuisine, tels des adolescents craignant d’être surpris par leurs parents en pleine consommation de substances illicites.

-Ne rentre pas de façon si brutale! J’ai cru que ta mère était revenue plus tôt que prévu. Quel voisin?

-Monsieur Salini.

Je soupire et explique avec délicatesse que je suis occupé à faire des sandwichs jambon-camembert, que j’ai des bières à décapsuler et que Raoul serait un brave garçon s’il allait mentir à Salini afin de lui laisser penser que je suis en déplacement au Kenya. Raoul rétorque que Salini m’attend devant le portail et m’a aperçu à la supérette près de l’animalerie, en train d’acheter des victuailles une heure plus tôt. Je réprime une vague intention criminelle.

-Je peux avoir une bière? tente Raoul, conscient de l’imminence providentielle de ses dix-huit ans.

-Non. Sabrin, j’en ai pour deux minutes. Le voisin veut sans doute encore m’emprunter la Black et Dekker, dis-je avec dépit.

-C’est pas un manuel de contentieux constitutionnel, ça ? répond Sabrin avec perplexité.

J’en déduis que Sabrin n’a guère bricolé dans sa vie, sauf si remanier les notes de bas de page de ses articles en suant à grosses gouttes à l’aube d’une deadline relève d’un tel exercice. Sans daigner lui répondre, je me dirige vers la sortie en préparant mon sourire le plus crédible. A peine ai-je ouvert la porte d’entrée que Salini traverse le jardin en quelques enjambées, étonnamment alertes dans la mesure où le brave homme porte dans ses bras un gros chat persan de 17 kilos, Charles-Alphonse. Salini se colle alors à moi, suscitant une angoissante proximité entre les griffes de son fauve et mon nouveau pull.

-Bonjour Monsieur Salini… Euh, vous êtes… très rouge… Tout va bien?

C’est un euphémisme : Salini ressemble à une publicité pour une teinte de vernis à ongles et transpire comme un internationaliste entré par erreur dans une bibliothèque de droit des sociétés. Il me semble aussi bouleversé que ce doctorant de ma connaissance qui, alors qu’il oeuvrait sereinement à l’achèvement de sa thèse sur la police des baignades, a découvert l’existence des affaires "burkini".

-Ne vous inquiétez pas Monsieur Valoche. C’est seulement que je suis allergique à la transpiration.

-Celle… des autres?

-La mienne.

-C’est fâcheux. Hem… Qu’y a-t-il ? Voyez-vous, je travaille sur un article important.

Charles-Alphonse, véritable détecteur de mensonges à poils longs, plisse les yeux et renifle mon pull avec une moue de suspicion. Salini m’explique alors que Madame Paulette, une voisine vivant deux rues plus loin, est terrifiée depuis qu’elle pense avoir vu un "réfugié syrien" traverser son jardin dans l’après-midi et qu’elle l’a appelé à l’aide.

-Vous vous rendez compte, un réfugié syrien, ici !

J’exprime mon scepticisme. Aucun migrant digne de ce nom, tout syrien qu’il soit, ne serait parvenu à atteindre notre patelin. Il faut dire que, soucieuse de dissuader les migrants de venir s’établir dans l’agglomération, la commune voisine a organisé en grande pompe (et non sans une certaine hâte) son jumelage avec la ville de naissance de Viktor Orban, en Hongrie.

-Madame Paulette est toute chamboulée. Elle a cru qu’il était venu lui ôter la vie.

-Je suis profondément choqué mais je ne comprends pas ce que j’ai à voir là-dedans. Appelez la police!

Charles-Alphonse miaule d’un air courroucé. Je recule d’un pas.

-Madame Paulette ne veut pas. Elle a peur de passer pour folle.

-Et pour cau… Je veux dire que… personne n’oserait penser cela. Mais qu’est-ce que vous me voulez dans ce cas?

-Madame Paulette affirme que c’est de votre faute à vous « les internationalistes » si les migrants syriens qui sont menacés de massacre par Bachar El Hussein (sic.) ne sont pas protégés par le droit international et viennent se réfugier chez nous. Elle exige que vous veniez vous amender en installant le système d’alarme dont elle vient de faire l’acquisition pour se protéger.

-QUOI? Mais, quel rapport!? J’y suis pour rien. Et je suis sûr que la mégère Paulette a affabulé. Elle a 102 ans, bon sang! Et pourquoi vous ne le faites pas vous-même plutôt que de jouer les messagers?

-Et si je tombe sur le migrant? J’ai déjà pris de gros risques en venant vous avertir!

-Ils ont l’air sympa tes voisins, intervient soudain Sabrin qui m’a rejoint sans crier gare.

Alors que je l’interroge du regard pour connaître les raisons de sa présence, Sabrin me signale que je suis sorti avec le décapsuleur à la main, le laissant manifestement dans une situation de détresse émotionnelle (Sabrin, pas le décapsuleur).

-Vous faites partie du conseil de quartier, vous n’avez pas trop le choix, conclut Salini en haussant les épaules. Si j’étais vous, j’irais la voir au plus vite. Elle menace d’appeler BFM TV et de faire un procès à la Cour pénale internationale pour non-assistance à personne en danger si le migrant réapparaît. Elle vous attend avant la tombée de la nuit.

Salini et son chat diabolique quittent le pas de ma porte sans même me saluer. Je ne peux m’empêcher de penser que Charles-Alphonse a flairé ce que je cache à la maison…

La Cour pénale internationale - Si j'aurais su, j'aurais pas v'nu

***

Bon gré, mal gré, Raoul (convaincu par la menace d’une coupe budgétaire), Sabrin (convaincu par la menace d’être privé d’apéro) et moi (en ma qualité d’internationaliste perfide, visiblement) nous retrouvons une vingtaine de minutes plus tard chez Madame Paulette, à l’autre bout du quartier, pour installer le système d’alarme. Alertés par l’affaire, plusieurs de nos voisins se sont barricadés chez eux, persuadés qu’un migrant renégat, sans doute agressif selon Morgane Van Der Carpe, rôde encore dans les parages. Certains se sont pourtant déclarés enthousiastes à l’idée que les caméras de BFM TV débarquent dans notre lotissement.

La vieille mégère Paulette nous accueille dans sa maison, dont les ornements en imitation "or défraîchi" semblent rivaliser d’une ingéniosité toute artificielle avec la maison de Donald Trump. Tandis qu’elle nous sert du thé en maugréant  (car, visiblement, cette marque – tombée en faillite – était excessivement onéreuse en 1997 et elle souffre de nous en offrir), Raoul s’évertue à déplier un escabeau rouillé au milieu du salon encombré. Le regard de Sabrin oscille entre le kit d’installation du système d’alarme, Madame Paulette et moi, comme pour me dire "Qu’est-ce que je fiche là?".

-Vous vous rendez compte, un syrien! vitupère la vieille Paulette en transportant une théière brûlante avec une agilité exceptionnelle.

-Comment savez-vous qu’il s’agit d’un syrien? tente Sabrin, perplexe.

-Je le sais, c’est tout.

-Ah… Argument décisif, en effet.

-En même temps, on ne peut pas leur en vouloir à ces pauvres malheureux, ajoute-t-elle. Vous vous rendez compte, leur président les massacre sans sourciller et personne ne dit rien. Le droit international et toutes ces sornettes… A mon époque, on avait au moins la décence de tuer son peuple à l’abri des médias. Dites-moi Monsieur Valoche, pourquoi est-ce que la Cour pénale ne fait rien pour ces gens?

Sabrin retient difficilement un sifflement mais se garde bien d’intervenir.

-Euh… papa, c’est pas un système d’alarme, me chuchote Raoul en me montrant la boîte. C’est juste un détecteur de fumée. La mamie Paulette a pas acheté le bon truc.

-Tsss. Bon. Installons-le quand même, elle n’y verra que du feu (ho ho!). Vu la tronche de la gazinière qui se trouve dans la cuisine, je prédis un incendie d’ici quelques mois…. (je m’éclaircis la voix) Madame Paulette, voyons, nous avons déjà eu cette conversation lors de la dernière fête des voisins. La Cour pénale internationale (CPI) ne fait pas ce qu’elle veut. Il ne s’agit pas d’une sorte de super-policier ayant compétence… partout.

Supervisant avec bienveillance l’installation par Raoul du détecteur de fumée anti-migrant, je rappelle à Madame Paulette que la Cour pénale internationale, qui a été créée par le Statut de Rome (adopté le 17 juilllet 1998 et entré en vigueur le 1er juillet 2002), est compétente à l’égard de quatre crimes graves touchant "l’ensemble de la communauté internationale" : le génocide ; le crime contre l’humanité ; le crime de guerre ; le crime d’agression, une fois qu’une disposition définissant ce crime aura été adoptée – ce n’est pas encore le cas (article 5 du Statut).

La CPI ne doit surtout pas être confondue avec la CIJ - Cour internationale de Justice, juridiction internationale n’ayant pas de compétence en matière pénale. D’ailleurs la CPI ne peut juger que des individus et n’est pas compétente pour des contentieux interétatiques (entre Etats)! Elle n’est pas rattachée à l’ONU, même si elle entretient des liens de coopération avec celle-ci.

Il existe/ait d’autres juridictions pénales internationales ad hoc n’ayant compétence que pour juger certains crimes géographiquement localisés, dans le cadre de certains conflits (Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, Tribunal pénal international pour le Rwanda…). On pourrait également mentionner le cas des juridictions pénales internationalisées (Tribunal spécial pour le Liban, Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, etc.) Faute de place, nous en parlerons une prochaine fois.

 

La Cour n’est compétente qu’à l’égard des Etats qui ont ratifié son Statut (voyez les éléments sur les traités), à l’égard de leurs ressortissants (auteurs) ou sur acceptation expresse d’un Etat qui n’est pas partie à cet instrument (en d’autres termes, il déclare accepter la compétence de la Cour pour un crime spécifique). Par conséquent, en admettant qu’un Etat n’ait pas cru bon de devenir partie à ce fameux Statut de Rome, la Cour n’a pas compétence pour juger les individus ou les actes visés. C’est notamment pour cette raison que la Cour ne peut appréhender les faits commis en Syrie. Cette dernière n’est pas partie au Statut de Rome.

Précisions qu’il existe une exception à cette règle de compétence, à savoir l’hypothèse dans laquelle une "situation" serait déférée au procureur de la Cour par le Conseil de sécurité agissant en vertu du chapitre VII de la Charte des Nations Unies. Mais cette hypothèse est peu vraisemblable. D’ailleurs elle a échoué en 2014, dans le cas syrien, suite au veto de la Russie et de la Chine.

Le Conseil de sécurité a déféré à la CPI des situations relatives au Darfour en 2005 et à la Libye en 2011

 

Suite à cette explication, j’ai le sentiment que Madame Paulette manifeste encore plus de défiance à l’égard de la CPI. Elle me ressert du thé, sans doute pour me punir.

-On pourrait également envisager que la Syrie accepte de donner compétence à la Cour pour enquêter… mais cela n’arrivera que lorsque les poules auront des dents, précise Sabrin, goguenard. Elle n’y a aucun intérêt.

-Drôle de juge, s'étonne Madame Paulette. Sa compétence repose donc sur la bonne volonté des personnes qu’il pourrait être amené à sanctionner?

-Je suis d’accord, admet Raoul. Quel est l’intérêt de la justice pénale si les personnes qui ont le plus de risques d’être poursuivies peuvent esquiver la Cour? En gros, ça veut dire qu’un chef d’Etat qui massacre sa population n’a pas à répondre de ses actes. Il y a quand même de gros pays comme les Etats-Unis, la Chine ou la Russie qui ne sont pas parties. C’est gênant, non?

Damned. Raoul s’y connaît un minimum? Je secoue son escabeau pour l’inciter à se taire.Il est vrai que non seulement les Etats-Unis ont refusé d’adhérer au Statut de Rome, mais ils ont en plus négocié avec plusieurs dizaines d’Etats la conclusion de traités bilatéraux par lesquels ces derniers s’engagent à ne pas livrer de citoyens américains à la Cour. Or, les activités des Etats-Unis suscitent actuellement l’intérêt de la Cour, l’armée américaine ayant, selon le Bureau de la Procureure, commis des crimes de guerre en Afghanistan. Les chances de poursuite sont cependant quasi inexistantes, faute de compétence de la Cour.

-On peut relativiser. Un peu. Mettez-vous à la place des négociateurs du Statut. Vous croyez vraiment qu’il était possible de créer une juridiction pénale omnipotente sans que les Etats eux-mêmes bloquent le processus? La création de la CPI a été complexe et a nécessité des mobilisations convergentes de la société civile et de plusieurs Etats. Il fallait faire des compromis pour inciter le maximum d’Etats à ratifier le Statut. Le bien est l’ennemi du mieux. Ou l’inverse, il me semble… Bref, on a voulu concilier développement d’une justice pénale universelle et respect de la souveraineté des Etats. D’ailleurs, notez bien que la CPI ne peut traiter une affaire que si les juridictions de l’Etat qui est normalement compétent n'initient pas elles-mêmes des poursuites (on parle généralement de compétence "complémentaire" ou "subsidiaire" de la CPI). C’est ce qu’on appelle ménager la chèvre et le chou.

J’ai un problème avec les proverbes et dictons aujourd’hui…

-Je ne sais pas, Hervé, dit Sabrin. A dire vrai, je comprends la logique mais j’ai toujours été gêné par le fait que la compétence de la Cour dépende du consentement des Etats.

-Mais c’est pourtant le principe de base en matière de contentieux international. Le consentement.

-Certes mais on envisage ici des crimes graves. Mentionnons également le fait que la Cour ne dispose pas de moyens répressifs. Son action ne repose que sur la coopération des Etats de la communauté internationale.

-Ah bah pour sûr, la CPI n’a pas d’unité d’élite comme dans la série Crossing Lines, si c’est ce que tu espérais!

-Oulà, non, pas à ce point, ne m’insulte pas!

Un scandale cette série. Une unité spéciale de la Cour pénale internationale enquêtant sur des crimes de droit commun avec l’appui d’Europol. Avec MARC LAVOINE EN PRIME? Et pourquoi pas pas créer une série «Paris, police administrative - Unité d’élite», pendant qu’on y est? Passons.

La Cour pénale internationale - Si j'aurais su, j'aurais pas v'nuLa Cour pénale internationale - Si j'aurais su, j'aurais pas v'nu

-Hummm, fait Madame Paulette, pas convaincue par notre échange.

Sa perplexité à l’égard de la CPI n’est pas illégitime. En substance, c’est comme si je confiais mes fils à une école privée en refusant que le personnel enseignant exerce son autorité sur eux et en m’abstenant par ailleurs de les sanctionner moi-même. Je me racle la gorge avant de reprendre :

-A mon avis, le point le plus gênant dans tout ça, c’est que la CPI traverse actuellement une crise sans précédent, qui affecte grandement sa crédibilité. Plusieurs Etats africains, pourtant parties au Statut de Rome, ont annoncé leur souhait de se retirer. Ils dénoncent ce qu’ils qualifient de justice à deux vitesses ciblant davantage leur continent : Afrique du Sud, Burundi, Gambie (pour l'instant). L’Union africaine avait d’ailleurs annoncé début 2016 son intention d’amorcer un plan de retrait de ses membres, suite à l’adoption d’une résolution proposée par le président du Kenya, Uhuru Kenyatta. Il faut dire que les dirigeants africains avaient été échaudés par les tentatives de poursuites menées par la CPI à l’encontre du président kenyan, finalement abandonnées en décembre 2014 (ou là). Certains considèrent que les pays africains n’ont finalement manifesté leur défiance à l’égard de la Cour qu’à partir du moment où celle-ci a commencé à s’intéresser à leurs dirigeants en exercice… C’est un peu la politique du "si j’aurais su, j’aurais pas v’nu", incarnée par le Petit Gibus dans la Guerre des boutons. "On veut bien jouer le jeu, mais uniquement si on ne se fait pas taper dessus".

Le mouvement ne se limite pas au continent africain. La Russie, qui avait pourtant signé le Statut mais ne l’avait pas ratifié, a annoncé retirer sa signature, s’estimant déçue par le manque d’indépendance de la Cour. Une certaine conception de la déception… Elle pourrait être suivie par les Philippines… Néanmoins, même si ces différents pays quittent effectivement la Cour, ça ne remet pas leur compteur à zéro :

Article 127 Retrait

1. Tout État Partie peut, par voie de notification écrite adressée au Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies, se retirer du présent Statut. Le retrait prend effet un an après la date à laquelle la notification a été reçue, à moins que celle-ci ne prévoie une date postérieure.

2. Son retrait ne dégage pas l'État des obligations mises à sa charge par le présent Statut alors qu'il y était Partie, y compris les obligations financières encourues, et n'affecte pas non plus la coopération établie avec la Cour à l'occasion des enquêtes et procédures pénales à l'égard desquelles l'État avait le devoir de coopérer et qui ont été commencées avant la date à laquelle le retrait a pris effet ; le retrait n'affecte en rien la poursuite de l'examen des affaires que la Cour avait déjà commencé à examiner avant la date à laquelle il a pris effet.

 

En gros, il faudra respecter ce délai pour que le retrait soit effectif. Et ce dernier ne compromet pas la compétence de la Cour pour des affaires qui font déjà l’objet d’enquêtes. N’empêche, cette situation n’est pas complètement inattendue. Les Etats africains menacent depuis plusieurs mois (cf. plus haut) de rompre avec la Cour… Ironie du sort, ils sont les premiers à avoir signé le Statut et à avoir soumis des dossiers à la Cour. Ajoutons que la Procureure de la Cour, Fatou Bensouda, est de nationalité gambienne.

-Mais pour Bachar El Hussein (sic.) alors? reprend Madame Paulette.

-Ma foi, tant que le Conseil de sécurité ne se saisira pas du dossier… Rien à voir pour le moment. Et même dans l’hypothèse hypothétiquement hypothétique où ce serait potentiellement le cas, il suffirait que Bachar El Assad s’abstienne de se rendre sur le territoire d’Etats susceptibles de le livrer à la CPI. Prenez l’exemple d’Omar El-Béchir, le président soudanais! Deux mandats d’arrêt ont été émis en 2009 et 2010 car ce sombre personnage est visé par dix chefs d’accusation (crimes contre l’humanité, crimes de guerre, génocide). Las, il a pu se rendre à plusieurs sommets de l’Union africaine organisés sur le continent sans que les pays hôtes ne l’inquiètent. En juillet 2016, la ministre rwandaise des Affaires étrangères  a même déclaré la chose suivante, alors que le pays s’apprêtait à accueillir le Sommet : "le Rwanda n’a pas ratifié le statut de Rome, traité fondateur de la CPI, et n’a donc aucune obligation, ni aucun droit d’arrêter M. Béchir". Toujours en 2016, de façon plus marquante, l’Afrique du Sud, qui avait l’obligation de l’arrêter lorsqu’il s’est rendu sur son territoire, s’en est abstenue, suscitant de vives tensions y compris au sein du pays.

La Cour pénale internationale - Si j'aurais su, j'aurais pas v'nu

-C’est beau, conclut Sabrin alors que Raoul semble être parvenu à fixer tant bien que mal le détecteur de fumée au plafond.

-Mais, mon migrant syrien alors? insiste Madame Paulette.

Je lui adresse un sourire aussi rassurant que possible, ce qui ne manque pas d’accroître son anxiété.

-Soyez tranquille, je vous promets qu’il ne reviendra pas. Ce système d’alarme est dissuasif et capte les mouvements sur un vaste périmètre. Je pense qu’on va pouvoir vous laisser, hein ?

-Oh. Si vous le dites. Merci. MAIS, je ne suis pas convaincue, sachez-le.

-Il y a bien longtemps que j’ai renoncé à convaincre les gens des vertus du droit international!

***

Alors que Raoul et Sabrin et moi rentrons à la maison, Raoul s’étonne que j’aie pu promettre à la vieille Paulette que le migrant syrien ne reviendrait pas. Et s’il existait réellement? Je hausse les épaules, lui répète qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter et l’invite à me suivre dans la cuisine. Raoul sursaute alors en entendant un miaulement inhabituel, puis en repérant un chat roux tigré, assis de manière opportune sur un gros traité de Droit international pénal.

-Ce crétin s’était échappé. J’ai dû le poursuivre jusque dans le jardin de Madame Paulette et elle m’a sans doute aperçu de loin. C’est moi le fameux "migrant syrien".

Je présente fièrement à Raoul ma nouvelle acquisition. Ce chat.

-Je suis passé devant l’animalerie tout à l’heure et j’ai trouvé que cette bête avait du panache. J’ai décidé de l’appeler Mr Gabcikovo Nagymaros. Gabci, comme diminutif. Une fois que je l’aurai dressé, il saura aller me chercher des ouvrages dans la bibliothèque.

-Bah tiens, ricane Sabrin en décapsulant enfin sa bière.

-Ah. Euh… cool, dit Raoul. Gabci… ? Mais… tu as demandé son avis à maman?

Ma chère et tendre va certainement me disperser puis me ventiler. Mais ça, c’est une autre histoire.

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2 novembre 2014 7 02 /11 /novembre /2014 11:30

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Le jeudi 30 octobre dernier, Pierre Gattaz, président du MEDEF (Mouvement des entreprises de France) a suggéré, dans un entretien accordé au journal français L'Opinion, que la France "sorte" de la Convention n° 158 de l'Organisation internationale du travail (OIT). Il plaidait spécifiquement pour une suppression de l'obligation de justifier les licenciements, dans le but de favoriser l'embauche par les employeurs. Selon ses propres termes :

 

"Les chefs d'entreprise, quand ils peuvent embaucher, craignent de se trouver devant les prud'hommes s'ils rompent le contrat. C'est un des principaux freins à l'embauche [...]"

 

"Reste que pour lever le frein juridique, il faut sortir de la convention 158 de l'Organisation internationale du travail qui nous oblige à justifier les motifs du licenciement. Tant qu'on aura cette contrainte supranationale, peu importe le contrat, le fond du problème ne sera pas traité"

 

En dehors de la problématique politique et sociale (est-ce vraiment surprenant qu'un président du MEDEF tienne ce type de propos?), y a-t-il des raisons de s'agiter? Il n'appartient qu'à vous d'en juger mais, juridiquement, il y a des éléments de procédure qu'il est intéressant de souligner.

 

Rappelons à notre aimable lectorat que l'OIT est une organisation internationale créée en 1919. Sa mission, formulée en des termes particulièrement... optimistes (on va dire ça), est de "promouvoir et mettre en œuvre les principes et les droits fondamentaux au travail" ; d'accroître les possibilités pour les hommes et les femmes d’obtenir un emploi et un revenu décents" ; d'"étendre le bénéfice et l’efficacité de la protection sociale pour tous" ; de "renforcer le tripartisme et le dialogue social". Je sens que j'ai perdu les plus cyniques d'entre vous... Revenez!!! Promis, je vais citer des articles et faire du juridisme.

 

Pour remplir ses objectifs, l'OIT dispose de moyens d'actions variés, listés dans la "Déclaration concernant les buts et objectifs de l'Organisation Internationale du Travail", annexée à la Constitution de l'organisation :

 

- Formulation de politiques et de programmes internationaux pour promouvoir les droits fondamentaux de l’homme, améliorer les conditions de vie et de travail et multiplier les possibilités d’emploi ;
- Elaboration de normes internationales du travail [et d'un] système de contrôle [...]
- Vaste programme de coopération technique internationale [...] afin d’aider les pays à faire fonctionner concrètement ces politiques ;
- Activités de formation, d’éducation et de recherche à l’appui de toutes ces initiatives"

 

Précisons ici que la "Constitution de l'OIT" est le nom du traité constitutif qui prévoit les modalités de fonctionnement de cette organisation, son mandat, ses fonctions, le processus d'adhésion, de dénonciation, etc. La Constitution de l'OIT se présente comme un traité international classique, excepté qu'elle a pour effet de créer, en bonus, une organisation internationale. On retrouve ce type d'instruments pour d'autres organisations internationales, sous des intitulés variés ("traité, "charte", "accord", etc. N'allez pas me mettre "Constitution" partout!!).

 

Alors quel est le problème? Je vous sens sceptiques. Vous commencez à penser que j'ai utilisé Pierre Gattaz comme prétexte pour vous parler de droit international (c'est pas complètement faux...).

 

Allons procéder à la lecture de la fameuse Convention n°158 sur le licencement, dont le nom complet est "Convention concernant la cessation de la relation de travail à l'initiative de l'employeur". Elle a été adoptée le 22 juin 1982 et est entrée en vigueur le 23 novembre 1985 (retenez cette date, elle va bientot prendre toute son importance). La disposition qui nous intéresse est l'article 4 :

 

"Un travailleur ne devra pas être licencié sans qu'il existe un motif valable de licenciement lié à l'aptitude ou à la conduite du travailleur ou fondé sur les nécessités du fonctionnement de l'entreprise, de l'établissement ou du service".

 

On comprend l'effroi que peut susciter cette disposition extrême qui entrave la France depuis déjà trente ans. Jetons un oeil rapide au reste de la Convention n°158 pour trouver fissa une porte de sortie. Comme souvent il faut se rendre dans la partie "Dispositions finales". On y découvre rapidement l'article 17. La sortie, enfin??

 

  1. Tout Membre ayant ratifié la présente convention peut la dénoncer à l'expiration d'une période de dix années après la date de la mise en vigueur initiale de la convention, par un acte communiqué au Directeur général du Bureau international du Travail et par lui enregistré. La dénonciation ne prendra effet qu'une année après avoir été enregistrée
  2. Tout Membre ayant ratifié la présente convention qui, dans le délai d'une année après l'expiration de la période de dix années mentionnée au paragraphe précédent, ne fera pas usage de la faculté de dénonciation prévue par le présent article sera lié par une nouvelle période de dix années et, par la suite, pourra dénoncer la présente convention à l'expiration de chaque période de dix années dans les conditions prévues au présent article. 

A la première lecture de cette disposition, votre aimable serviteur a pensé ceci (je vous autorise à imaginer à Ryan Gosling dans mon rôle, en train de déclamer cette réflexion, notre ressemblance physique étant frappante) :

 

"Soit. La France ayant ratifié la Convention n°158 le 16 mars 1989, elle ne pourra la dénoncer que tous les dix ans à partir de cette date, soit en 1999, en 2009, en 2019, etc. En somme, Monsieur Gattaz fait beaucoup de bruit pour une dénonciation qui ne peut être envisagée que pour 2019, au mieux. Ha ha ha! Euh, attendez...".

 

FAUX.

 

Comme quoi, même après dix ans de droit, il peut m'arriver de lire des dispositions trop rapidement. Mea culpa (blâmons Ryan Gosling) :

 

Une lecture plus attentive montre que l'article 17 paragraphe 1 (infâme!) prend comme date de départ la date de mise en vigueur INITIALE de la convention et non pas la date de mise en vigueur propre à chaque pays. Cela signifie que la Convention n°158 ne peut être dénoncée que tous les dix ans à partir de 1985 (souvenez vous, la date plus haut, en gras, celle que je vous ai demandé de ne pas oublier), donc en 1995 (jusqu'en novembre 1996), en 2005, en 2015, en 2025, etc.

 

Pour la petite histoire, il me semble qu'à ce jour le seul pays ayant dénoncé la convention n°158 est le Brésil (un modèle de respect des conditions de travail) en novembre 1996... sachant qu'il l'avait ratifiée peu de temps avant, en... janvier 1995. Certes, conformément à l'art 17 §1. Je dis ça, je dis rien.

 

[Digression]

Certains Etats membres de l'OIT ont déjà eu l'occasion de manifester leur gêne quand à cette impossibilité de prendre la poudre d'escampette conventionnelle selon leur bon vouloir. Dans un document du Conseil d'administration du Bureau international du travail (mars 2003, réf. GB 286/13/1) on trouve des extraits intéressants des débats sur ce point aux para. 52-54 :

 

"Le représentant des Etats-Unis [...] a estimé que les délais de dénonciation devraient dépendre pour chaque Membre de son acte de ratification et non de «fenêtres» artificielles fixées pour la convention."

 

Il était toutefois répondu que :

 

"Une individualisation des délais de dénonciation n’est pas acceptable étant donné qu’elle ne permettrait plus d’apprécier les problèmes rencontrés dans l’application de la convention à la même époque et de faire des propositions pour y remédier".

 

[/digression]

 

 

En somme, cela signifie une chose : la fenêtre de tir permettant à la France de sortir de la Convention n°158 est assez (méga) étroite (un an à partir d'aujourd'hui). Il n'est alors pas surprenant que la proposition de l'organisation patronale française soit effectuée aujourd'hui, la prochaine opportunité de s'extraire des obligations conventionnelles étant prévue pour... 2025. Pas "Now or Never", mais presque!

 

Bref, c'est l'OIT.

 

[Add. : Diane Roman, Professeure de droit public à l'Université de Tours, a eu l'amabilité de m'indiquer que, même en cas de dénonciation de la Convention 158 par la France, d'autres textes similaires imposent, en substance, la même obligation que l'article 4, notamment l'article 24 de la Charte sociale européenne (dans le cadre du Conseil de l'Europe). Le Conseil d'Etat français a d'ailleurs reconnu l'invocabilité directe, dans l'ordre juridique français, de cette dernière disposition le 10 février 2014.]

 

[Add. 2 : Pierre Gattaz a publié un billet sur son blog personnel, en réponse à la polémique suscitée par ses propos].

 

 

 


 
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24 novembre 2013 7 24 /11 /novembre /2013 01:55

http://img97.xooimage.com/files/f/b/3/indiana-jones-the...-of-doom-42517a3.jpg

 

Avertissement : Ce billet relève de la fiction, tout comme les personnages qui y interviennent et les nations qui y sont citées. Ainsi, les dénominations « Cambodge » et « Thaïlande » ont été utilisées afin de préserver l’anonymat, donc les intérêts, des royaumes réellement impliqués dans ce sombre récit.

Nous adressons nos excuses aux ressortissants cambodgiens, thaïlandais ET français qui, par paranoïa sans doute, pourraient se sentir visés. Nous prions le lecteur de faire preuve de compréhension quant aux anachronismes divers auxquels il a été fait recours pour créer un climat familier aux lecteurs de moins de vingt-trois ans.

 

Grand désarroi a frappé à ma porte alors que j’emmenais mon fils Raoul (12 ans) et ses camarades effectuer un pique-nique en forêt, dans le but non dissimulé de repousser l’écriture d’un article et d’engloutir des kilos de marshmallows autour du feu.

 

Non… Pas autour du feu… C’était une plaisanterie… pour tester votre vigilance, car tout le monde sait que les feux de camp sont interdits et que ma fierté de juriste m’interdit de violer les règles édictées par le conseil municipal. D’ailleurs, je ne sais pas faire de feu. Passons.

 

Nous étions donc en forêt avec ma chère et tendre, mon voisin Arnold et les enfants, autour d’un pique-nique cru éclairé à la lampe torche électrique (donc insusceptible d’exposer la faune et la flore locales à un quelconque risque d’incendie). Rendu anormalement enthousiaste par l’hyperglycémie, Raoul suggéra de raconter des histoires « effrayantes ».

 

Raph : Pitié, pas une histoire de droit !

Linda : Une histoire vraie...

Alexandre : Mais pas cette histoire flippante avec le Spectre du Jus Cogens ! J’en frissonne encore…

Linda : Du calme Alex, le Jus Cogens n’existe pas…

Moi : Vous voulez une histoire qui fait peur…. ? Hum… Ça me fait penser à cette fois où je me suis retrouvé par erreur dans un colloque en droit des assurances. Je n’ai pas vraiment eu le temps d’avoir peur vu que j’ai détalé assez rapidement mais bon… Je pourrais aussi vous parler de la fois où des collègues ont commencé à se battre pour accéder au buffet de la société irlandaise de droit international, c’était assez sangl… HA, J’AI UNE IDEE !

Raoul : Pas une histoire juridique, hein ?

Moi : Promis, juré.

 

Menti.

 

 


 

 

 

Moi : Il était une fois une carte géographique maudite…

Raoul : Maudite ? Quel genre ?

Moi : Le genre qui déclenche l’apocalypse. Le genre qui crée un conflit entre deux royaumes pour les siècles à venir, qui donne du travail aux juris… sages internationaux pendant des décennies. Le genre qui persécute les cerveaux de juges, de politiciens, de praticiens, d’universitaires et d’étudiants pour l’éternité. En effet, cette carte est à l’origine de l’erreur la plus retentissante du droit intern… de l’Histoire. Avant toute chose, il convient de rappeler les circonstances dans lesquelles cet objet maléfique a été créé car… cette histoire est, avant tout, le récit d’une négligence que nous ne saurions reproduire, sauf à en assumer les responsabilités pour les décennies à venir.

Raoul : Euh…

Raph : Hein !?

Moi : Oui, ça ne veut rien dire… J’essayais juste de faire un bel incipit. *raclement de gorge* Nous sommes aux premières heures du XXème siècle en plein cœur des monts Dangrek, en Asie. Un conflit millénaire (bon... j’exagère) empoisonne les relations entre deux nations : la Thaïlande, que l’on connaît à l’époque sous le nom de « Siam », et le Cambodge qui est alors sous protectorat français.

Alexandre : Pourquoi avez-vous dit « Siam » avec la voix de Voldemort ?

Moi : Chut. Tut-tut-tut ! De nombreuses controverses frontalières opposent la Thaïlande au Cambodge depuis la fin du XIXème siècle, spécifiquement au niveau de la région des Dangrek dont les reliefs forment une frontière naturelle entre les deux pays. C’est un temple construit au IXème siècle qui est à l’origine de la discorde : le temple de Préah Vihéar.

Raoul : Je croyais que c’était la carte qui était responsable de…

Moi : On y vient.

 

Afin de mettre un terme durable à ces bien trop longues incertitudes territoriales, le Siam (ancienne Thaïlande) et la France (le Cambodge était son protectorat, vous suivez ?) ont décidé de créer une Commission mixte franco-siamoise grâce à un traité en date du 13 février 1904. La mission de cette commission était de procéder à la délimitation de leur frontière commune. Comme le prévoyait l’article 3 du traité de 1904 :

 

« Il sera procédé à la délimitation des frontières entre le royaume de Siam et les territoires formant l’Indochine française. Cette délimitation sera effectuée par des commissions mixtes composées d’officiers nommés par les deux pays contractants. Le travail portera sur la frontière déterminée par les articles 1 et 2, ainsi que sur la région comprise entre le Grand Lac et la mer ».

 

Jusque-là tout allait bien.

 

Alexandre : L’Indochine française ?

Moi : Comme je vous le disais, le Cambodge était sous protectorat français à l’époque. C’est donc la France qui concluait les traités pour ses protectorats. Mais considérons ceci comme un détail ici, faites comme si le traité avait été conclu entre le Cambodge et la Thaïlande.

 

En raison de complications que je vous épargne, un second traité a été conclu le 23 mars 1907 alors que la Commission mixte était sur le point d’achever ses travaux et une seconde commission a donc été créée pour achever l’exercice. Une fois les relevés topographiques effectués (l’étape matérielle/physique), il est devenu nécessaire de boucler la boucle : produire les cartes qui allaient juridiquement formaliser la délimitation de la frontière (l’étape intellectuelle). Une carte pour les calmer tous. Une carte pour les frontières déterminer. Une carte qui, par le droit international, les rendrait liés…. Hem, bref... Il y a tout même eu un petit bémol. Le Siam estimait ne pas avoir les compétences techniques nécessaires à la production et à la publication de ces cartes. Il a donc confié cette tâche à la section française de la Commission mixte…

 

http://img99.xooimage.com/files/6/e/1/cambodgepoliticians-42517e5.png

 

La Commission composée de quatre officiers français a donc produit onze cartes… parmi lesquelles une carte qui, de toute évidence, possédait deux attributs : être vérolée et insinuer la procrastination chez les personnes qui la consultaient :

 

1907, Travaux de la partie française de la Commission mixte : Colonel Bernard, Capitaines Batz, Kerler et Tixier


Colonel Bernard : Bon, les gars… on en est où avec ces cartes ?

Capitaines : Les onze sont établies mais… il y a quelque chose qui nous turlupine avec la dernière. Celle sur laquelle figure le temple de Préah Vihear...

Bernard : Quel est le problème ?

Capitaines : Celle-ci a une aura bizarre. On a l’impression d’avoir commis une bévue en la traçant. Dites Colonel, le temple… il appartient bien au Cambodge, n’est-ce pas ?

Bernard : Euh… attendez le Cambodge c’est le Siam ou bien… Lequel on a colonisé déjà ? Je m’y perds avec tous ces changements de nom. Faites-moi voir cette carte ! *regarde* Hmm… ça a l’air d’être du beau boulot, ce serait dommage de devoir tout refaire. De toute façon ce n’est pas comme si les niakoués allaient se quereller au sujet de ce temple poussiéreux. Il n’y a que des pacotilles là-dedans.

http://img96.xooimage.com/files/4/9/5/cambodgetemple-42518f6.jpg

Le temple a été inscrit au patrimoine commun de l'Humanité par l'UNESCO en 2008...

Capitaines : Certes.

Bernard : Je ferai transmettre la carte à l'éditeur Henri Barrère pour publication.

Capitaines : Colonel Bernard, vous êtes certain que…

Une sonnerie tinta alors, signalant alors l’heure de l’apéro pastis. Le colonel et les capitaines oublièrent presque aussitôt leur discussion, se disant que la carte était bien belle, et n’y pensèrent plus.

 

1907, Services d’édition Henri Barrère, Paris

 

Henri Barrère : C’est du bien beau travail. Si les gouvernements valident ces cartes il ne me reste plus qu’à les publier en l’état.

Colonel Bernard : Faites donc.

Henri Barrère : Dites, il n’y aurait pas un souci avec celle-ci ? Celle avec le temple là, on dirait que les relevés topographiques sont approximatifs. Vous êtes certains que le temple appartient bien au territoire du… Enfin… c’est une bien belle carte tout de même. Ce serait dommage de perdre du temps en vérifications. On envoie ça aux siamois, ils n’auront qu’à vérifier.

Le colonel eut un moment de doute, regarda encore une fois la carte, se dit qu’elle était bien belle et n’y pensa plus.

 

1908, Gouvernement siamois (Thaïlande)


Stagiaire de Master 1 Géographie : Monsieur, on a reçu la carte qui délimite nos territoires.

Maître de stage : [en pleine partie de Candy Crush Saga] Hmm… Est-ce que tout semble correct ?

Stagiaire : Bah… euh… la frontière passe au Sud du Temple de Préah Vihéar.

Maître de stage : Parfait ! Ces ignares cambodgiens se sont enfin rendus à l’évidence. Saluons l’œuvre des cartographes français. Va déposer la carte au service d’à côté et ramène moi un thé.

Le stagiaire fut pris d’un doute, ayant depuis son plus jeune âge confondu le Nord et le Sud. Mais il regarda sa carte, se dit qu’elle était bien belle et n’y pensa plus.

 

***

 

Raph : Qui est ce Monsieur… Henri Barrère ?

Moi : Les éditions Henri Barrère étaient spécialisées dans l’établissement de cartes géographiques au début du XXème siècle siècle. Elles ont grandement contribué à la publication des délimitations frontalières des empires coloniaux de l’époque. Monsieur Barrère était installé en plein cœur du quartier latin, 4 rue du Bac, dans le sixième arrondissement de Paris.

Linda : Monsieur Valoche, vous êtes en train de me dire que cette carte était erronée et que personne ne s’en est rendu compte ? Les cambodgiens l’avaient ensorcelée ou quoi ?

 

Je hausse les épaules.

 

Moi : Cette carte était probablement dotée d’une volonté propre et du pouvoir d’ôter toute lucidité à ceux qui la consultaient jusqu’à ce que…

Linda : Il faut vraiment que vous arrêtiez de placer le Seigneur des Anneaux da…

Moi : Ce qui devait arriver arriva. La Thaïlande, qui était certaine de son bon droit, a revendiqué la propriété du temple et y a posté ses militaires dans les années 1950, créant une crise diplomatique sans précédent entre les deux États. Il a fallu que le Cambodge saisisse la Cour internationale de Justice pour trancher le différend de manière pacifique.

 

Sans entrer dans des détails qui seraient bien trop complexes, il faut retenir que la Thaïlande a fondé l’essentiel de son argumentation sur le fait que la carte soit erronée, donc non conforme à la réalité géographique de la frontière. Elle estimait qu’un tracé correct de la frontière aurait dû inclure le temple dans son territoire et non dans celui du Cambodge.

 

Les honorables juges de la Cour ont adopté un raisonnement qui peut paraître surprenant pour toute personne n’étant pas familière du droit international. En effet, l’arrêt du 15 juin 1962 a donné raison au Cambodge… ou plutôt… a donné tort à la Thaïlande en constatant que cette dernière ne s’était jamais manifestée jusque-là pour rejeter le contenu de la carte. Même en admettant qu’il y ait effectivement eu une erreur de tracé, ce que prétendait la Thaïlande, cette dernière s’est bien gardée de contester la carte depuis qu'elle lui avait été communiquée.

 

Mon voisin Arnold tire sur sa cigarette électronique d’un air pensif. Ma chère et tendre, qui semble finalement s’intéresser au récit, manifeste son étonnement. La cour n’aurait-elle pas du simplement chercher s’il n’y avait pas eu d’erreur dans la délimitation initiale effectuée par la Commission ? D’ailleurs la délimitation n’avait pas vraiment été établie par la Commission mais par la Section française de la Commission. La Thaïlande ne pouvait-elle pas jouer là-dessus ?

 

Moi : C’est ce qu’a fait la Thaïlande, mais la Cour a privilégié la stabilité territoriale. Elle a considéré que la Thaïlande avait eu de nombreuses occasions de débusquer les erreurs contenues dans la carte (d’autant plus que celle qui nous intéresse était visible comme le nez au milieu du visage). Toujours est-il que, selon la Cour, la Thaïlande a accepté la carte communiquée par la Commission et a continué à en faire usage :

 

« […] dès 1934-1935, un levé topographique avait fait apparaître une divergence entre la frontière tracée sur cette carte et la véritable ligne de partage des eaux, et d’autres cartes avaient été publiées situant le temple en territoire thaïlandais : la Thaïlande n’en a pas moins continué à employer également, et même à publier, des cartes indiquant Préah Vihéar en territoire cambodgien. D’autre part, au cours des négociations relatives aux traités franco-siamois de 1925 et de 1937, qui ont confirmé les frontières existantes, et en 1947, devant la Commission de conciliation francosiamioise de Washington, il aurait été naturel que le Siam soulevât la question : il n’en a rien fait. La conclusion en est que la Thaïlande a accepté le tracé de la frontière à Préah Vihéar tel qu’il est marqué sur la carte de l’annexe 1 […] »

 

Moi : En bref, la Cour a considéré que le temple relevait de la souveraineté du Cambodge, que l’armée thaïlandaise devait s’en retirer et qu’elle devait restituer tous les biens qui avaient pu être déplacés du temple. Pour résumer : quand tu fais ton lit, tu te couches.

Raoul : Mais… la malédiction de la carte ?

Raph : Raoul, ton père nous entube. Il n’y a jamais eu de carte maudite… Il nous inflige un autre cours de droit international en plagiant Tolkien.

Moi : C’est faux. La carte était maudite ! La preuve : l’affaire est revenue sur le tapis ! Les méfaits de la carte sont loin d’être derrière nous. De nouvelles tensions sont apparues entre les deux pays, avec des échanges de tirs entre les armées cambodgienne et thaïlandaise à proximité du temple dans le courant de l’année 2011.

Linda : Contestation par la Thaïlande de l’arrêt de la Cour ?

Moi : Pas exactement. La Thaïlande a considéré que le premier arrêt de la Cour n’avait pas fait preuve de clarté. Hum… Pour faire simple, l’arrêt de 1962 avait ordonné à la Thaïlande de se retirer du temple et « de ses environs », ce qui, selon la Thaïlande, laissait planer le doute : « Oui, le temple appartient au Cambodge mais quid de la portion de territoire sur laquelle se trouve le temple ? ».

Linda : Euh… La Thaïlande est revenue à la charge pour revendiquer le territoire autour du temple ? Un autre arrêt sur la même question du coup ?

 

Voyant que mon auditoire se perd, je décide de schématiser selon les canons de l’adolescence, donc en remplaçant le temple par une Xbox :

 

 http://img97.xooimage.com/files/d/2/6/fbpreahvihear-42518bc.jpg[Cliquez sur l'image. A lire du bas vers le haut]

 

Tous : Ooooh.

Raoul : En gros… il y a eu deux affaires. Celle dans laquelle la Cour a déclaré que le temple appartenait au Cambodge, et…

Moi : ...la demande en interprétation soumise par le Cambodge en 2011 et tranchée tout récemment.  Pour reprendre les termes de la CIJ, cette affaire a permis à la Cour de « di[re] que, dans son arrêt de 1962, la Cour a décidé que le Cambodge avait souveraineté sur l’intégralité du territoire de l’éperon de Préah Vihéar ». C’est assez moche à l’oreille mais, en gros, son arrêt du 11 novembre 2013 avait pour but d’interpréter son arrêt de 1962, de le clarifier.

 

Les gamins hôchent la tête.

 

Alexandre : Pas vraiment flippante cette histoire.

Moi : [dans ma tête : C’est parce que tu es bête] C’est parce que tu es encore jeune mon cher Alexandre. Si l’on repense aux origines de ce conflit, on ne peut s’empêcher de penser que c’est une série de négligences qui a engendré la situation actuelle. Faute d’avoir jamais protesté contre ce qu’elle considérait elle-même comme une erreur cartographique, la Thaïlande n’a pas pu s’en prévaloir. Comme je le disais plus tôt, ce ne sont pourtant pas les occasions qui ont manqué… Je persiste à penser que la carte est maudite. Et ça, ça fait peur.

Raph : Ou pas. Les juristes en droit international…

Moi : …sont des gens passionnants. Estimez-vous heureux que je vous raconte de si belles histoires. Un temple maudit, une carte mystérieuse, des scènes d’action et de la réflexion  Il ne manque qu'un peu de romance pour en faire un film avec Hugh Jackman et Natalie Portman.

Raoul : N'empêche... Tu ne racontes jamais rien qui ne soit pas en rapport avec du droit.

Moi : C’est faux.

 

[Raoul, 15 ans…]

 

Moi : Et c’est la raison pour laquelle la Communauté de l’Anneau est une organisation internationale

 

[Raoul, 18 ans…]

 

Moi : L’histoire la plus triste qu’il m’ait été donné d’entendre… 198 millions d’euros d’amende ! Tu te rends compte ? Pauvre Heineken et scélérate CJUE ! Que nos descendants n’oublient jamais cet arrêt maudit !

 

[Raoul, 29 ans…]

 

Moi : Et c’est là qu’Anzilotti a sorti…

Raoul : Non mais vraiment… Papa… il est temps d’arrêter.

Moi : Je ne raconte pas que des…

Raoul : Si.

Moi : C’est faux.

 

C’est faux…mais il faudra tout de même que je vous explique, un jour, pourquoi le kebab symbolise parfaitement le droit des organisations internationales.

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8 septembre 2013 7 08 /09 /septembre /2013 15:43

http://img95.xooimage.com/files/f/9/f/bhlibya-40bef2e.jpg

- Papa, pourquoi est-ce que Bernard Henri-Lévy est de retour à la télé ?

- Il a vu de la lumière…

Raoul détourne son regard de la télé et me considère d’un air résigné :

- Mais… ça va être comme la dernière fois ?

- Sans doute. Peut-être. Vraisemblablement. Je ne sais pas. Tu ferais mieux de t’y habituer… au cas où il deviendrait Ministre des affaires étrangères.

 

Grand désarroi a frappé à ma porte lorsque mon fils Raoul (12 ans) m’a signalé que les évènements en Syrie affectaient, une fois de plus, son activité télévisuelle. Bien qu’il ait presque aussitôt changé de chaîne pour regarder la quotidienne de Secret Story 7, il m’a ainsi donné l’opportunité de vous asséner quelques réflexions sous la forme d’un billet d’humeur (qui sera court, la mienne étant mauvaise).

Rassurez-vous il n’est point question d’exposer encore une fois mon point de vue sur la question syrienne. Je vous l’ai déjà infligé (ça et ) de façon prématurée mais, j’espère, pédagogique. Je me contenterai par ailleurs de vous renvoyer aux propos éclairants de collègues et/ou maîtres tels qu’Olivier Corten, Kenneth Anderson ou Julian Fernandez, dans des langages et supports variés. Soyez tranquilles, ils sont juristes en droit international mais ils ne mordent pas.

Revenons plutôt à la variation des supports, des sources et de leur(s) qualité(s). Elle constitue sans doute une dimension négligée du conflit syrien, laquelle nous amène à nous poser une question fondamentale (oui, même pour toi Bernard du café-bar PMU) : qui est habilité à s’exprimer sur situation en Syrie, Etat dont on rappelle qu’on envisage d’y entrer comme dans un moulin ? Les gouvernants, les institutions internationales, les juristes en droit international, l’homme du peuple, Nabilla ?

Nous ne parlerons pas des juristes (ni de Nabilla) dont je vous épargnerai les querelles doctrinales, celles-ci ayant davantage vocation à s’exprimer dans les revues juridiques et durant les colloques qu’en ce lieu censé être accueillant pour les moldus que vous êtes. Les liens fournis supra… euuuh, pardon, plus haut… vous fourniront toutefois un aperçu clair des questions que se posent les juristes et sur lesquels ils tentent (vainement ?) d’attirer l’attention des décideurs.

Parlons donc brièvement des autres et restons dans un registre familier, dans la mesure où la Syrie a été assimilée à un moulin.

 

Il y a tout d’abord les faiseurs de vent dont le passe-temps semble être de prendre la parole sur un sujet qui ne les concerne pas, dont ils ne sont pas spécialistes, sur lequel ils n’ont ni habilitation ni prise. Il s’agit bien naturellement des intellectuels auto-proclamés qui, à défaut d'expertise géostratégique ou juridique, s’échinent à placer leurs pions sur le terrain des hostilités et, de manière plus condamnable, à s’exprimer au nom d’une Nation qu’ils ne représentent pas (nation dont l’opinion est particulièrement divisible par ailleurs, en attestent les sondages et les feuilles de thé). Sans mépris aucun pour les écrivains-philosophes (de même que je n’ai aucune inimitié pour les moissonneuses-batteuses ou les derviches tourneurs), je ne saurais trop vous prier de faire preuve de réserve à leur égard car leur seule conviction est qu’ils se doivent d’être au bon endroit au bon moment. J’ai certes de l’aversion pour les gens qui ne s’intéressent à rien, particulièrement pas à leur prochain, mais j’en ai encore plus pour ceux qui instrumentalisent leur empathie – peut-être réelle mais sublimée – face aux caméras du Grand Journal.

Les personnalités politiques excellent particulièrement dans ce domaine ces derniers jours, chacune y allant de son opinion plus ou moins viable ou cohérente, sans doute plus par esprit de positionnement stratégique que par foi en la nécessité (ou non) d’une intervention. Certains d’entre vous apprécient peut-être ceux qui ont une opinion sur tout alors que rien ne leur est demandé. Pour ma part j’ai un peu de mal avec les gens qui se réveillent vers midi, pile à temps pour le déjeuner (même si j’en fais souvent partie…).

Il y a ensuite les girouettes qui, voguant de Charybde (deux ans d’attentisme) en Scylla (La Précipitation) engagent leur pays dans une démarche belligérante le lundi avant de faire deux pas en arrière le mercredi. Alors que la fameuse ligne rouge évoquée par Barack Obama il y a quelques mois a été dépassée par Bachar, on constate avec amertume qu’elle n’était sans doute tracée qu’au stylo effaçable Frixion.

Les belligérants précoces du premier jour se rappellent avec dépit que l’ONU existe toujours, que partir en guerre sans amis ce n’est pas génial, que le droit de la preuve ne se limite pas au droit interne, qu’il serait donc utile d’attendre que les inspecteurs aient fait leurs preuves (ho ho ho!), et – plus gênant – qu’ils n’ont pas nécessairement l’appui de leur peuple ou de ses représentants. David Cameron a subi un camouflet, François Hollande voit ses alliés lui tourner le dos, Barack Obama organise (au moment où j’écris ces lignes) la plus grande campagne de lobbying de sa présidence afin de convaincre les membres du Congrès de ne pas le mettre en défaut. N’est-ce pas la preuve, au mieux que le droit international et les droits constitutionnels (car c’est bien de cela qu’il s’agit) ont encore leur mot à dire, au moins qu’un minimum de concertation est utile ?

Attention, loin de moi l’idée de prôner le statu quo. Ceux qui fréquentent cette taverne depuis longtemps ou qui ont cliqué sur les liens en début d’article connaissent ma position sur la question… Je suis bel et bien las de l’attentisme (deux ans !) sur la question syrienne, c’est d’ailleurs pour cela que ces démarches irréfléchies me peinent. Le blasé que je suis se demande simplement comment une intervention en Syrie a pu être conceptualisée puis annoncée en 48h, pour être ensuite soumise à discussion. Comme le dirait Clint (dans un western que je m’avoue incapable de nommer… peut-être n’est-ce pas lui qui l’a dit d’ailleurs… ?) : « tirons d’abord, réfléchissons ensuite » ?

Restent enfin les confusions, charriées telles des feuilles mortes par le premier coup de brise avec la complicité (par négligence) des médias. La responsabilité de punir se substitue aisément à celle de protéger, mal employée par des gouvernants qui en fait de protéger n’ont pour l’instant prouvé que leur irresponsabilité (pour les juristes doloristes, voir ce lien). Le registre du devoir (de protéger, s’il existe) se départit d’ailleurs de sa nature juridique pour prendre une dimension morale dont on sait qu’elle est à dimension variable même s’il semble toutefois qu’elle soit quantifiable (100 000 morts) et conditionnée à l’usage d’un certain types d’armes (tuer avec un fusil ça passe, mais avec des armes chimiques… sapristi !). En somme, on n'y comprend plus rien et on ne sait sur quelle base partir au front.

En bref (parce qu'il faut ça le soit), méfiance. Les ignorants sont partout et j’en suis d’ailleurs, ce qui explique l’absence d’article de fond sur les débats actuels. D’autres le feront mieux que moi et sont d’ailleurs les bienvenus en ce lieu, s’ils le souhaitent. D’autres ignorants clandestins semblent toutefois être parvenus à s’immiscer dans vos écrans. Cela ne les rend pas plus légitimes.

 

 


Twitter  @HValoche
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3 août 2013 6 03 /08 /août /2013 15:07

Grand désarroi a frappé à ma porte cette semaine lorsque j’ai su grâce aux Internets qu’un avocat kenyan entendait saisir la Cour internationale de justice au sujet de Jésus.

 

La requête est des plus inattendues, pour ne pas dire « farfelues », Monsieur Dola Indidis (c’est son nom) ne demandant rien de moins qu’un jugement à l’encontre de l’Italie et d’Israël pour faire constater l’illicéité de la procédure de jugement de Jésus Christ, laquelle a abouti à sa crucifixion. Comble du comble, Ponce Pilate et l'Empereur Tibère sont spécifiquement incriminés par le projet de requête de Dola Indidis, d’où l’implication d’une Italie – stupéfaite – dans cette affaire, tandis qu’Israël est accusée d’avoir, à l’époque, appliqué les lois de l’Empire romain.

 

cijesus.jpg

 

J’ai évidemment pleuré de rire, à l’instar de nombreux officiels italiens et israëliens, lorsque j’ai eu vent de l’affaire. Ce fait divers est d’autant plus divertissant que le droit international public nous offre trop rarement l’opportunité de plaisanter un peu. On le sait bien, les affaires de quérulence sont généralement le pain béni(t) des juristes privatistes tandis que les publicistes internistes peuvent compter sur le droit administratif pour leur offrir des récits champêtres distrayants. Nous n’avons pas grand’ chose de notre côté, si l’on fait abstraction des lieux communs que constituent les bourdes macédoniennes de nos chefs d’Etat, l’initiation du Secrétaire général des Nations Unies au Gangnam Style ou la présence récurrente de Beyonce dans les locaux de l’Organisation universelle. Cette histoire était donc inespérée. Elle me semble d’ailleurs propice à la constitution d’un exercice pratique pour des étudiants de L3. Je dis ça, je ne dis rien.

 

Je pensais passer rapidement à autre chose, archiver le dossier jusqu’à ce que j’aie l’honneur de sévir de nouveau dans les facultés, occulter le fait que des médias nationaux puissent offrir du temps de parole au premier prédicateur venu. Las.

Cette affaire, qui n’avait jusque-là circulé que dans les cercles restreints de juristes geeks, a commencé à atteindre une audience beaucoup plus vaste (celle de la TNT), avec toutes les incohérences et confusions juridiques que cela entraîne. L’une des annexes électroniques du journal Le Monde s’est même très librement inspirée d’un article sorti deux jours plus tôt (à la limite du Google Copy-Translate) en y rajoutant quelques erreurs basiques de droit international. De la crucifixion à la fiction juridique de la compétence juridictionnelle, il n’y avait qu’un pas...

 

Il n’était donc plus question de rester drapé dans mon indifférence, engoncé dans ma toge de mépris, avachi sur mon pouf de… raillerie (?). Alerté par la crainte que le JT de 13h de TF1 ne finisse par s’intéresser à l'affaire (ah… trop tard) j’ai décidé de répondre au Bat-signal du DIP et de vous soumettre quelques errances intellectuelles, sans aucune velléité de rigueur scientifique. Que les honorables sages de la Cour de La Haye, si jamais ils arrivent ici par hasard (un peu comme chez Total), voient cela comme une opportunité de se dispenser d’une réponse qui leur ferait perdre un temps précieux.

 

Plusieurs problèmes de compétence de la Cour doivent être brièvement rappelés :

 

Le plus flagrant touche sans doute à la qualité de l’avocat qui ne peut par aucune transsubstantiation espérer être confondu avec un Etat. Or, je vous rappelle que seuls les Etats ayant reconnu la compétence de la Cour peuvent ester en justice devant elle et être parties à un tel litige. Or l'Etat kenyan, sans doute plus embarrassé qu’autre chose par cette affaire, n’a pas manifesté le souhait de porter l’initiative de l’avocat devant la Cour de la Haye, bien qu'il ait reconnu la compétence de la Cour en 1965 (notons en passant que l’honorable avocat kenyan est un ancien porte-parole de la magistrature de son pays, j’en frémis…)

 

J’aimerais d’ailleurs rappeler au stagiaire du Monde qui a rédigé l’article précité (et qui de La Haye ne semble maîtriser que Jean-Luc ou celle de son jardin) que la Cour internationale de Justice ne saurait être confondue avec la Cour pénale internationale. Vous savez, celle qui cherche à établir la responsabilité pénale des individus et qui ne traite pas de conflits entre Etats… C'était un rappel amical.

 

En parlant de responsabilité individuelle! Voici là une transition miraculeuse avec la volonté manifestée par cet avocat de poursuivre l’Italie pour sanctionner, par son biais, les actes iniques de l’Empereur Tibère et de Ponce Pilate, le préfet de Judée. L’avocat a vraisemblablement bien compris que les individus en question, trépassés depuis belle lurette, ne sauraient être inquiétés par les activités du Greffe de l’Honorable Cour et qu’il était plus judicieux d’attaquer les Etats pour lesquels ceux-ci officiaient "à l’époque". Même en admettant que la Cour, magnanime ou éprise d’aventure, décide d’accorder du crédit à cette requête, elle serait bien en souffrance au moment de vérifier que leurs actes engageaient bien l’Italie.

 

Admettons certes, que Tibère et Pilate aient eu respectivement la qualité de chef d’Etat et d’agent de l’Etat aptes à engager l’Empire romain par leurs actes au sens du droit international, il me semble difficile de considérer que l’Italie actuelle est le digne et fidèle successeur de l’Empire romain, donc qu’elle serait tenue par les actes de ce dernier, donc qu’elle serait susceptible de voir sa responsabilité engagée pour ces actes anciens. Ce serait d’ailleurs lui porter offense vu la piété considérable d’une majorité de sa population (j’ai dit « piété », pas « pilosité »… ne me cherchez pas ombrage).

 

Ajoutons d’ailleurs que la compétence de la Cour, juridiction pourtant puissante, est limitée dans le temps. Les conditions de sa compétence ratione temporis (comme on dit quand on a pris DIP au second semestre) varient selon les Etats, mais elle ne s’étend en tout état de cause pas avant à la période précédant sa création (ou celle de sa devancière, la Cour permanente de justice internationale, en 1922). Elle ne peut donc vraisemblablement pas traiter d’un différend datant d’il y a plus de 2000 ans, sauf à violer de façon flagrante les règles de sa compétence et ainsi semer l'effroi parmi tous les Etats qui ont des choses à se reprocher dans le programme d’Histoire de 3ème… Non, ce serait déraisonnable. Il deviendrait trop tentant de faire traiter par la Cour tous les conflits ayant opposé les peuples depuis Charles Martel. C’est comme si l’on vous demandait de payer un arriéré d’impôt datant de 200 ans avant votre naissance...

 

(quoique… vérifiez votre arbre généalogique, vos aïeux ont peut-être eu maille à partir avec le Trésor public et il faudra bien que quelqu’un paie un jour…)

 

En outre la recherche de preuves, autre que la Bible à laquelle notre avocat accorde une valeur probatoire exclusive et décisive, nécessiterait la collaboration des archéologues de tout poil… ce qui, je l’admets, me fait sourire car l’universitaire juriste internationaliste a souvent rêvé de jouer les Indiana Jones et de piller les temples en quête de preuves cartographiques, durant les weekends prolongés (et puis c’est quand même plus marrant qu’un séjour à Arcachon).

 

Tout cela pour dire qu’il n’y a pas grand-chose à dire sur la compétence de la Cour quant à cette demande, je ne vous embêterai donc pas davantage. Que les juges dorment tranquilles, de même que les Etats voyous du VIIIème siècle. De toute manière, celui qui crut s’y fier ne serait-ce qu’une seconde n’avait manifestement pas tout suivi durant ses études de Droit.

 

Hervé Valoche

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