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11 mars 2021 4 11 /03 /mars /2021 21:26
Parution du Dictionnaire de l'actualité internationale

Près d'une décennie après la création de ce blog, consacré à la découverte (ludique?) du droit international et des relations internationales, j'ai le plaisir d'annoncer la parution d'un ouvrage collectif : le Dictionnaire de l'actualité internationale.

Il n'existerait pas sans vous, donc merci pour vos visites et commentaires! Merci surtout à celles et ceux qui, après avoir été les complices ou les soutiens de Raoul et Hervé au cours des années écoulées, ont accepté de contribuer à son écriture.

Je n'en dis pas plus et vous laisse avoir un aperçu de son contenu grâce aux liens suivants

Présentation sur le site de l'éditeur

Page dédiée sur le blog

 

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21 mai 2020 4 21 /05 /mai /2020 18:53
"Confession en aparté" avec le droit international - 3ème partie

Ce récit est la suite directe de ce billet, qui est lui-même la suite de ce premier billet. Promis, c’est fini.

-On va faire une partie de cache-cache. Je me cache le premier et tu dois me chercher. Ferme les yeux et compte jusqu’à vingt. Enfin… plutôt trente. D’accord ?

Jacques acquiesça, se plaqua les mains sur les yeux et entama un décompte à voix haute tandis qu’Hervé saisissait précipitamment la tablette numérique et fuyait au pas de course. Son instinct lui dictait d’aller chercher refuge là où son fils serait le moins tenté de le débusquer.

-Allez, juste cinq minutes tranquille, souffla-t-il en gravissant les marches de l’escalier.

Etrangement galvanisé par la situation (il avait, depuis le début du confinement, pris l’habitude de visualiser le plan de sa maison comme l’aurait fait Michael Scofield dans la série Prison Break[1]), Hervé énuméra mentalement les pièces disponibles et décida de procéder par élimination. Son protocole d’isolement était désormais rôdé : la cabane de jardin pour les apéros virtuels ; la chambre parentale pour les visioconférences avec les amis ou la famille ; le jardin pour les visioconférences avec les collègues dont les propos étaient ainsi partiellement couverts par le souffle du vent ; le jardin encore, à contrejour et avec des lunettes de soleil, pour les visioconférences avec les collègues les moins appréciés (qui pouvaient envier à loisir son cerisier, ses haies et son toupet académique). Sauf à être assez naïf pour cibler la salle de bains et les toilettes – un choix d’amateur en période de confinement – et doutant certainement de la créativité de son père, Jacques fouillerait d’abord ces trois endroits. Se dissimuler dans la chambre de Raoul était exclu, Hervé ayant une peur bleue de ce qui pouvait se trouver – ou plutôt de ce qu’il risquait de trouver – dans cette enclave adolescente du territoire familial. Tomber nez à nez avec des substances illicites ou des revues licencieuses l’obligerait à en référer à sa compagne et à envisager une discussion dont il était à quelques mois d’être éternellement dispensé. La majorité de Raoul était imminente.

Hervé s’introduisit donc à pas de loup dans la chambre de Jacques, enjamba les dinosaures en plastique que l’extinction de masse (causée par une balle en mousse) avait ventilés dans la pièce, puis se réfugia dans le placard à jouets, entre deux caisses remplies de créatures diverses de la mythologie Star Wars. Il tendit l’oreille, eut la confirmation que Jacques n’était pas venu à bout de son décompte tonitruant et brancha ses écouteurs avec soulagement. La voix apaisante de Pascale Kent fit chuter son rythme cardiaque (quelques secondes d’ailleurs avant qu’un sabre laser factice, placé en position précaire, chutât sur le sommet de son crâne).

-Cher Dip, pour conclure l’émission, je vais vous poser une série de questions auxquelles je vais vous demander de répondre de façon aussi brève que possible. Attention, il y a peut-être des pièges.

-D’accord…, fit Dip, un peu inquiet. Je dois répondre à chacune d’entre elles ? Je veux dire… à toutes ?

-Sentez-vous libre de ne pas répondre si l’une de ces questions vous gêne. Vous êtes prêt ? (il acquiesça). Dip, citez un mot qui vous met mal à l’aise.

-« Souveraineté ». Non, attendez, je voulais dire « guerre ». Oui, c’est ça, « guerre ».

-Musique ou cinéma ?

-N’ayant aucun avenir dans le premier, je vais choisir le cinéma.

-Moniste ou dualiste ?

-Facile. Les deux.

-Bon élève ou cancre ?

-Cancre avec du potentiel.

-Malouines ou Falklands ?

-Euh… joker ?

-Senkaku ou Diaoyu ?

-… Joker aussi. Je n’aime pas la tournure que prend ce questionnaire…

-Vous êtes difficile. J’écarte donc les questions sur les différends territoriaux. Multilatéral ou bilatéral ?

-En ce moment, bilatéral, ascendant régional. Tout dépend de l’éphéméride.

-Votre juridiction internationale préférée ?

-Celle dont les juges ont pris un bon petit déjeuner avant de statuer…

-Eté ou hiver ?

-L’été, pour le réchauffement des relations diplomatiques. L’hiver, pour le gel des avoirs. J’aime bien les printemps aussi, mais ce n’est pas la question je crois…

-Donald Trump ou Vladimir Poutine ?

-Veto !

-Justement : veto ou abstention ?

-Euh… je m’abstiens… de répondre, soyons clairs !

-Fonds marins ou espace extra-atmosphérique ?

-J’ai peur du vide dans les deux cas. Terres émergées ?

-Jus cogens : oui ou non ?

-J’ai peur du vide, ai-je dit, plaisanta Dip.

-Privilège ou immunité ?

-Immunité, c’est plus vendeur.

-ONU ou UE ?

-Vous demandez au Droit européen quand vous l’inviterez !

-Plage ou montagne ?

-Plage. Plus simple depuis La Haye. Moins de conflits territoriaux.

-Traité ou coutume ?

-L’un n’empêche pas l’autre voyons…

-Chapitre VI ou chapitre VII ?

-De la Charte des Nations Unies je suppose ? Le VI, puis le VII. Dans cet ordre.

-S’il fallait renoncer à l’une d’entre elles : la doctrine ou à la jurisprudence ?

-La doctrine disparaîtrait sans la jurisprudence !! Quoique, la jurisprudence deviendrait la doctrine… ?

-G7 ou Conseil de sécurité ?

-Conseil de sécurité, à condition qu’il y ait du réseau.

-Nous avons ainsi fait le tour de mes questions. Je vous remercie d’avoir joué le jeu Dip. Qu’auriez-vous envie de dire aux spectateurs qui nous regardent aujourd’hui et aimeraient suivre votre voie ?

-Ma foi… faites preuve de courage, de pugnacité. Ce n’est pas donné à tout le monde d’être considéré comme un droit digne de ce nom.

-Quelle classe, murmura Hervé, inspiré par cette énième marque de sagesse.

Dip se tourna vers la caméra comme s’il avait entendu la remarque et se mit à scruter Hervé à travers l’écran, les sourcils subitement froncés. Pascale Kent en fit de même, l’air intrigué.

-Vous pensez qu’il a perdu connaissance ou… qu’il dort simplement ? demanda-t-elle à son invité.

-Je ne sais pas trop, répondit Dip. (Il se leva de son siège et s’approcha de la caméra, à la grande stupeur d’Hervé). Hé ho, on se réveille ?

Hervé tressaillit dans l’obscurité du placard à jouets, se demandant si son imagination lui jouait des tours. Il rapprocha finalement son visage de l’écran.

-C’est… c’est à moi que vous parlez, Droit international ? Je veux dire, Dip ?

Dip afficha un air mi-amusé, mi-perplexe. Soudain, ses bras émergèrent de l’écran de tablette et secouèrent vivement Hervé. Terrifié, ce dernier laissa échapper un hurlement tandis qu’une vive lumière l’aveuglait. La tablette lui échappa des mains et glissa le long de ses jambes avant d’atterrir sur un carrelage rouge usé. La secousse se poursuivait, la tachycardie attendait son heure. Hervé grogna et se débattit, parvenant finalement à se défaire de l’emprise… de son fils aîné, Raoul.

-Il est vivant..., fit une voix familière.

-Bien sûr qu’il est vivant, fit une autre voix tout aussi familière.

Hervé recouvrit suffisamment ses sens pour réaliser qu’il n’était plus dans un placard mais dans le transat de sa cabane de jardin. Les membres de sa famille affichaient des regards interloqués.

-Mais…

Il se frotta les yeux, cherchant Dip du regard, mais ne trouva face à lui que Raoul, qui ne lui ressemblait en rien. Au sol, la tablette était restée allumée, diffusant la fin d’une vieille émission dans laquelle feu Alain Bashung, assis dans l’appartement factice d’une émission télévisée, répondait aux questions que lui posait la journaliste Pascale Clarke. Encore étourdi, Hervé dévisagea ses proches qui en firent de même.

-Tu n’avais pas besoin d’aller jusque dans la cabane pour piquer un somme, soupira Lucie.

-O… Où est Dip ? bégaya Hervé en remontant ses lunettes sur l’arête de son nez.

-Dip ?

-Le droit international. Dip !

-Le droit international ? ricana Raoul. Papa, tu as eu une révélation ? Le droit international t’a parlé durant ta sieste ?

Hervé déglutit, déboussolé. Un rayon de soleil proche de la lumière divine projetait un halo troublant sur la tablette gisant à terre. Alain Bashung y répondait aux questions de l’animatrice avec un flegme des plus charismatiques, évoquant sa carrière et ses projets. Emergeant progressivement des brumes de son esprit endormi, Hervé se rappela être parti dans le jardin pour se reposer après un déjeuner un peu trop riche et s’être fourvoyé dans les suggestions vidéos de son application Youtube. Il s’était sans doute endormi à peine quelques minutes après avoir lancé l’émission. Une lueur d’espoir l’amena à se redresser brutalement sur son siège. Il manqua d’ailleurs d’en basculer.

-Mais alors… tout était un rêve ! Le confinement, le pangolin et tout le reste ?

Ses fils échangèrent des regards interloqués.

-Désolée chéri mais… non, fit Lucie d’un air résigné. D’ailleurs, sauf erreur de ma part, tu as une visioconférence dans une demi-heure. Il est 16h.

-…Enfer, pesta Hervé, à la fois déçu et contrarié.

L’émission s’était achevée et la tablette était entrée en veille. Raoul la récupéra, requit d’un geste de tête l’approbation de son père, et suivit son frère hors de la cabane. Lucie fit un petit signe de main à son conjoint – sa pause était sans doute finie – et ferma la marche tandis qu’Hervé tentait de reprendre ses esprits. Sa nuque était douloureuse et il se sentait ankylosé des pieds à la tête après avoir dormi trop longtemps sur son transat de fortune. « Dip… n’importe quoi », fit-il en riant doucement. Il était évident qu’il avait fait un peu trop de droit international au cours des dernières semaines.

Hervé  quitta la cabane et embrassa du regard son modeste jardin. Une chaleur salutaire et inhabituelle pour la saison avait attiré tous les habitants du quartier à l’extérieur, chacun profitant du soleil sans trop s’approcher des clôtures, distanciation sociale oblige. Etendue sur une chaise longue dans le jardin d’à côté, une voisine aperçut Hervé et lui fit un signe de tête entendu, auquel il répondit par un sourire convenu. Il avait eu le malheur d’éternuer en sa présence la veille et depuis lors, cette dernière l’observait avec circonspection. Sycophante notoire (son talent pour la délation lui promettait un avenir radieux dans le conseil de quartier), elle ne manquerait certainement pas d’avertir les autorités municipales dès qu’un voisin aurait le malheur d’expirer un peu trop fort ou de de défier les interdictions de sortie.

Heureusement, songea Hervé, le confinement ne durerait guère plus de deux ou trois semaines. Il était confiant.

(crédit image Marco Verch https://www.flickr.com/photos/30478819@N08/46322209095)

[1] … en se référant uniquement à la première saison. Le scénario est ensuite allé à vau-l’eau, de sorte que la série est considérée par l’auteur de ce texte comme n’ayant pas connu de suite.

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7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 14:31
Le Conseil de Sécu-Récré 2 - La réunion virtuelle

*** Lundi ***

 

C’est le cœur enjoué que Rosa Parnalu-Nemir (elle insistait toujours pour que son nom soit intégralement prononcé) descendit, en ce lundi matin, les marches de l’escalier menant vers le coin le plus sombre du salon familial. Son père y avait aménagé précipitamment ce qu’il s’échinait à appeler « un espace multimédia et plurifonctionnel ». Après l’annonce de la fermeture de l’école du fait du Covid-19 et du confinement, il n’y avait plus le choix : les devoirs devaient être réalisés à la maison et il fallait bien que Rosa accède à Internet, n’en déplaise à ses parents qui l’avaient soigneusement éloignée de tout écran ces dix dernières années. Son père avait donc exhumé un vieil ordinateur fixe servant antérieurement de repose-pieds dans son bureau, installé une version récente de Linux, proféré des jurons pendant plusieurs heures, désinstallé Linux, retrouvé une licence Windows achetée légalement (selon lui) des années auparavant, proféré de nouveau des jurons, fait une sieste, compris qu’il n’y avait pas de carte wifi sur son antiquité, trouvé un câble Ethernet en partie mangé par Hammarskjöld (le chat, mais on l’appelle « Dag »), et fini par installer péniblement Skype.

Rosa regrettait franchement la cour de l’école du Lys Bleu. Mais les élèves de la classe de CM2 avaient d’emblée considéré que la situation de confinement était inacceptable, et des palliatifs avaient été trouvés. Plusieurs d’entre eux avaient plaidé pour qu’ils continuent à se voir chaque jour, à l’heure de la récréation du matin, sur Skype. Les soupçons et hésitations des parents avaient cédé face au courriel un peu trop enjoué de l’institutrice, une ancienne coach de yoga reconvertie dans la réflexologie puis dans l’Éducation nationale. Celle-ci n’avait, en effet, pas hésité à qualifier les velléités numériques des enfants d’« excellente initiative en faveur du vivre-ensemble à laquelle il serait navrant voire terroriste de faire obstacle ».

C’était le premier jour officiel de fermeture de l’école. L’actualité devrait pousser les 35 élèves de la classe à toutes sortes de délicieuses émulations intellectuelles, les faisant rivaliser d’ingéniosité collective et de solidarité face au fléau qui s’abattait sur l’école. Rosa attendait avec impatience cette réunion, espérant qu’une organisation visant à réaliser collectivement les devoirs, d’une complexité extrême, serait décidée en urgence ce matin.

L’exclamation de Léobrin Rochas, qui présidait le Conseil de Sécu-Récré cette semaine, la ramena à la réalité dès sa connexion.

 

- Ah, enfin, te voilà ! Bon, les membres permanents sont là, on peut commencer. Aujourd’hui nous commençons par une intervention d’Alexandre Van der Carpe. C’est à toi.

 

Rosa se demanda pourquoi Léobrin rappelait qu’il y avait des membres permanents et des membres non-permanents du Conseil. Cette règle, d’un goût douteux, datait visiblement de l’époque de la création du Conseil de Sécu-Récré, quatre ans auparavant (bref, une éternité). À l’époque, les cinq vainqueurs d’une bagarre générale dont tout le monde avait oublié les causes s’étaient octroyé le droit de siéger de manière permanente, tandis que les dix autres membres devaient être désignés parmi les trente élèves restants, à tour de rôle. Depuis lors, les cinq CM2 qui avaient l’air les plus malins et/ou les plus costauds étaient chaque année auto-désignés membres permanents. Ils ne s’entendaient sur quasiment rien, sauf sur l’impératif de conserver ce privilège qui constituait le cœur de leur union. Ceux qui considéraient devoir relever des cinq s’acoquinaient dès les premiers jours de CM2 et faisaient taire, à coups de chantages ou de coups de poing, toute tentative de rébellion. Souvent, ce moment était préparé dès le CM1 par les protagonistes. Rosa n’était, à cet égard, pas peu fière d’avoir réussi à persuader tous ses camarades que sa mère était une sorcière mangeuse de cailloux susceptible de venir les découper à coups de truelle pendant la nuit, s’ils ne la désignaient pas membre permanent bien sûr.

 

- Merci, commença Alexandre. Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Je suis opposé à ce qu’on discute de la situation liée au virus.

- Mais pourquoi ? s’exclamèrent plusieurs membres du Conseil.

- Je suis désolé, mais rien dans la Charte de la Récréation ne permet qu’on se réunisse virtuellement, répondit sèchement Alexandre, dont le soudain formalisme était surprenant. On est censés se retrouver sous le préau et nulle part ailleurs. J’étais déjà opposé à cette réunion sur Skype.

- Euh… souffla un membre non permanent dont Rosa avait temporairement oublié le prénom. Sauf que si on ne débat pas, on ne peut pas déterminer qui a la garde d’Antonio [le poisson rouge de la classe, supposé circuler d’une maison à une autre pendant le confinement au mépris de toute règle sanitaire]. Pour qu’on puisse le laisser à la maîtresse, il faudrait qu’on décide collectivement que la situation est une menace pour la vie d’Antonio, et il faut un vote. La maîtresse a d’ailleurs explicitement rappelé dans son courriel qu’elle n’interviendrait qu’en cas de danger de mort, et qu’il « convenait de l’oublier un temps » car elle avait beaucoup de fraises à ramasser.

- On devrait aussi s’organiser pour répartir collectivement les devoirs à faire pour la maîtresse, renchérit Rosa. Il y en a carrément trop ! Elle nous a refilé la moitié d’un livre de maths de niveau 5ème à lire et cinquante exercices infaisables. Mon père a regardé et il n’a strictement rien compris. Je fais comment, moi ? Ceux qui ont des parents qui y comprennent quelque chose doivent aider ceux qui n’en ont pas !

- Désolé, répéta Alexandre, décidément ronchon. Depuis le début de l’année, on respecte les règles et j’entends qu’on continue. Pour l’instant, je refuse qu’on débatte et comme je suis un membre permanent, j’ai un droit de veto. Je bloquerai toute décision qui n’aura pas été prise sous le préau, confinement ou non.

- Salut ! intervint Cameille Viye, rejoignant soudainement l’appel. Désolée, j’ai eu des problèmes de connexion, je suis à la campagne, le réseau est tout pourri. J’ai raté quelque chose ?

 

Personne n’avait vraiment remarqué l’absence de Cameille, pourtant membre du Conseil de Sécu-Récré depuis trois semaines.

 

- Bon, euh, ben on ajourne, on se revoit à la récré de demain, faut que j’y aille. Mon père a télétravail, conclut piteusement Léobrin.

 

*** Mardi ***

 

10h15. Rosa se connecta sur le Skype d’un air distrait, bien que vaguement inquiète pour Antonio le poisson rouge.

 

- Bonjour, bon, les membres permanents sont là, on peut commencer, débuta Léobrin. Alexandre, quelque chose à dire ?

- Oui, je m’oppose toujours à toute discussion, répondit-il nonchalamment.

- Non mais c’est scandaleux ! rugit Hectaud Laubrie, l’un des cinq membres permanents étrangement silencieux la veille. Je suis consterné qu’on ne soit pas capables de prendre des décisions collectives ! Concrètement ça sert à quoi qu’on se réunisse tous les jours si c’est pour ne rien décider ? Et encore, heureusement qu’on a renoncé à faire un compte-rendu de nos réunions à la maîtresse ! Ce serait la honte ! Alexandre, tu comptes bloquer le Conseil de Sécu-Récré combien de temps ?

- Je vous signale, coupa Rosa, que Jacques Valoche, que nous avons nommé Secrétaire général, nous a envoyé juste avant le confinement un rapport de près de trois pages sur le conflit qui oppose les deux classes de CE1 à propos du sac de billes disparu lors de la galette des rois. Il faudrait au moins qu’on annonce qu’on a pris note de son rapport et qu’on le félicite, sinon il va encore se vexer…

- C’est vrai, ajouta Charlotte Elisse-Ayland, ravie d’intervenir dans le sens inverse d’Alexandre Van der Carpe. On doit au moins le remercier pour son travail.

- Bon, eh bien je vais réfléchir, je vous dirai demain si j’accepte, répondit Alexandre.

 

Avant de couper la communication, Rosa eut juste le temps d’apercevoir Léobrin faire un clin d’œil à Alexandre.

 

*** Mercredi ***

 

10h15. Rosa, après avoir organisé une réunion virtuelle clandestine avec une partie des membres du Conseil de Sécu-Récré (sauf Léobrin et Alexandre), se connecta à la conversation générale.

 

- Bonjour. Les membres permanents sont là, on peut commencer, récita Léobrin. Alexandre a, je crois, des éléments nouveaux à nous communiquer.

- Oui, répondit gravement Alexandre. Écoutez, je crois que nous devons vraiment réagir avec force. Nous sommes totalement inactifs depuis trois jours, et nous ne donnons vraiment pas une bonne image de nous-mê…

- N’importe quoi, coupa Charlotte. C’est toi qui bloques tout ! Je te rappelle tes mots d’hier ou ça va aller ?

- Quels mots ? Il n’y a pas de compte-rendu, la réunion n’était même pas officielle… répondit sournoisement Alexandre.

- Bon, je pense qu’il faut avancer, dit calmement Rosa. On est la seule organisation qui ne décide de rien. Le club de foot des CM1 s’est réuni hier pour décider de qui garderait le ballon, et ils ont décidé d’un report du tournoi de fin d’année. Il est même question d’un Skype informel avec toute la classe, et tu le sais bien puisque c’est toi qui l’as annoncé sur Facebook, Alex. Ça devient ridicule. Bref, qu’est-ce que tu proposes ?

- C’est simple. J’ai reçu des SMS de plusieurs membres de la classe qui sont d’accord avec moi : la situation rend impossible le maintien de certaines sanctions imposées par certains d’entre nous. Je propose de les lever au moins le temps du confinement.

 

Honnêtement, Rosa l’avait vu venir. Le formalisme excessif d’Alexandre était forcément motivé par quelque chose. Depuis plusieurs semaines, Alexandre – et d’ailleurs, Léobrin aussi, maintenant qu’on en parle – se plaignait de ce que Charlotte leur imposait des « sanctions », ainsi qu’à d’autres élèves. Concrètement, cette dernière, dont la mère remplissait chaque matin le cartable de dizaines de gâteaux et autres friandises, refusait catégoriquement de respecter un certain nombre d’accords avec eux : plus de distribution de chocolats, d’échanges de goûters, ou encore refus de participer à certaines réunions où ils siègeaint. Charlotte avait récemment poussé le vice en annonçant qu’elle refuserait dorénavant de partager le merveilleux contenu de son cartable avec tous les élèves qui feraient des échanges de billes avec Alexandre, Léobrin et une demi-douzaine d’autres élèves. Elle menaçait maintenant d’étendre la mesure à tous les élèves jouant au foot avec Alexandre si ceux-ci ne l’excluaient pas de l’équipe, ce qui devenait difficilement tenable pour les malheureux joueurs, Alexandre étant le capitaine. Les raisons n’étaient pas toujours claires, mais Charlotte semblait convaincue que ces élèves lui en voulaient. Elle invoquait sans cesse sa « sécurité », faisant référence à une sombre histoire de jet de pommes de pin à la sortie de l’école, attaque qui aurait été commanditée par les sanctionnés. Rosa pensait surtout que Charlotte voulait conserver sa place de personne la plus influente de la classe. Malgré les efforts conjugués d’Alexandre et Léobrin, la distribution quotidienne de bonbons et chocolats, qu’elle échangeait volontiers contre barrettes, billes, jolis coquillages, boucles d’oreille premier prix et stylos colorés, la rendait parfaitement incontournable dans la cour de récréation. L’attitude tyrannique de Charlotte allait donc, vraisemblablement, coûter la vie à Antonio.

 

- Hahahahahaha ! C’est juste hors de question, éructa logiquement Charlotte, avant de couper la communication.

 

*** Jeudi ***

 

- Bonjour, les membres permanents sont là, on peut com…

- Ça va, on a compris, coupa Hectaud.

- Il ressort de nos échanges de SMS, qui ont duré jusque tard dans la nuit, à tel point que certains d’entre nous ont été privés de téléphone par leurs parents, que nous avons un accord, annonça Léobrin. Alexandre ?

- Visiblement, une minorité de dissid de membres du Conseil refuse de lever les sanctions, alors que l’évidence conduit à penser qu’elles sont néfastes à nos débats, entama Alexandre. Cependant, il faut traiter les affaires courantes. Je consens donc à ce que nous prenions des décisions virtuelles, mais à une condition. Je refuse qu’elles évoquent le Covid-19, car je maintiens qu’il faut pour cela lever les sanctions.

- Pardon, implora Rosa, mais est-ce qu’on pourrait parler du projet de résolution que Cameille nous a envoyé hier ? Elle propose qu’on reconnaisse le caractère de menace pour la vie d’Antonio du Covid-19 pour qu’on puisse le sauver. Je suis d’accord.

- C’est hors de question, cela ne rentre pas dans notre accord, dirent unanimement Alexandre et Léobrin.

- Bon, eh bien je vous annonce que Jacques veut réunir l’ensemble de la classe demain pour prendre cette décision à notre place et agir, prévint Rosa.

- Eh bien qu’il le fasse. Nous expliquerons ensuite que notre Conseil est bloqué à cause de Charlotte et de ses pratiques honteuses, répondit Léobrin, sur la défensive. De toute façon, une décision de la classe n’a pas grande valeur, comparée aux nôtres.

- Bon, puisque c’est comme ça, je m’en vais, décida Charlotte. Je ne veux plus entendre vos bêtises. Vous tentez depuis le départ de manipuler le Conseil de Sécu-Récré avec vos histoires d’impossibilité de se réunir virtuellement, puis de sanctions. Ce sont des manœuvres dilatoires !

- Je m’en vais aussi, j’ai la réunion du Groupe des Vingt propriétaires de billes (G20) à présider, et nous au moins on prendra des décisions raisonnables, conclut Alexandre.

- …tu es conscient que le G20 et le Conseil de Sécu-Récré regroupent en grande partie les mêmes personnes ? intervint Hectaud quelques secondes avant la coupure de la conversation.

 

*** Vendredi ***

 

- Je propose que nous discutions du rapport transmis par Jacques Valoche concernant le conflit portant sur un sac de billes entre les classes de CE1, annonça d’emblée Léobrin.

- Excellente idée, dit Alexandre.

- Oui, c’est un sujet d’actualité qui nécessite qu’on s’y penche rapidement, renchérit Charlotte. Je propose que nous adressions nos félicitations à notre Secrétaire général pour la qualité de son travail sur ce dossier.

- Je suis tout à fait d’accord, ajouta Hectaud. Est-ce que quelqu’un s’y oppose ?

- Je propose d’applaudir devant la webcam pour symboliser cette décision unanime qui est un grand pas en faveur des échanges de notre classe, conclut Léobrin. Nous montrerons ainsi notre capacité à continuer à agir malgré le confinement, c’est un excellent signal pour les autres élèves de la classe. Ensuite, nous passerons à la question de la prorogation du mandat d’Hélojane, qui a redoublé et est chargée de maintenir nos échanges de cartes Pokémon nouvelle génération avec les CM1. Ce dossier requiert toute notre attention, surtout en cette période délicate.

 

Et ils applaudirent joyeusement. Satisfaite, Rosa participa passivement au débat sur la prorogation du mandat d’Hélojane, puis se déconnecta après la seconde salve d’applaudissements. Léobrin venait de remercier chacun pour les efforts exceptionnels déployés cette semaine, puis avait rappelé que lundi, Cameille prendrait la présidence du Conseil de Sécu-Récré. Charlotte avait pouffé, comme d’habitude. Rosa pensa au programme chargé de la semaine prochaine. À vrai dire, elle souhaitait proposer que les réunions quotidiennes n’aient plus lieu qu’un jour sur deux ou sur trois, et qu’elles soient plus courtes. Le programme de mathématiques requerrait toute son attention, et elle n’avait plus vraiment de temps à consacrer à ces discussions interminables et souvent un peu inutiles, à son avis. D’ailleurs, Alexandre, Léobrin et même Charlotte partageaient son sentiment. Ils pourraient peut-être proposer un texte commun en ce sens la semaine prochaine.

Rosa pensa un instant à Antonio, le poisson rouge, puis se dit que quelqu’un de la classe s’en occuperait bien. Elle retourna, en silence, à son exercice de mathématiques qu’elle tentait de résoudre, seule, depuis trois jours.

 

Pour aller plus loin : http://www.revuedlf.com/droit-international/linactivite-du-conseil-de-securite-face-au-covid-19-ou-est-confinee-la-communaute-internationale/

 

Raphaël Maurel

 

Image d'illustration "All Grown Up", Nickelodeon, 2003.

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5 avril 2020 7 05 /04 /avril /2020 16:26
"Confession en aparté" avec le droit international - 2ème partie

Ce billet est la suite de cet autre billet.

-Lucie n’a toujours pas fini sa réunion…

Hervé s’avachit sur le canapé, le regard plongé dans le vide. Il avait tenté à deux reprises de relancer le replay de son émission, sans succès, et s’était donc rendu à l’évidence : l’accès à un débit internet digne de ce nom était compromis.

-Non omnia possumus omnes, déclama-t-il sans bien se souvenir du sens de la locution.

Les fils Valoche avaient pris des mesures diversifiées en réaction au blackout numérique. Jacques était reclus dans sa chambre, reconstituant (selon ses dires) la « chute funeste de la météorite de Chicxulub sur la communauté insouciante des dinosaures », tandis que Raoul, moins ambitieux, explorait une partie du champ visuel de son père en quête d’ingrédients pour son snack. L’adolescent rassembla son butin sur l’îlot central de la cuisine et entreprit de disposer consciencieusement, sur une tranche de pain de mie, du jambon, du camembert et deux rangées de chips, le tout agrémenté d’une cuillère à café de crème de vinaigre balsamique et d’une pincée de parmesan râpé. Puis il contempla son chef d’œuvre avec l’air satisfait d’un candidat de concours culinaire, convaincu d’être l’héritier spirituel de Paul Bocuse.

-Comment peux-tu manger ça ? gémit Hervé. On va dîner dans deux heures, en plus…

Raoul lui adressa un regard de contentement en guise de réponse. Ses joues s’agitaient comme celles d’un hamster et produisaient des « cronch cronch » peu ragoûtants. Hervé détourna le regard puis, après un bref moment d’hésitation, saisit son téléphone qu’il se résigna à reconnecter au réseau. Au cours des jours écoulés il avait, pour tromper l’ennui, trié ses chaussettes (en condamnant celles dont les trous, désormais béants, laissaient passer un orteil) ; numérisé ses documents administratifs (y compris toutes ses fiches de paie) ; resserré les vis des meubles de la maison ; nettoyé le bureau de son système d’exploitation ; briqué la moindre surface visible du grenier (en contournant soigneusement les espaces sur lesquels d’épouvantables araignées revendiquaient titre ou effectivité) ; trié ses photos d’enfance (en gardant à portée de main les plus glorieuses pour les partager sur son compte Facebook) et appris à Mr Gabčíkovo Nagymaros à se tenir en équilibre sur son épaule droite (récoltant en récompense une griffure sur la nuque). Bref, il en était réduit à l’espoir de recevoir un message professionnel pour s’occuper.

A sa grande surprise, il découvrit deux messages vocaux sur son répondeur (« cronch cronch »). Dans le premier, son collègue Sabrin Rochas lui annonçait ce qu’il savait déjà, à savoir l’annulation d’un colloque prévu dix jours plus tard à Dublin et qu’il avait renoncé à préparer dès que la rumeur du confinement avait gagné en ampleur. Sabrin concluait son message par un « Partie remise » désabusé, certainement lié au sabordage de ses projets de barathon. Dans le second, un journaliste du quotidien régional Le Parigot demandait un éclairage sur des problématiques de droit international liées au confinement et communiquait ses coordonnées, dans l’espoir d’être rappelé « avant 17h30, en vue du bouclage ». Hervé pouffa, lui transmit par sms les coordonnées de Sabrin puis remit son téléphone en mode hors-ligne (« cronch cronch »). C’est le moment que choisit Lucie Valoche pour émerger enfin du garage, vêtue comme un Playmobil mal assemblé : la partie supérieure du corps en tailleur impeccable et le bas en sarouel kaki. Le confinement entamait chaque jour un peu plus ses standards de cohérence vestimentaire.

- OUI ! jubila Hervé (il se ravisa). Bisous chérie… Mais OUI ! (il se jeta sur la télécommande).

-J’ai cru que cette réunion ne finirait jamais. L’un des collègues nous attendait sur la mauvaise application de visio et on a pris du retard. On regarde quoi ? demanda Lucie en s’asseyant dans le canapé.

-Un entretien avec le droit international dans Confession en aparté !

Douchant son enthousiasme, Lucie bondit aussitôt hors du canapé et rejoignit Raoul dans la cuisine. La seule contribution de leur fils aîné au débat consista en une ultime série de « cronch cronch » alors qu’il achevait son indéfinissable club sandwich. A l’étage, un « boum » retentissant accompagné de bruits de figurines entrechoquées signala la fin du règne des dinosaures et la transformation de la Terre en planète inhospitalière.

-On va faire du pain maison tiens, suggéra Lucie qui avait pillé les rayons du supermarché pour exercer son nouveau passe-temps. Tu m’aides Raoul ?

-Euh…

Hervé réprima un soupir et reprit l’émission là où elle s’était arrêtée. « Dip » et Pascale Kent partageaient désormais un canapé en face d’un gros écran de télévision, dans un salon fictif dont Hervé estima que les meubles, une fois revendus, auraient assurément permis l’acquisition de dizaines de milliers de masques de protection.

-Cher Dip, faites comme chez vous, dit chaleureusement Pascale Kent. Si vous voulez un rafraîchissement, n’hésitez pas… (elle esquissa un sourire). J’y pense, si on versait du jus cogens dans votre verre, quel goût aurait-il ?

-Le goût de tout et de rien ? fit Dip après avoir réfléchi. Je ne sais pas trop, je n’en ai jamais goûté. Il paraît que certains le trouvent sucré, d’autres amer, acide, aigre-doux ou même « umami ». Les critiques sont partagés. Je me servirai donc plutôt du jus d’orange consensuel… quoique. Vous en pensez quoi ?

-Que ça m’apprendra à vous poser ce type de questions. Dip, nous allons regarder ensemble quelques photos et vidéos que je vous invite à commenter librement. Vous êtes prêt ?

-Vous avez mon consentement.

Pascale Kent afficha la première photo.

Photo ONU

Photo ONU

-La Déclaration universelle des droits de l’homme ! commenta Dip. Et quelques enfants autour, aux fins de communication… On a célébré ses soixante-dix ans il n’y a pas très longtemps, en 2018. Dire que les étudiants la confondent parfois avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen…

-Cette déclaration n’est pas juridiquement contraignante, n’est-ce pas ?

-Vous pouvez toujours tenter de l’invoquer devant le juge national, plaisanta Dip. Cela étant, une grande partie des droits qui y sont inscrits sont réaffirmés par des instruments régionaux de protection des droits de l’homme, qui s’y réfèrent parfois de façon explicite ! Elle est donc un outil précieux, notamment pour les mécanismes universels ou régionaux de protection des droits de l’homme… dont il faut souligner qu’ils travaillent à une cadence très réduite en raison de la pandémie (entre autres exemples : la Cour européenne des droits de l’homme ou la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples).

Pascale Kent afficha la photo suivante.

Banquet de la garde civile d'Amsterdam fêtant la paix de Münster (1648), exposé au Rijksmuseum Amsterdam, par Bartholomeus van der Helst.

Banquet de la garde civile d'Amsterdam fêtant la paix de Münster (1648), exposé au Rijksmuseum Amsterdam, par Bartholomeus van der Helst.

-On dirait un gros apéritif, fit-elle d’un air narquois.

-Pas faux, admit Dip avoir ri dans son verre de jus d’orange. Vous remontez loin dans ma jeunesse… En l’occurrence, il s’agissait de marquer le coup pour la conclusion des (et non du) traités de Westphalie en 1648, à savoir les traités de Münster et d’Osnabrück. Ils ont formalisé la fin aux guerres de Trente ans et de Quatre-Vingt ans ayant opposé les Puissances européennes. On dit souvent que c’est là que ma carrière a commencé. Il faut reconnaître que les deux textes (ici et ) donnent un avant-goût de ce qu’allait devenir le droit international tel qu’on l’appréhende aujourd’hui…

-Cela signifie que votre carrière était au point mort avant cette date ? demanda Pascale Kent en affichant une autre photo.

Musée archéologique d'Istanbul. Détail de la tablette contenant le traité de Qadesh entre les Hittites et les Egyptiens- Photo G. Dall'Orto

Musée archéologique d'Istanbul. Détail de la tablette contenant le traité de Qadesh entre les Hittites et les Egyptiens- Photo G. Dall'Orto

-HA ! s’écria Dip. Quelle relique ! Non mais là ça devient embarrassant…

-De quoi s’agit-il ?

-Le traité de paix conclu entre les Egyptiens et les Hittites en 1259 avant JC, et que Champollion a rendu accessible au grand public en 1844. A priori, le plus vieux traité de l’Histoire, conclu après la Bataille de Kadesh qui a opposé ces deux peuples… Mais on ne pouvait pas réellement parler de droit « international » à l’époque. Encore que, Hattousili III et Ramsès II ont été des visionnaires en négociant ce qui peut être considéré comme une véritable alliance. L’accord engageait les deux puissances à créer les conditions d’une « paix et [d’]une fraternité éternelle », à s’abstenir de tout acte hostile l’une envers et l’autre et à s’apporter une assistance mutuelle en cas de péril. Bon… l’accord incluait également Maâthornéferourê, fille du roi hittite qui a ainsi été offerte en mariage à Ramsès II.

- …Un mariage forcé, donc, conclut Pascale Kent.

Hervé nota sur son carnet qu’il serait intéressant de rédiger une présentation un peu plus poussée de ce traité. L’auteur du présent blog en fit de même.

-Pendant que nous évoquons vos origines… cela me fait penser que l’on parle souvent de vos pères (fondateurs) mais pas tellement de votre mère, fit remarquer Pascale Kent. Est-ce une partie de votre histoire que vous tentez de protéger ?

-Pas vraiment. Je n’ai rien à cacher, nuança Dip, soudain sur la défensive. D’ailleurs, j’ai encore beaucoup à apprendre sur ma propre ascendance.

-On lira avec intérêt les textes consacrés à celle qui pourrait être votre mère, Christine de Pizan.

-Cela devient très personnel, s’enquit Dip tout en s’agitant nerveusement sur le canapé. Si vous lanciez l’image suivante ?

-Wow, où avez-vous trouvé cela ? Je ne savais même pas qu’il en existait un enregistrement.

-La vidéo est librement accessible sur internet depuis qu’elle a été mise à disposition du public par l’Organisation des Nations Unies, expliqua Pascale Kent comme pour se dédouaner.

-Il s’agit d’un extrait de la session inaugurale de la Cour internationale de Justice qui date, si ma mémoire est bonne, du 18 avril 1946. Certains Etats malveillants pourraient affirmer que leurs ennuis ont débuté à ce moment, mais ce serait occulter l’activité de la Cour permanente de justice internationale ou les mécanismes d’arbitrage international qui permettaient aux Etats de régler leurs différends bien avant cette date.

-La Cour internationale de Justice, un an après la création de l’Organisation des Nations Unies… Je crois comprendre que c’est l’une des étapes clés de ce que l’on qualifie de « droit international contemporain » ? Nous évoquions plus tôt la crise du multilatéralisme. Plus d’un demi-siècle plus tard, quels sont vos projets ?

-Tenter de ne pas devenir historien du droit.

Jacques dévala les escaliers à l’instant où Pascale Kent lançait un dernier extrait vidéo consacré à l’affaire du Détroit de Corfou. Dans la cuisine, l’élaboration du pain maison prenait une tournure préoccupante, Raoul ayant apparemment suggéré à sa mère d’intégrer des morceaux de cheddar dans la pâte.

-Papa, je m’ennuiiiiie, déclara Jacques avec un ton de reproche.

-Euh…, fit Hervé.

Pascale Kent présentait à Dip différents instantanés issus de l’actualité internationale des vingt dernières années (ici et ).

-Les dinosaures ont été terrassés par l’extinction Crétacé-Paléogène, ajouta Jacques.

-Et si tu… simulais l’extinction de masse suivante ?

Jacques le considéra avec consternation.

-Papa, la prochaine extinction de masse, ce sera sans doute nous à cause du réchauffement climatique ou d’un astéroïde ! Je n’ai pas encore assez de détails pour faire une simulation.

Il était grand temps d’établir un moratoire sur le visionnage par Jacques des documentaires de la chaîne National Geographic. Hervé sentit le regard insistant et accusateur de sa compagne se poser sur lui tandis qu’elle luttait avec la notice du Thermamax. Il se résigna.

-Viens, on va faire une partie de cache-cache. Je me cache le premier et tu dois me chercher. Ferme les yeux et compte jusqu’à vingt. Enfin… plutôt trente. D’accord ?

Jacques acquiesça, se plaqua les mains sur les yeux et entama un décompte à voix haute tandis qu’Hervé saisissait précipitamment la tablette numérique et fuyait le salon au pas de course.

A suivre.

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21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 18:56
"Confession en aparté" avec le droit international - 1ère partie

"Grand désarroi a frappé à ma porte… lorsque j’ai découvert que mes compétences en mathématiques étaient obsolètes depuis 1999, selon trois circulaires de l’Education nationale".

-La maîtresse dit qu’on ne doit pas faire les multiplications comme ça, dit Jacques d’un ton péremptoire, alors que son père était penché par-dessus son épaule.

-Mais le résultat est bon, voyons ! J’ai même vérifié avec la calculette.

-Oui mais c’est pas la bonne méthode.

Cette seule phrase suffit à écœurer Hervé Valoche dont les compétences en mathématiques étaient vacillantes et qui n’avait jamais obtenu plus de 13 sur 20 dans cette matière, lorsqu’il usait ses fonds de culotte sur les bancs de l’école.

-Je n’aurai pas tous les points, ajouta Jacques.

-Gna gna gna… c’est pas la bonne méthode, pesta Hervé. Et bien, ce sera sans moi.

-Tu t’en vas !?

-Je vais chercher des renforts. Fais les autres exercices en attendant.

Atteint dans sa dignité, vaincu tant par l’Education nationale que par les multiplications à deux chiffres, il quitta la chambre de Jacques et partit, la mort dans l’âme, quérir l’aide de Raoul (17 ans). Jacques était plutôt bon élève mais répondre à ses questions tout en maintenant sa motivation à un niveau acceptable relevait de l’exploit. Un vague d’empathie envahit brusquement Hervé.

-Dire que les enseignants doivent gérer trente zouaves de ce genre, se surprit-il à maugréer dans le couloir. Pendant que tu expliques quelque chose aux cinq du premier rang, tu as Jean-Kevin, Myrtille et Zynedin qui fabriquent des sarbacanes ou se teignent les cheveux avec du Tippex… Bon sang.

Cela ne réglait pas la question des multiplications. Lucie Valoche était sans doute le seul membre de la famille à présenter quelque compétence en mathématiques au-delà du niveau du CE1, mais elle s’était repliée de façon stratégique dans le garage (transformé en bureau de fortune) pour deux heures d’un "confcall" qui ne devait être interrompu sous aucun prétexte. Il restait donc à espérer que Raoul se souvenait encore des exigences des professeurs des écoles. L’adolescent s’évertuait justement à réaliser ses propres devoirs à distance, dans un contexte de confinement généralisé qui obligeait chacun à suivre des directives venant d’écrans d’ordinateur et de courriels à foison.

-Tu as fini ton programme d’aujourd’hui ? demanda Hervé en passant la tête dans la chambre de son fils aîné.

Roulé en position latérale de sécurité sur son lit (et confiné dans une phase monosyllabique depuis qu’il était privé des bienfaits de l’extérieur), Raoul répondit quelque chose ressemblant à « Moui ». Sur l’écran de son ordinateur, auquel il tournait le dos, continuaient d’apparaître les notifications d’une fenêtre de chat pédagogique. Hervé fut tenté d’exprimer son scepticisme mais il se ravisa après avoir constaté qu’il était déjà 15h. Raoul n’était généralement plus bon à rien après 14h30.

-Tu n’es pas trop mauvais en maths, dit Hervé. Si tu as fini, tu veux bien aller aider ton petit frère ?

-Tu n’y arrives pas ? fit Raoul dont le sourire trahissait une forme primaire de Schadenfreude.

-Apparemment je ne fais pas comme il faut, malgré des résultats qui sont clairement corrects…

-Bon, répondit Raoul en se redressant. C’est pas comme si j’avais mieux à faire. Maman squatte tout le débit de la box internet avec son (il prit une voix doucereuse) confcall. Je vais l’aider mais demain, en échange, tu m’aides avec la géo…

-Vendu !

Raoul haussa les épaules en signe d’acquiescement et partit accomplir sa mission tandis qu’Hervé, soulagé, dévalait les escaliers pour se réfugier au rez-de-chaussée. Il consulta sa boîte mail, répondit aux messages les plus urgents, en archiva d’autres, réalisa qu’il avait déjà trente messages archivés à traiter, prit connaissance d’une kyrielle d’annulations sur le mois et demi à venir, puis perdit toute motivation après une quinzaine de minutes de correspondance électronique.

-Je n’arrive pas à bosser à la maison, moi, soupira-t-il en se tournant vers Gabci – de son vrai nom "Mr (Mister) Gabcikovo Nagymaros".

Régnant sur le salon du sommet de la bibliothèque, le chat parut le fixer d’un air réprobateur, puis émit un bâillement qu’Hervé prit le parti d’interpréter comme un encouragement. La messe était dite. Après avoir placé son téléphone en mode "avion" puis rabattu l'écran de son ordinateur portable, il se sentit étrangement libéré du carcan du monde académique et de ses échéances. Les capsules vidéo destinées à ses étudiants – tout aussi confinés que lui – étaient en ligne, l'encadrement de la "continuité pédagogique" de Jacques avait été (regrettablement, il le découvrirait plus tard) délégué à Raoul, et le réfrigérateur était rempli à ras bord. Fermement résolu à ignorer les courriels de relance de directeurs de publication rendus opiniâtres par le confinement, il alluma la télévision et lança le Replay. Hervé avait manqué le dernier épisode de l'émission Confession en aparté diffusé sur la chaîne France Droit et consacré à nul autre que... le Droit international. Son idole. "Quitte à être assigné à domicile, autant en profiter" - logique qu'il avait d’ailleurs, inutilement, invoquée auprès de sa compagne pour justifier le port de ses survêtements les plus confortables.

-P’pa, internet a sauté et on n'arrive plus à faire les exercices. On peut faire une partie de FIFA en ligne ? demanda la voix de Raoul depuis l'étage.

-Bien sûr, répondit nonchalamment Hervé.

L'écran titre de l'émission télévisée apparut tandis que la voix off de l'animatrice vedette de France Droit emplissait le salon des Valoche :

-Il se fait souvent désirer, n'aime pas être situé, sa carrière est contestée mais il demeure pourtant populaire. On lui prête en effet une ambition humanitaire mais il refuse en revanche d'être qualifié d'humaniste. Il n'aime pas les interviews, mais se fait volontiers médiatique, un peu comme aujourd'hui. Le Droit international est notre invité. Bienvenue dans Confession en aparté.

-Je vous en prie, appelez-moi "Dip", fit le Droit international d'un ton débonnaire en venant s'installer sur le plateau.

-Ce sera donc "Dip", fit l'animatrice, Pascale Kent, en se tournant vers la caméra. Nous sommes ravis de vous recevoir aujourd’hui.

Hervé jubila. Pascale Kent rassembla ses notes d’un air convenu tandis que Dip prenait place en face d’elle dans une chaise design que seules des personnes à la fois fortunées et malveillantes envisageraient d’installer dans leur salon, davantage pour le plaisir des yeux que pour le confort de leurs invités.

-Vous existez donc ? dit Pascale Kent d’un air taquin.

-Je suis le premier surpris ! répondit Dip, probablement habitué à cette boutade.

L’auteur de ces lignes pourrait ici décrire le physique de Dip mais, après une longue hésitation (suivie de la consultation d’amis avocats), il préfère laisser à chacun le soin de l’imaginer selon son bon plaisir, lui attribuant ainsi les traits de Bing Crosby, de Ryan Gosling, d’Audrey Tautou, de Billie Holliday, de Billie Eilish, de Mimie Mathy ou même, pour les plus sceptiques, d’un nuage de fumée. Certains, faute d’inspiration, visualiseront peut-être le visage de leur enseignant en droit international. Bref, imaginez ce que vous voulez pour les lignes à venir.

-Dip, merci d’avoir accepté notre invitation. Vous avez une longue et fructueuse carrière. Vous êtes à l’origine d’un certain nombre de traités, d’organisations internationales, de mécanismes variés de coopération entre Etats, et avez des millions (sic.) de fans à travers le monde… mais aussi des détracteurs. Les médias ont décrit un droit international "absent", "en dilettante", voire "confiné", ponctuellement "méprisé" pour reprendre les termes d’un article récent de Paris Match. Qu’avez-vous à répondre à ces formules inspirées ?

-Si je peux me permettre, Pascale, ce n’est parce qu’on ne parle pas de moi que je suis désœuvré ! J’ai beaucoup travaillé ces dernières années et me consacre à de nouveaux projets. Et quitte à me faire des ennemis, j’ajouterai que certaines feuilles de chou ont davantage intérêt à noircir leurs pages d’échecs que d’accomplissements… Je dois toutefois reconnaître que je me suis fait discret depuis trois ou quatre ans. L’élection de Donald Trump aux Etats-Unis, le Brexit, la remise en cause de l’accord sur le nucléaire iranien, la remise en question du multilatéralisme… tout ceci m’a amené à prendre un peu de distance, peut-être pour tenter de me renouveler.

-Sans pour autant disparaître des radars, nuança l’animatrice. Il est vrai qu’on vous a vu un peu partout à travers le monde : La Haye, Genève, New York, vos créations sont étudiées dans des universités prestigieuses... De nombreux acteurs ne jurent que par votre travail et collaborent fréquemment avec vous – nous en parlerons en deuxième partie d’émission. D’ailleurs, Dip, quels sont vos rapports avec vos contemporains dans le milieu ?

-Ah, les ragots, siffla Hervé.

-Vous voulez parler des autres droits ? Je dois tout d’abord dire qu’on me confond très souvent avec le Droit international privé alors que nous ne faisons absolument pas la même chose, fit Dip d’un air goguenard. Si l’on occulte ce petit détail, je pense que c’est un milieu dont les membres entretiennent des relations cordiales, voire amicales, même si certains d’entre eux me semblent privilégier des exigences de rentabilité.

-Pas vous ? s’enquit Pascale Kent.

-Il l’a un peu cherché, reconnut Hervé.

Dip pâlit.

-Ha ha, je mentirais si je disais que je ne vérifie jamais le solde de mes comptes en banque. Mais, sincèrement, je n’aime pas le manichéisme. On peut aussi bien s’intéresser aux investissements internationaux qu’aux droits fondamentaux sans renier ses convictions… Je n’ai pas d’idées préconçues. La finance, le commerce, c’est autant du droit international que la culture !

-Et qu’en est-il de vos rapports avec le droit européen ? (le sourcil droit de Dip trembla de façon quasi imperceptible). On vous a dit très proches par le passé. Vous l’avez même coaché à ses débuts.

-…en effet, on a beaucoup travaillé ensemble, fit Dip après quelques secondes de réflexion. C’est toujours le cas aujourd’hui, de façon plus ponctuelle. Nous utilisons les mêmes techniques et avons les mêmes inspirations, il me semble. Je respecte et admire son travail.

-Justement, quel regard portez-vous sur ses dernières activités ?

-Vous faites référence au Brexit ? Ecoutez, ce serait facile de tirer sur l’ambulance… Je m’abstiendrai de commentaires, ajouta-t-il en haussant les épaules.

-Et je respecte cela, Dip. D’ailleurs, vous avez sans doute connu des déboires sentimentaux du même type.

-Ma foi…

-Si vous le permettez, nous allons désormais entrer dans le vif du sujet et aborder des facettes plus substantielles de votre personnalité… (Pascale Kent se tourna vers la caméra). Influences, modèles, passé et futur. Nous saurons tout sur le Droit international. Dip, si vous le voulez bien, nous allons regarder ensemble quelques photos et vidéos.

Hervé sursauta. Raoul était arrivé de façon furtive dans le salon et s’était planté devant lui :

-Dis p’pa, on ne trouve pas Bloody Kombat. Tu ne l’aurais pas rangé ?

-Je ne sais pas à quoi tu fais référence, mais ce que tu cherches est peut-être dans la bibliothèque, derrière le traité de droit humanitaire. Que ta mère ne le voie pas. Je la changerai de cachette après votre partie.

-Ok. Tu regardes quoi ? L’image de la télé est figée.

Hervé fronça les sourcils et se tourna vers l’écran, qui s’était transformé en mosaïque. Soudain, tout devint noir et une fenêtre « Perte de réseau » mit fin de façon prématurée à l’émission.

-MAIS @#&ù$£ DE FRIBOX ! grommela Hervé, après avoir vainement tenté de relancer le programme en maltraitant les boutons de la télécommande.

-Je t’ai dit tout à l’heure qu’internet avait sauté. Je pense que c’est M’man qui sature le réseau, suggéra Raoul. Sans compter tous les appareils connectés à internet dans la maison… On a dû lâcher la partie de Fifa...

-Pauvres petits. Et comment je fais maintenant ? On arrivait à la partie la plus drôle de l’émission.

-Soit tu demandes à M’man d’interrompre son confcall, à tes risques et périls, soit tu attends.

Hervé s’enfonça rageusement dans le canapé, frustré. Il lui vint à l’esprit que cette pause forcée pourrait être consacrée à la progression de son article ou à la lecture d’un ouvrage issu de sa bibliothèque. Puis il se rappela qu’il avait un stocké un épisode de la saison 7 de Old Blood sur son disque dur. Cela l’occuperait bien jusqu’à la fin de la visioconférence. Gabci miaula et bondit du sommet de la bibliothèque pour atterrir sans ménagement sur ses genoux.

A suivre.

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10 juillet 2018 2 10 /07 /juillet /2018 10:25
G7 de mai 2017, Taormina (Italie) - AP, A. Medichini

G7 de mai 2017, Taormina (Italie) - AP, A. Medichini

Ce blog n'est pas mort, malgré plusieurs mois d'inactivité qui ont pu susciter chez certains la conviction selon laquelle il avait été abandonné par son propriétaire - donc voué à rejoindre les centaines de pages Skyblog, MySpace et autres qui périclitent dans les limbes des Internets. Non non, il ne s'agissait que d'une pause liée à des quêtes bien trop prenantes.

Il faut désormais reprendre un rythme de croisière. Pour ce faire, je vous propose un dossier estival en plusieurs parties, destiné à redécouvrir quelques photos marquantes (drôles, affligeantes, préoccupantes, épiques...) des relations internationales 2000-2018, le tout brièvement commenté!

Pourquoi se contenter de cette période tout à fait limitée à l'échelle des relations internationales? Et bien... parce que sélectionner un nombre raisonnable de photos, parmi toutes celles qui ont été publiées au cours des deux dernières décennies est déjà une gageure. Mais aussi parce que, soyons honnêtes, j'ai la flemme... euh... je n'ai réellement commencé à m'intéresser aux relations internationales que dans les années 2000 à la faveur de mon entrée au lycée. 

Et puis zut, je n'ai pas à me justifier. C'est mon blog après tout.

G7, juin 2015 en Bavière (Allemagne) - AP, M. Kappeler

La première partie de ce dossier est consacrée aux sommets des G7, G8 et G20. Les photos utilisées sont, sauf contre-indication, issues de communiqués officiels ou dépêches AP, AFP, Reuters. Elles ne sont pas présentées dans un ordre chronologique.

G7 de juin 2015, Bavière (Allemagne) - Photo officielle

G7 de juin 2015, Bavière (Allemagne) - Photo officielle

Il est primordial que pendant et à l'issue de ces sommets internationaux, les gouvernements offrent l'image d'un front uni. En atteste cette photo champêtre prise dans les paysages verdoyants de la Bavière allemande. Ici, la chancelière Angela Markel, dont le pays accueille le sommet du G7 en 2015, ne semble pas estimer nécessaire de se prêter à l'exercice du "salut enthousiaste offert au monde", contrairement aux leaders (tous des hommes, à l'époque) qui l'entourent.

Les sujets abordés sont variés : la crise de l'ebola, le changement climatique, le commerce international... Une formule d'Angela Merkel effectuée à l'occasion d'une déclaration, interpelle : celle-ci affirme que les Etats du G7 doivent coopérer, non parce qu'ils le "veulent" mais parce qu'ils le "doivent".

Réunion des membres du G8 (2013), publiée par J.M. Barroso (alors président de la Commission européenne) sur son compte Twitter. L'image d'une concertation.

 

G20 de juillet 2017, Hambourg (Allemagne) - AFP, M. Tantussi / AP
G20 de juillet 2017, Hambourg (Allemagne) - AFP, M. Tantussi / AP

G20 de juillet 2017, Hambourg (Allemagne) - AFP, M. Tantussi / AP

Malheureusement, l'illusion d'un front uni ne convainc pas toujours. En 2017, alors qu'ils participe à son premier G20 en tant que président des Etats-Unis, Donald Trump refuse de porter le pin's officiel du G20 pourtant arboré par l'ensemble des autres leaders sur les photos de groupes. Scandale. Il préfère accrocher à sa veste le drapeau américain - tout un symbole. Rien de surprenant à vrai dire : le sommet a été marqué par des tensions entre les pays participants et les Etats-Unis, notamment sur la question climatique.

Photo prise par le service communication de la chancelière A. Merkel lors du G7 de juin 2018. D. Trump encore une fois seul contre tous?

 

G20 de juillet 2017, Hambourg (Allemagne) - AP, M. Kappeler

G20 de juillet 2017, Hambourg (Allemagne) - AP, M. Kappeler

Parfois, on ne comprend tout bonnement pas ce que font certaines personnes sur les photos officielles normalement réservées aux chefs d'Etats et de gouvernements (voire aux représentants d'organisations internationales). En juillet 2017, à Hambourg, la présence d'Ivanka Trump (la fille de...) à la table des discussions, en lieu et place de son père, a suscité l'incrédulité chez les observateurs des relations internationales. Il convient toutefois de préciser qu'elle était venue défendre un programme de soutien aux femmes entrepreneurs dans les pays en développement, en coopération avec la Banque mondiale.

En surinterprétant l'image ci-dessus, on pourrait presque déceler sur le visage de la chancelière Angela Merkel une pointe d'embarras. On considérera plus volontiers que son regard se tourne vers l'objectif d'un autre appareil photo.

G8 de juillet 2009, Aquila (Italie) - Reuters, T. Gentile

G8 de juillet 2009, Aquila (Italie) - Reuters, T. Gentile

Pour autant, cela ne signifie pas que les proches des chefs d'Etats et de gouvernements n'ont pas de rôle à jouer lors des sommets internationaux... ou ne sont pas observés par les médias. En 2009, alors que les conjointes des chefs d'Etats et de gouvernements se déplacent en groupe dans l'Aquila, région victime d'un tremblement de terre, Carla Bruni-Sarkozy est absente. Cette dernière a préféré effectuer la visite en solo, suscitant des réactions indisposées des médias.

AFP

Certains se rappelleront sans doute de la photo ci-dessus, prise lors du même sommet. Alors que le dirigeant italien Silvio Berlusconi l'examine rapidement des pieds à la tête au moment de leur rencontre, la Première Dame Michelle Obama lui oppose une poignée de main (alors que les autres couples présidentiels avaient eu droit à des accolades). Il faut dire que le Président du Conseil italien essaie péniblement, à l'époque, de se sortir d'un scandale impliquant des escort girls. Sa réputation est entachée par des dossiers brûlants...

G8 de juillet 2009, Aquila (Italie) - AFP

Parfois le malaise est encore plus palpable, comme lorsque cette photo de plusieurs leaders (dont Silvio Berlusconi et Nicolas Sarkozy) observant une femme penchée lors du G8 de l'Aquila, a été publiée en 2009. Il est difficile de savoir s'il s'agit simplement d'un problème de timing ou de regards mal placés.

G8 de juin 2013, Enniskillen (Irlande du N.) - Reuters / G20 de septembre 2016, Hangzhou (Chine) - AP, A. DruzhininG8 de juin 2013, Enniskillen (Irlande du N.) - Reuters / G20 de septembre 2016, Hangzhou (Chine) - AP, A. Druzhinin

G8 de juin 2013, Enniskillen (Irlande du N.) - Reuters / G20 de septembre 2016, Hangzhou (Chine) - AP, A. Druzhinin

Les photos de Vladimir Poutine et Barack Obama sont généralement savoureuses, surtout parce qu'elles semblent révéler des tensions qui ne sont parfois que le fruit de l'imagination de leur observateur. Ou pas.

Ces deux photos des chefs d'Etats russe et américain, prises respectivement lors du G8 de juin 2013 à Enniskillen (Irlande du Nord) et du G20 de septembre 2016 à Hangzhou (Chine), offrent alternativement l'image d'hommes n'ayant pas grand chose à se dire ou en franche opposition. Leur rencontre de 2016 était présentée comme la dernière chance pour Barack Obama de dégager une position commune avec son homologue russe sur la crise syrienne, avant la fin de son mandat.

G20 de novembre 2015, Antalya (Turquie) - Reuters, C. Oksuz

Les deux chefs d'Etats n'en étaient pas à leur coup d'essai, ayant déjà mené des discussions en huis clos sur la question syrienne en 2015 lors du G20 d'Antalya.

G20 de novembre 2014, Brisbane (Australie ) - AP/SIPA, A. Taylor
G20 de novembre 2014, Brisbane (Australie ) - AP/SIPA, A. Taylor
G20 de novembre 2014, Brisbane (Australie ) - AP/SIPA, A. Taylor

G20 de novembre 2014, Brisbane (Australie ) - AP/SIPA, A. Taylor

Tout est pourtant fait pour mettre les leaders dans les meilleures dispositions du monde. En 2014, lors du Sommet de Brisbane, le Premier ministre australien dégaine son arme secrète la plus mignonne : le koala femelle Jimbelung. Le marsupial a réussi à faire craquer (quelques minutes, hein) les hommes et femmes les plus puissants du monde et obtient aussi le titre d'animal le plus épique de la diplomatie internationale (décerné par ce blog).

Las, toutefois. Jimbelung a besoin de 20 heures de sommeil par jour, ce qui rend l'efficacité de la "diplomatie du koala" assez limitée.

G20 d'avril 2009, Londres - WPA Pool/Getty, K. Wigglesworth

A défaut de koala (loin de moi l'idée de faire une comparaison), on assiste parfois à des rencontres surprenantes, comme celle de la reine Elizabeth II avec une délégation de l'Arabie Saoudite, accueillie à Buckingham Palace en marge du sommet du G20 de Londres.

G8 de juin 2007, Heiligendamm (Allemagne) - Daily Mail
G8 de juin 2007, Heiligendamm (Allemagne) - Daily Mail

G8 de juin 2007, Heiligendamm (Allemagne) - Daily Mail

Les participants aux sommets internationaux partagent volontiers des moments de convivialité, notamment autour d'un apéritif rafraîchissant, comme tout être normalement constitué. On se souvient du demi de bière ingurgité par le président américain George W. Bush en compagnie d'Angela Merkel et de Tony Blair lors du G8 de 2007, lequel ne lui avait pas fait du bien. Le président avait du s'absenter quelques heures, ayant annoncé être "malade" (sans grande précision sur la nature du mal qui l'affectait).

George W. Bush s'était fait railler à l'époque, d'autant qu'une vidéo, désormais quasi introuvable, le montrait en train de faire déborder maladroitement la mousse de son verre au moment de se servir. Un signe d'amateurisme, selon les professionnels du houblon (et des relations internationales?).

G7 de juin 2015, visite au village bavarois de Krün (Allemagne) - Reuters

Cela étant, Barack Obama n'était pas non plus du genre à refuser une bière servie en marge des sommets internationaux - ici lors d'un évènement festif organisé dans un village bavarois.

G8 de mai 2012, Camp David (Etats-Unis) - Maison Blanche, P. Souza

C'est parfois grâce à l'amour du sport que se créent des moments de convivialité entre les participants aux sommets internationaux. Ici, une photo désormais célèbre de plusieurs membres du G8 observant ensemble la finale de la Ligue des Champions opposant... Chelsea au Bayern Munich. Quelques instants plus tard, le Premier ministre britannique David Cameron et la Chancelière allemande Angela Merkel s'accordent une accolade.

Enfin, on ne résiste pas au plaisir de rappeler grâce à la vidéo ci-dessus que la chancelière allemande Angela Markel n'a que moyennement goûté le massage non sollicité, prodigué par son homologue américain George W. Bush lors de la réunion du G8 de juillet 2006 à Saint-Pétersbourg (Russie). 

A dans quelques jours pour la suite de cet album photo!

N'hésitez pas à indiquer d'autres photos marquantes sur la page Facebook du blog et à partager cette publication.

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28 août 2017 1 28 /08 /août /2017 15:01
Le Cap Spartel

Le Cap Spartel

L’éternelle querelle opposant les internationalistes à la communauté du « grand public », sur l’efficacité des organisations internationales, est un carburant à la source quasi-intarissable pour ce blog. Elle prend généralement racine à l’occasion d’un « vous êtes spécialisé en quel droit ? », auquel l’internationaliste interrogé répondra, timidement, « international », puis est portée par les ailes d’un impertinent mais chantant « Ah, l’ONU, toussa… ? », vers un débat stérile qu’amorce l’irrémédiable « mais, à part payer des fonctionnaires – non imposables – rubis sur l’ongle, elles ne font pas grand-chose les organisations internationales, si ? »… A l’exception naturellement des Fonds monétaire international, Banque mondiale et autres apôtres du « Grand Capital » (i.e. libéral-satanisme) qui, « cela est regrettable », semblent fonctionner à plein régime, « elles » #DiscoursRapporté

Si si. Vous vous souvenez de cette discussion, qui s’est tenue il y a une vingtaine de jours à peine alors que vous faisiez habilement griller des lamelles d’aubergines façon-Gordon-Ramsay sur le barbecue de votre lieu de villégiature, à Marmande (Lot-et-Garonne, capitale française revendiquée de la tomate). Reconnaissez que vous auriez préféré passer vos courtes vacances d’internationaliste autrement.

Et si, la prochaine fois, plutôt que de vous laisser déborder par une série d’arguments difficiles à contrer sur l’Union européenne ou l’Organisation des Nations Unies, vous répliquiez à l’aide d’organisations internationales improbables mais pourtant bien réelles, bien que confidentielles ? On vous fournit une liste non exhaustive. N’oubliez pas, une fois l’échange avorté, de conclure avec un « et vlan » magistral, accompagné d’un geste vainqueur du poing – avec le risque toutefois que ce regain d’enthousiasme fasse voler vos aubergines grillées vers la piscine la plus proche.

Merci à Norman Tivitay avec qui j'ai eu le plaisir de co-écrire ce dossier!

Note doctrinale : certaines des institutions mentionnées ne sont pas des organisations internationales à proprement parler, faute de répondre aux critères juridiques adéquats, notamment la personnalité juridique internationale – dans ce cas, c’est indiqué. Elles peuvent être considérées comme des institutions internationales, clubs d'Etats, ou autre regroupements. Elles sont toutefois évoquées car elles méritent que leur existence soit connue.

*

L’Institut international du froid (IIF)

L’IIF a été créée en 1908, à la suite du premier Congrès international du froid, qui s’est tenu à Paris, dans les locaux de la Sorbonne. Cette réunion réunissait les acteurs du secteur – des entreprises, mais aussi des entités telles que le Consul général de France à Zurich ou la Direction des chemins de fer italiens – autour de questions pointues relatives aux techniques de réfrigération. Le compte-rendu du congrès mentionne notamment des débats relatifs à la conservation du lait, des fruits et légumes ou des viandes, en Europe comme sur d’autres continents. La présence d’une communication relative à « L’application du froid à l’œnologie » dans le programme fait sourire !

Depuis lors, une convention internationale conclue en 1920 a fait passer l’Institut du statut d’association à celui d’organisation intergouvernementale afin de pérenniser ses activités, et un accord de siège a été conclu avec la France. Il faut dire que la France avait un rôle de pilier dans le développement de l’Institut, grâce à la désignation de Français en tant que premiers Directeurs. 

Désormais fort de 58 Etats membres, l’Institut diffuse les connaissances techniques relatives au froid dans les domaines agricole, alimentaire, médical ou industriel. Cette organisation encourage le développement de la recherche scientifique, publie des études et rapports, soumet à ses membres des recommandations visant à harmoniser les réglementations ou organise des manifestations scientifiques. L’Institut s’est même doté d’une Revue internationale du froid et d’une base de données nommée « Fridoc ». En outre, comme n’importe quelle organisation, l’IIF est composé de différents organes : Comité exécutif, Comité de direction, etc. Tout ceci est donc très sérieux : l’Institut brasse des activités touchant des thèmes fondamentaux tels que l’alimentation, la climatisation, le réchauffement climatique ou le conditionnement pharmaceutique.

Le saviez-vous? : Il existe six catégories de membres, classés, entre autres, en fonction du montant de leur contribution financière. Chaque Pays détermine la catégorie à laquelle il souhaite appartenir, ce qui va déterminer le nombre de voix dont il dispose lors des votes. A titre d’illustration, le Qatar, pour qui le froid devrait pourtant être un enjeu fondamental, est de catégorie 5 (donc 2 voix au Comité exécutif) alors que la France, l’Allemagne ou le Japon sont de catégorie 1 (6 voix). De simples personnes physiques ou morales peuvent également devenir membres individuels ou collectifs de l’organisation.

Une petite vidéo pour ceux qui veulent aller plus loin.

 

L’Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV)

Affirmer que le droit international ne sert à rien revient à ignorer l’action quotidienne de l’OIV afin de garantir la qualité de la bouteille de vin qui trône sur votre table au dîner.

Sous sa forme première – « l’Office International du Vin » –, cette institution a été créée en 1924 par huit États (l'Espagne, la France, la Grèce, la Hongrie, l'Italie, le Luxembourg, le Portugal et la Tunisie) à la suite de la crise viticole mondiale (qui ne doit pas être confondue avec la Révolte des vignerons du Languedoc en 1907). L’adhésion successive de nouveaux Etats l’a renforcée, au point que le terme « vigne » a été ajouté à sa dénomination en 1958, et elle a acquis sa forme actuelle grâce à l’accord du 3 avril 2001. Elle se présente désormais comme l’organisation technique et scientifique de référence « dans le domaine de la vigne, du vin, des boissons à base de vin, des raisins de table, des raisins secs et des autres produits issus de la vigne ». Selon les instruments qui lui sont applicables, l’OIV définit les caractéristiques des produits dits « vitivinicoles », contribue à la promotion des bonnes pratiques à l’échelle internationale et favorise l’harmonisation des normes internationales pertinentes. Les recommandations qu’elle produit sont reprises par différentes instances internationales et nationales.

Elle revendique aujourd’hui 46 Etats membres et un certain nombre d’observateurs dont… l’Association Internationale des Juristes du Droit de la vigne et du vin, l’Association Universitaire Internationale du Vin et des Produits de la Vigne ou l’Union Internationale des Œnologues ou certaines régions autonomes chinoises. Elle a son siège en France. C’est presque trop facile.

Le saviez-vous? : Comme le montre son « Plan stratégique 2015-2019 », l’OIV travaille en collaboration avec d’autres organisations telles que la FAO, l’OMS ou l’OMC ou l’OMPI. Le site internet de l’OIV souligne même que « l’OMS se base très largement sur les données de l’OIV pour évaluer la production et la consommation d’alcool d’origine vitivinicole dans les différents pays du monde ».

Le saviez-vous? 2 : Les Etats-Unis se sont retirés de l’OIV en 2001 en raison de désaccords sur les pratiques œnologiques (ce sont sans doute eux qui avaient tort). Cela a constitué un obstacle majeur au début des années 2000 dans la négociation d’un accord avec la Communauté européenne sur le commerce du vin.

 

L’Alliance des petits États insulaires (Alliance of Small Island States – AOSIS).

Nous sommes en 2017 après Jésus-Christ. Toutes les îles et zones côtières risquent une submersion causée par le réchauffement climatique et la montée du niveau des mers... Toutes ? Non ! Un petit groupe d'irréductibles États insulaires et côtiers résiste encore et toujours à l'envahisseur.

Formée dans les nineties, à peu près en même temps qu’un petit groupe de britpop de Liverpool, l’AOSIS est une coalition de petits États insulaires ou côtiers qui partagent les mêmes défis en matière de développement et les mêmes préoccupations environnementales, notamment vis-à-vis de leur vulnérabilité aux effets néfastes des changements climatiques. Afin d’éviter le sort de l’Atlantide, l’Alliance agit comme un lobby pour faire entendre la voix de ses 39 membres et des 5% de la population mondiale qu’elle représente sur les océans Atlantique, Pacifique et Indien, notamment au sein des Conférences des Parties de la Convention-cadre des Nations-Unies contre le changement climatique.

Ces organisations internationales dont on ne parlera jamais assez - Le droit aux OI

Les membres d’AOSIS s’entendent certainement mieux que les frères Gallagher et œuvrent principalement à travers leurs missions diplomatiques auprès des Nations Unies. L’Alliance ne dispose pas d’un traité constitutif et opère à partir de la mission diplomatique nationale de son chairman (elle est actuellement présidée par Ahmed Sareer, ambassadeur des Maldives auprès des Nations Unies).

 

L’Organisation météorologique mondiale (OMM)

Avec les cordons bleus, l’OMM fait partie des passions du nouveau président français. Cette agence spécialisée de l’ONU, créée en 1950 et dont le siège se trouve à Genève, est vouée à la protection de l’atmosphère terrestre. A l’instar de la Garde de Nuit dans Game of Thrones, son programme principal, la Veille météorologique mondiale, constitue « le bouclier protecteur des royaumes humains » en recueillant des données et en promouvant le partage de technologies entre ses membres. L’organisation joue également un rôle crucial dans la prévision des catastrophes climatiques.

Le Congrès météorologique mondial est l’organe plénier et décisionnel de l’organisation. Il est assisté très classiquement d’un organe restreint qui gère la mise en œuvre de ses décisions. Les activités de l’Organisation sont toutefois administrées par six associations régionales.

Le saviez-vous? : L’organisation n’est pas avare mais économe. Pour ses finances elle a recours à différentes méthodes de contrôle comprenant un Bureau de contrôle interne et une procédure de d’audit externe.

Le saviez-vous? 2 : L’organisation est présidée par le Canadien David Grimes depuis 2011. Toutefois, les trois postes de vice-présidents restent à ce jour vacants.

 

L’Organisation internationale des bois tropicaux (OIBT)

Reconnaissez que la simple présence du terme « tropical » dans le nom d’une organisation internationale vous fait sourire car, rapidement, résonnent dans votre esprit les notes d’une obscure musique de l’été qui vous a marqué au début des années 2000 (si ce n’était pas encore le cas, ça l’est désormais).

Honte sur vous car l’OIBT est une organisation dont les activités allient exigences de développement durable et enjeux de développement économique. Elle a été créée sous les auspices des Nations Unies en 1986, alors que les préoccupations de la société internationale à l’égard du sort des forêts tropicales dans le monde se faisaient plus vives. Ses activités sont régies par l’Accord international sur les bois tropicaux (AIBT) de 2006. La préservation des forêts est un enjeu majeur pour l’OIBT mais une importance égale est attribuée à la promotion d’activités commerciales impliquant les bois tropicaux, lesquelles constituent un moteur pour l’emploi à travers le monde. L’Accord de 2006 encourage donc parallèlement le commerce responsable du bois et la bonne gestion des forêts.

Pour ce faire, l'OIBT va notamment élaborer des textes d'orientation dont elle va contribuer à faciliter la mise en œuvre sur le territoire des Etats membres, collecter et diffuser des données relatives à la production et au commerce des bois tropicaux ou financer différents types de projets. Elle peut également collaborer avec d’autres instances, par exemple le Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique depuis 2010.

Elle est établie à Yokohama, au Japon.

Le saviez-vous? : L’Organisation compte deux catégories de membres : le Groupe des producteurs (35 pays) et le Groupe des consommateurs (38). Dans chaque Groupe, « la quote-part et le nombre de voix de chaque membre producteur sont calculés en fonction de son commerce des bois tropicaux mais aussi de l'étendue des forêts tropicales présentes sur son territoire ». Le Groupe des producteurs est composé d’Etats d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Asie-Pacifique.

 

Digital 5 (D5)

Les Digital 5 auraient très certainement leur place aux côtés de groupes de justiciers tels les Avengers ou les Power Rangers (ou leur version française bien mieux réalisée, les France Five).

Nerds de tous les pays, unissez-vous ! Composée du Royaume-Uni, de l’Estonie, d’Israël, de la Nouvelle Zélande et de la Corée du Sud, cette initiative informelle a pour objet de fédérer les « gouvernements numériques » et de renforcer l’économie numérique. A la suite d’une rencontre à Londres en 2014, les cinq participants ont signé « numériquement » la D5 Charter qui énonce la volonté commune des membres d’exploiter le potentiel des technologies numériques pour permettre une transition numérique rapide. La collaboration entre les membres a donc pour objet de permettre un accès numérique à de plus nombreux services publics, de promouvoir une logique d’ouverture (open standards, open source, open markets, open government), ainsi que de faciliter l’accès de la population à la connexion ou encore enseigner le code aux enfants. Cette charte n’est cependant pas juridiquement obligatoire et ne crée pas de réelles institutions.

 

Les organisations régionales de gestion des pêches : Commission interaméricaine du thon tropical, Commission baleinière internationale, Organisation pour la conservation du saumon de l’Atlantique nord et al.

Il arrive que certains étudiants affichent des mines goguenardes en amphi lorsque sont mentionnées l’affaire des Pêcheries (CIJ) ou le contentieux OMC Australie-Saumons. A l’évidence, dès lors que l’on parle de poissons dans un cours de droit international, de tels développements sont accueillis avec scepticisme (mais pas autant que lorsqu’est mentionnée l’affaire États-Unis - Mesures antidumping et mesures compensatoires visant les gros lave-linge à usage domestique en provenance de Corée…).

Quelle serait la réaction de ces mêmes étudiants s’ils découvraient l’existence d’une quarantaine d’organisations de gestion des pêches dont la mission est de prévenir la surexploitation des ressources halieutiques ? Ces organisations mènent souvent leurs activités dans un cadre régional spécifique (Océan Indien, Pacifique, etc.) ou à l’égard d’une ou plusieurs espèces identifiées.

Leurs compétences leur permettent de réglementer les activités de pêche de leurs membres grâce à des restrictions quantitatives ou qualitatives, voire l’interdiction. Par exemple, la Commission baleinière internationale a décidé en 1982 de prononcer un moratoire sur la chasse commerciale des populations de baleines. Le site de la Commission précise toutefois que « la pause dans la chasse commerciale ne concerne pas la chasse aborigène de subsistance, autorisée depuis le Danemark (Groenland : rorqual commun et petit rorqual), la Fédération de Russie (Sibérie : baleine grise), Saint-Vincent-et-les Grenadines (baleine à bosse) et les États-Unis (Alaska : baleine boréale et occasionnellement au large de Washington : baleine grise) ». Ces institutions peuvent également exercer des fonctions de surveillance des mers – allant dans certains cas jusqu’à l’inspection des navires –  et constituer des listes de navires autorisés à se livrer à des activités de pêche, dans le cadre notamment de la lutte contre la pêche illicite.

Les compétences varient grandement d’une organisation à l’autre. Les caractéristiques de leurs membres aussi, recouvrant tant les pays côtiers que ceux ayant des « intérêts » dans les pêcheries de la région concernée. Mais disons-le clairement : c’est sans doute grâce à ces organisations que vous pourrez encore commander, pendant quelques années, un plateau de california maki saumon-avocat et que vos enfants verront des poissons ailleurs que dans les livres.

 

La Commission internationale du phare du Cap Spartel

Fondée en 1865, la Commission internationale du phare du Cap Spartel est intéressante à bien des égards. Elle l’est d’abord par son objet propre : l’administration d’un phare que l’on aurait pu appeler Westwatch-by-the-sea sur le Cap Spartel.

La Convention créant la Commission est des plus novatrices. Au moment de sa signature, elle est la convention multilatérale regroupant le plus grand nombre d’États parties. Elle fait de la zone entourant le phare un espace internationalisé, neutre et géré par les États contractants. La présence d’un phare destiné à guider les navires à travers les forts courants de l’Atlantique, et à protéger des pirates, était un besoin impérieux. Il s’agit ainsi d’un exemple ancien de prise en compte d’un intérêt général international ayant permis la création d’un réel service public international. Avec le gardien du phare placé à sa tête, la Commission a développé une vie propre et une volonté propre.

(pour aller plus loin : Bederman (D. J.), “The Souls of International Organizations: Legal Personality and the Lighthouse at Cape Spartel”, Va. J. Int’l L., 1995-1996, p. 275-377).

Le saviez-vous? : Elle a été l’une des premières organisations internationales à participer à une convention multilatérale portant sur la création d’un réseau international de balises radios (Regional Arrangement concerning Maritime Radio Beacons, signé à Bordeaux le 28 avril 1934). La commission est démantelée en 1958 et le phare restitué au Maroc lors de son accession à l’indépendance en 1960.

 

Le Bureau international des poids et mesures (BIPM)

Le 20 mai 1875, une révolution passe inaperçue. La Convention du Mètre est adoptée à Paris. C’est grâce à cette convention que l’on sait précisément combien de verres composent le Mètre de Ricard. L’emblème du Bureau international des poids et mesures, créé par cette convention, représente d’ailleurs des bacchanales au cours desquelles une déesse porte ledit Mètre de Ricard consommé.

Le Bureau a pour mission d’être le gardien des prototypes du mètre et du kilogramme. Parallèlement, il promeut la métrologie à travers une journée mondiale qui commémore l’adoption de la Convention de 1875.

Ces organisations internationales dont on ne parlera jamais assez - Le droit aux OI

Au sens du Compendium of main rules and practices applicable to the BIPM (le Compendium est une compilation des règles et pratiques du BIPM établie par le Département des Finances et de l’Administration), le Bureau interprète la Convention du Mètre comme lui accordant la personnalité juridique internationale. Il est placé sous la direction et la surveillance d’un organe composé de 18 membres-experts, le Comité international des poids et mesures, lui-même sous l’autorité d’une Conférence générale des poids et mesures composée de représentants des États membres et observateurs.

Le saviez-vous? : Il est intéressant de noter que les États-Unis sont membres du Bureau, bien qu’ils s’obstinent à commander approximativement 3,28 pieds de Ricard.

 

On aurait pu vous parler aussi de l’Autorité internationale des fonds marins, de l’Institut international de l’agriculture, de l’Union postale universelle, d’EUREKA, du Conseil oléicole international ou de l’Organisation du Spitzberg mais, soyons honnêtes, cela commençait à devenir long. Nous avons donc préféré garder de la matière pour une saison 2 !

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14 août 2017 1 14 /08 /août /2017 21:42
Le nouveau père de Charlotte Elisse-Ayland (Mon voisin Trump)

C’était mercredi après-midi. On organisait tranquillement notre compétition de handspinner dans la cabane que Papa a installée au fond du jardin, lorsque Charlotte Elisse-Ayland, une fille qui habite dans le quartier, est venue taper à la porte. Mes copains, Raphaël et Linda, et mon rival, Alexandre Van Der Carpe, m’ont regardé avec de gros yeux effrayés. Il faut dire que Papa était entré comme un ninja dix minutes plus tôt, nous avait grondés parce qu’il n’aimait pas qu’on joue là-dedans et nous avait interdit de toucher au coffre sous la fenêtre, sous peine de prendre nos handspinners pour les donner à Emmaüs ou les jeter dans le lac le plus proche.

-Et puis c’est quoi ces jeux de hipsters ? A mon époque, on jouait aux billes ou aux pogs comme des gens civilisés, avait dit Papa d’un air théâtral avant de s’en aller.

Comme c’était louche, on avait désobéi et ouvert le coffre dès qu’il était reparti… mais il n’y avait rien d’intéressant à part des bouteilles de « 1492 » et des gâteaux qui ressemblaient à ceux que maman lui interdisait d’acheter à cause du cola-stérile. Tout ça pour ça. On pensait trouver des trucs intéressants.

-Je vous dérange pas ? a demandé Charlotte avec son accent bizarre de série télé.

Charlotte habite un peu plus loin dans le quartier, au-delà de la limite de là où j’ai le droit d’aller seul, mais elle vient parfois jouer avec nous. On l’a rencontrée pendant qu’on se faisait tabasser par des grands de CM2 qui passaient par là et qui s’ennuyaient à cause de la fermeture annuelle de la borne d’arcade de la ville (du 26 juillet au 28 août). Heureusement pour nous, Charlotte, qui est méga-grande pour son âge (10 ans), est descendue de son vélo et les a fait fuir comme des lâches. Depuis, on est devenus copains.

Charlotte a de grandes couettes blondes, des taches de rousseur et un accent bizarre qui vient de l’Amérique. Elle est venue vivre en France à l’âge du CP mais elle parle bien notre langue, même si son accent montre qu’elle est pas comme nous.

-Bah non, tu déranges pas, j’ai dit. Tu rejoins la compétition ? Alexandre a gagné le tournoi de la zone Sud du quartier et a pris leurs handspinners à Pedro, Wallace et Thomas. On va essayer de les regagner. Le père de Pedro fait des saucissons maison et Pedro a dit qu’on en aurait dix kilos si on réussissait à le venger.

-Hmmm, non, je vais juste vous regarder jouer, a répondu Charlotte, qui se fichait bien des dix kilos de saucisson et qui n’avait pas l’air d’humeur à humilier Alexandre pour une fois.

Alexandre a eu l’air vachement soulagé.

-C’est ton nouveau père de remplacement qui te met encore de mauvaise humeur ? a demandé Linda. T’as la même tête que la fois où ses anciens enfants sont venus vous rendre visite.

Charlotte a répondu vaguement « oui » et n’a rien dit de plus pendant un moment. Donc, on a continué la compétition sans rien dire non plus car elle avait l’air d’être venue pour être tranquille, loin de sa maison. Le nouveau père, on le connaît tous dans le quartier. Il s’appelle John Trompett, mais ça se dit « Djaune » apparemment. Il a remplacé le précédent père de remplacement de Charlotte, qui s’appelait Bernard Aubamot.

L’histoire de Charlotte était plus compliquée qu’un dictionnaire en allemand mais on a compris que la mère de Charlotte a divorcé de son père il y a longtemps, en Amérique, avant de venir en France pour le travail. Charlotte n’a pas beaucoup de nouvelles de lui depuis : quelques cartes, des appels et parfois des visites, car il est parti « vivre son destin au Nunavut » avec une stagiaire à qui il apprenait des choses jusque tard dans la nuit (la mère de Charlotte devait trouver qu’il abusait sur les horaires de travail). Heureusement pour Charlotte, sa mère avait vite trouvé un remplaçant en France, le fameux Bernard Aubamot. Il était sympa, très cool, bronzé et tous les voisins l’aimaient bien au point que la famille était devenue plus populaire partout dans le quartier. Il faisait souvent des blagues drôles et dansait mieux que tout le monde, même si Papa, qui était  jaloux, disait parfois qu’il avait « que de la gueule ». Il avait même réconcilié Madame Ayland avec la famille Cubali alors qu’ils se parlaient plus depuis genre deux ans.

 

Le problème, c’est qu’au bout de quelques années, la mère de Charlotte, qui trouvait Bernard plus si cool que ça, l’a laissé tomber et a trouvé un nouvel amoureux, John Trompett. Lui, les voisins ne l’aiment pas. D’ailleurs, Papa et ses copains du quartier l’appellent « Trompette-de-la-Mort ». Ils ne lui ont jamais dit en face car il est riche et a un gros 4x4 avec lequel il pourrait facilement détruire la moitié du quartier ou réduire les nains de jardin de maman en miettes, sur un malentendu.

John nous fait à la fois rigoler et très peur. C’est un grand monsieur avec des cheveux blonds presque fluo, une peau bronzée de couleur orange et des muscles bizarres sur le cou. Il est venu s’installer avec la mère de Charlotte. Puis il a installé un mini-golf dans leur jardin, juste à côté d’un gros barbecue « Get Smart » de compétition avec plein d’options super chouettes mais qui dégage beaucoup de fumée au point de noircir la façade de la maison voisine des Van Der Carpe.

D’ailleurs, le barbecue a fait toute une histoire dans le voisinage. Madame Van Der Carpe est même allée se plaindre à Madame Ayland pendant la Fête des voisins (vu que Monsieur Van Der Carpe était pas super rassuré à l’idée d’y aller lui-même). Elle a rappelé que le Règlement de cohabitation pacifique approuvé par le Conseil de quartier (et que Madame Van Der Carpe avait rédigé elle-même) interdisait les fumées « nocives » pour les voisins. John, qui était à côté, est intervenu, a répondu qu’il avait lu le Règlement, qu’il trouvait que c’était abusé, qu’il fallait que les gens puissent acheter des barbecues performants car c’était bon pour l’économie, et que cette règle débile « servait davantage les intérêts du quartier que ceux de sa maison ». Il voulait donc que le Règlement soit modifié, sinon les Trompett-Elisse-Ayland n’y obéiraient plus et puis c’était tout. Puis il a fait un grand sourire à Madame Van Der Carpe et lui a secoué si violemment la main que sa permanente a failli se dépermanenter.

Le nouveau père de Charlotte Elisse-Ayland (Mon voisin Trump)

John sert la main très fort aux gens comme s’il voulait leur montrer qu’il est le plus fort de tous. Je l’ai vu faire avec Monsieur Salini à la Fête des voisins (le pauvre, personne ne l’avait prévenu…). La main de Salini est devenue toute rouge et je crois bien qu’il est parti pleurer discrètement quelque part derrière la buvette. Depuis, les voisins ne font pas les malins et refusent de répondre aux propositions de poignée de main de John, à part le voisin Arnold qui veut « montrer qui ce n’est pas lui le chef ici ».

D’ailleurs, John n’est pas très populaire au Conseil de quartier. Tout le monde fait la tronche quand il prend la parole, selon Maman. Elle dit qu’il fait de grands discours que personne ne comprend ni ne veut écouter sur la nécessité de mettre un grille à l’entrée du quartier pour éviter que les racailles de cité ou les intégristes bouddhistes puissent entrer. Monsieur et Madame Hasan, qui sont des voisins bouddhistes, ont fait la tête à ce moment-là. Papa a pas trop aimé la partie sur la grille. Il a expliqué que John devait respecter les règles du quartier et qu’on n’allait pas se comporter comme des sauvages juste parce qu’on avait peur de menaces fictives des autres quartiers alors qu’il y avait des gens plus bien dangereux dans notre propre quartier, par exemple Monsieur Bourfu qui passe son temps à espionner les gens par sa fenêtre. Monsieur Bourfu, qui était présent, a pas trop aimé mais des dames du quartier lui ont cherché des noises et tout le monde s’est disputé.

Parfois, John profite aussi de ses discours pour expliquer comment il a bien rénové la maison de Madame Ayland depuis son arrivée, que tout le monde devrait faire comme lui. Les voisins hochent alors gravement la tête sans vraiment le croire car tout le monde sait qu’il a surtout travaillé sur le mini-golf du jardin. 

Le nouveau père de Charlotte Elisse-Ayland (Mon voisin Trump)

Il n’y a que Madame Paulette qui a l’air de l’apprécier, surtout quand il donne son avis sur la politique. L’autre jour, je rentrais de l’école avec Papa (qui était déjà en train de râler parce qu’un de ses « doctorants » lui avait envoyé beaucoup de pages d’une histoire mal rédigée, en « comic sans ») quand on a vu John qui parlait avec elle. Il faisait des grands gestes avec ses deux index et lui expliquait ce qu’il pensait des Chinois, des Mexicains et des Allemands. La vieille Madame Paulette avait l’air d’être amoureuse.

-Je suis d’accord avec vous Madame Paulette. Ils pourraient être des modèles pour le monde entier mais leurs leaders n’ont rien entre les jambes. Les criminels terroristes traversent librement leur territoire et viennent ensuite tuer nos honnêtes concitoyens. C’est désolant. Il nous faudrait davantage de murs pour assurer la sécurité de tous, vous savez.

Papa, qui aime bien se mêler de tout (il dit que ça fait partie de son travail), a mis son grain de poivre dans la discussion et demandé ce que les Mexicains, les Chinois et les Allemands avaient à voir avec le terrorisme en France. John a eu le regard dans le vide pendant une seconde.

-Il faut qu’ils choisissent leur camp : ou bien ils sont avec nous, ou bien ils sont contre nous. Et s’ils sont contre nous, nous devons prendre les mesures nécessaires pour qu’ils n’aient plus rien à faire en Europe. On n’achètera plus jamais leurs produits et ils ne pourront mener aucune activité économique en France. D’ailleurs, j’ai vu que l’ex-copain de ma nana achetait plein de produits bio ou exotiques venus de ces pays. Quel tocard. On va remettre de l’ordre dans tout ça et acheter des produits bien de chez nous, élaborés par nos vaillants agriculteurs locaux. Soyons fiers.

Papa a écarquillé les yeux. D’habitude il trouve toujours quelque chose à répondre, mais là il n’avait pas l’air de comprendre ce que disait John. Je l’ai tiré par le bras et lui ai dit que j’avais faim et qu’il était l’heure du goûter car il était sur le point de devenir fou.

Comme d’habitude, Papa ne s’est pas arrêté là. Dès qu’on est rentrés à la maison, il m’a donné à goûter, a allumé son ordinateur en soufflant des jurons et a utilisé Google. Papa adore Google, surtout pour chercher des informations « vitales » sur les gens avec qui il travaille ou pour vérifier que ses doctorants ne partent pas trop en vacances. Dans ces moments, Maman lui dit que c’est un « stoqueur » mais je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire. Là, il a fait le « stoqueur » avec John et découvert plein de choses qu’on ne savait pas (à part qu’il est agent immobilier, ce qu’on savait déjà vu que John le raconte à tout le monde).

« Ho ho ho », a soudain fait Papa, très fier devant son écran. Je lui ai demandé pourquoi il était content.

-Figure-toi, mon petit, qu’avant de devenir agent immobilier, Trompette-de-la-mort a créé un bon nombre de sociétés, dans plusieurs pays, qui ont toutes mis la clé sous la porte. C’est qu’il fait de tout, le vandale : voitures d’occasion, livraison à domicile, casino, cafétéria… Il a même tenté de créer sa propre marque de bière, « Covfefe ». Hum. Ça veut dire quoi « Covfefe » ? J’comprends rien à ce mec. C’est un génie du business ou un gros boulet ? Oh, regarde Raoul, y’a une discussion sur un forum.

-C’est quoi un forum ?

-Comme un bar PMU mais sur Internet. Des anciens employés de l’agence immobilière qu’il dirige actuellement donnent des avis défavorables sur leur propre boîte ! L’une des premières choses qu’il a faites en reprenant l’activité il y a deux ans, c’est d’essayer de supprimer leur mutuelle, OseilleCare.

-C’est quoi une mutuelle ?

-C’est ce qui leur permet de se soigner sans payer trop cher, en gros. L’ancien dirigeant de la société avait mis cette mutuelle en place pour aider les familles de ses employés mais John a dû penser que ça faisait trop « assisté ». En tout cas, c’est ce qu’affirment les anciens employés sur ce forum. Les syndicats n’ont pas laissé passer la mesure, mais John ne renonce pas et essaie de convaincre le Conseil d’administration de supprimer l’OseilleCare.

Je n’ai pas tout compris mais ça a l’air vachement dangereux Google. Je pensais pas qu’on pouvait trouver autant de trucs. Je me suis demandé si je pouvais faire chanter Madame Spazzia, la prof d’EPS maléfique, avec des dossiers humiliants trouvés sur des forums. Papa a trouvé d’autres trucs sur John. Il y avait par exemple son compte Facebook qu’il n’avait pas bien protégé et dans lequel il écrivait quasiment trois fois par semaine que ses voisins étaient des « tocards mythomanes », ou qu’il avait fait un bon chiffre d’affaires ce mois-ci (« c’est la win ») et qu’il était fier du travail de son équipe (« des hommes et des femmes extraordinaires »), ou que sa femme était bien plus heureuse avec lui qu’avec Bernard Aubamot (« quel tocard ce mec »). Il avait aussi un compte Twitter sur lequel il publiait surtout aux heures où il était censé travailler, se disputait avec tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui et les menaçait parfois de venir leur casser la gueule, sauf qu’il utilisait le compte de son agence immobilière pour dire tout ça. J’ai eu très peur quand Papa m’a montré ça car John adore les feux d’artifice et pourrait faire de gros dégâts chez les voisins ou dans sa propre maison en visant mal.

Mais je me suis perdu dans l’histoire. Là, on parlait de Charlotte qui était triste pendant notre compétition de handspinner. Elle a fini par nous avouer que les anciens enfants de John, qui sont grands, étaient venus pour un barbecue. C’étaient des gens pas très attentifs qui ne prenaient pas soin de la maison durant leur visite et qui avaient même cassé par mégarde un vase de Madame Ayland en jouant au mini-golf. Sauf que Madame Ayland n’avait rien dit. J’ai trouvé ça injuste parce que Maman m’aurait fait passer un sale quart d’heure si j’avais cassé un de ses nains de jardin par mégarde. Charlotte n’aimait pas le grand fils en particulier parce qu’il passait beaucoup de temps à raconter ses exploits en Russie ou ses parties de chasse à la bête sauvage.

-J’espère que ma mère va le divorcer, a dit Charlotte d’un air mécontent. Le problème c’est que ça risque de mettre du temps. J’ai pas envie d’attendre quatre ans. Ou pire, huit ans !

-Quelle horreur, s’est écrié Alexandre Van Der Carpe. Ma mère va l’assassiner avant. Nos plantes commencent à mourir à cause de la fumée du barbecue de John et elle est super nerveuse.

-Pourquoi tu ne dis pas à ta mère que tu ne l’aimes pas cet ignare ? a demandé Raph’ à Charlotte.

-C’est elle qui l’a choisi mais je sais pas si elle est heureuse. J’ose pas lui parler. Avec un peu de chance elle va se lasser toute seule et le chasser comme les autres, mais il aura peut-être tout abîmé chez nous d’ici là. En plus, je connais ma mère. S’ils rompent trop vite, elle risque de ramener un remplaçant encore pire. Imaginez si elle sort avec Michel Sentime, le propriétaire de la cordonnerie ?

-Aaaaah, c’est grave la loose, j’ai dit. On dirait un cercle visqueux.

-Vicieux, a corrigé Linda. Les parents sont trop bêtes. Dire qu’on leur donne le droit de voter en plus. Pfff. T’as vraiment pas de chance Charlotte.

Puis comme on ne pouvait rien y faire, on a continué le tournoi et Charlotte a fini par jouer et rosser Alexandre. Quand mes copains sont partis, je suis allé voir Papa qui travaillait dans son bureau au milieu de ses livres. Il a levé les yeux en m’entendant arriver.

-Oui, Raoul ?

-Tu pourrais utiliser le droit international pour nous débarrasser de John ? j’ai demandé.

Papa a éclaté de rire et s’est redressé sur son siège.

-C’est pas de la magie noire que je fais au travail... C’est Madame Ayland qui a choisi Trompett et elle semble bien décidée à le garder pour le moment. On n’a pas à mettre notre nez là-dedans. T’aimerais que quelqu’un vienne dire à Maman de se débarrasser de moi ?

-J’sais pas trop.

-Petit crétin, a dit Papa entre ses dents, en fronçant les sourcils. Bon… Pourquoi ça t’inquiète d’un coup ?

Je lui ai expliqué que Charlotte n’était pas heureuse depuis que John était là, que la réputation de Madame Ayland dans le quartier était fichue dans tout le quartier, que beaucoup de gens étaient vexés par les paroles de John, que les seuls gens qui l’aimaient bien étaient des méchants comme Madame Paulette, qu’un jour il risquait de casser la gueule à quelqu’un sans prévenir ou d’utiliser des feux d’artifice pour dégommer notre maison par accident et que j’avais de la peine pour Madame Ayland parce que si ça se trouvait, elle l’avait choisi par erreur mais regrettait déjà et n’osait pas le faire partir.

-Il finira par partir, a dit Papa d’un air navré, tôt ou tard. Trop tard en tout cas, car il aura déjà fait des dégâts et on peut tout juste espérer qu’aucun ne sera irréversible. Ça servira de leçon à Madame Ayland, ou pas. Et puis bon, on fait tous des erreurs, tu sais.

-T’es vraiment sûr que tu peux rien faire de juridique ?

-J’apprécie le fait que tu prennes mes compétences pour des techniques d’assassinat, a dit Papa avec un drôle de sourire, mais des gens comme John se fichent du droit international, ou du droit tout court. Ils raisonnent en opportunité. « Qu’est-ce que je veux ? Comment je peux l’obtenir ? Qui se dressera sur mon chemin et comment l’écarter ? », a ajouté Papa avec une voix de méchant de film. S’il transforme sa propre maison en cirque, on n’y pourra pas grand’ chose. Il en a le droit tant qu’il ne tue personne ou qu’il ne viole pas les règles d’urbanisme de la commune. S’il commence à mettre sa patte malfaisante dans le quartier, pour construire des grilles partout, par exemple, j’essaierai d’intervenir ! Mais bon, je crois que c’est le genre de personne qu’on ne raisonne ni par le droit, ni par les sentiments. Je ne suis même pas sûr qu’il ait des sentiments, d’ailleurs. Tu as vu ses comptes sur Internet ? Il fait très attention à sa propre image et il ne met des photos de sa compagne que pour rappeler qu’elle « très belle, la meilleure ».

-Il l’aime pas ?

-Je ne sais pas. Peut-être qu’il aime ce qu’elle lui apporte.

-Mouais…

Papa a rouvert son livre pour montrer qu’il devait se remettre au travail. Alors que je partais, il a dit, d’un air un peu mystérieux :

-Tu sais Raoul, si on commence à choisir les époux des autres, on n’est pas sorti de l’auberge. Il y en a qui ont essayé, d’autres qui ont réussi et ça n’a pas bien fini…

-J’ai pas compris…

-Rien. Va jouer, sale interventionniste ! On en reparlera plus tard…

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22 décembre 2016 4 22 /12 /décembre /2016 12:01
5 ans du blog - Les discours et les photos

Le 7 juillet 2016, sur l’invitation de l’équipe de Ma librairie de droit/Le libraire de la Cour de cassation Lexis-Nexis (Place Dauphine), a été organisée une rencontre destinée à fêter les cinq ans du blog Le droit international expliqué à Raoul. Plusieurs invités de marque ainsi que des amis et lecteurs du blog ont aimablement fait le déplacement pour se rencontrer autour d’un apéritif qui s’est poursuivi jusqu’aux heures tardives précédant la diffusion du match de l’Euro Allemagne-France, à savoir environ 20h45. La France a gagné sans difficulté, pour la petite histoire, de sorte que ceux qui ont quitté prématurément la rencontre auraient gagné à rester.

Pour les malheureux qui n’ont pu participer à ce moment très convivial, je reproduis ici (avec leur aimable autorisation) la transcription des discours des invités - Jeanne Dupendant, Franck Latty, Serge Sur et Aurélie Tardieu - ainsi que le mien. Qu'ils soient vivement remerciés pour leur participation et qu'il soit noté que le ton oral de leurs interventions a volontairement été conservé. Un grand merci à Marine Escure, Michèle Pinson et leurs collègues pour cette belle opportunité de rencontre, à Aurélie Tardieu et Marine Escure pour les photos prises ce jour-là, à Sibel Cinar pour la captation audio et à tous ceux qui ont fait le déplacement, les bras parfois chargés de victuailles.

5 ans du blog - Les discours et les photos

Valère Ndior, maître de conférences à l’Université Toulouse 1 Capitole

"Mesdames, Messieurs, Chers amis,

Comme vous pouvez le voir, je ne suis ni Raoul, ni Hervé Valoche… mais ils m’ont demandé de m’exprimer en leur nom. Je vous rassure, je serai relativement bref.

Bien évidemment, je voudrais adresser des remerciements appuyés à l’équipe de la libraire, notamment Marine Escure et Michèle Pinson qui nous ont très gentiment proposé de nous réunir ici afin de célébrer l’anniversaire d’un personnage de blog. Merci également à tous ceux d’entre vous qui ont effectué le déplacement, d’autant que certains sont venus de très loin : Montpellier, le Royaume-Uni... Je suis à la fois flatté et préoccupé de voir que des gens sont capables de parcourir des centaines de kilomètres uniquement pour prendre l’apéro, aussi juridique soit-il (rires).

Parlons maintenant de Raoul. Raoul Valoche est petit garçon conçu dans une chambre d’hôtel à Montréal, en 2010, lors d’un concours de plaidoirie en droit international. Un garçon d’âge variable d’un post à un autre. C’est surtout un enfant qui se pose beaucoup trop de questions, à l’occasion de querelles dans les cours de récréation ou de polémiques familiales au cœur desquelles se trouve Hervé Valoche, son juriste de père, internationaliste obsessionnel – absolument pas inspiré d’un personnage réel, cela va de soi. Raoul se pose plusieurs types de questions.

Premièrement, Raoul se demande si le droit international est négocié, fantasmé, désenchanté, contourné ou contrarié. Il se demande plus largement si la société internationale n’est pas une vaste cour de récréation globalisée dans laquelle les élèves et les groupes d’élèves se livrent à différentes activités :

  • conclure des accords visant à encadrer leur coopération ;
  • se rassembler, dans des regroupements plus ou moins formels et plus ou moins permanents tels que le conseil de sécu-récré, le club des 15 élèves possédant le plus de jeux sur Nintendo 3DS, l’organisation récréative du squatt de la table de ping-pong ;
  • délimiter ou revendiquer des territoires à l’égard desquels ils invoquent une souveraineté contestée, notamment la table de la cantine située tout près du stock de briques de jus d’orange ou le terrain de basket qui leur permet d’exprimer leur talent sportif ;
  • violer la règle de droit, en agressant par exemple les élèves du CE2B (mais ces derniers l’ont un peu cherché car ils ont mangé tous les Granola lors du dernier cross des écoles – c’était donc de la légitime défense préventive) ;
  • manifester un intérêt pour l’exploitation des ressources naturelles des uns et des autres (carambars, cartes panini, pogs et billes trouvées sur le plateau continental du préau) ;
  • vaguement tenter d’élaborer des discours tendant à démontrer qu’ils n’ont pas violé le règlement de l’école (sans emporter la conviction de la chambre plénière du conseil de vie scolaire).

Les questions de Raoul sont le reflet de celles qui taraudent les internationalistes parmi nous. A ces questions, il n’y a jamais sur le blog de réponse évidente mais, au mieux des tentatives de clarification, sous un angle léger et sans notes de bas de page.

Deuxièmement, Raoul se demande si le droit international est bien un droit ou s’il s’agit d’une chimère, voire d’une mystification universitaire, uniquement digne d’être professée dans les amphis ou d’être alignée sous forme de manuels dans les étagères des bibliothèques (rire entendu de deux/trois personnes dans l’assistance). Quelqu’un se reconnaît ! Un privatiste présent dans la pièce se reconnaît ! Bref. Le droit international relève-t-il de cette « république intergalactique rêvée par les étudiants », pour reprendre les termes de Jeanne Dupendant dans un article écrit pour le blog en 2014 ? Souvent la conclusion est hâtive et erronée : faute de parvenir à résoudre tous les conflits et crises, le droit international n’existerait pas ou ne servirait à rien, pour reprendre les termes du billet publié par le Professeur Serge Sur en 2014 sur le blog. Plus que l’utilité du droit international, c’est souvent la vocation de ceux qui l’étudient ou le pratiquent qui est remise en question. D’ailleurs, ne l’oublions jamais, c’est lorsque le juriste internationaliste se retrouve cerné par ses proches qu’il devient le plus faible et le plus sujet aux critiques. Les repas de famille, les barbecues amicaux, les kermesses constituent certainement, après BFM TV, la menace la plus immédiate pour la crédibilité du droit international (rires).

A ceux qui se posent toutes ces questions, le blog et ses contributeurs espèrent offrir du réconfort et, surtout, des éléments de querelle juridique interminable, à destination notamment des conjoints, des familles, du boulanger du quartier, inquiets de cette vocation professionnelle douteuse.

Troisièmement, enfin, Raoul s’interroge, sur l’université, sur ce microsystème, sur son quotidien, sur les relations entre ses habitants : les chargés de td sont-ils des tyrans ? peut-on envoyer un mail à son prof de droit et en réchapper ? Faut-il vraiment retenir toutes ces jurisprudences de droit administratif ? (quelqu’un dans l’assistance souffle « Oui ! » - rires) Raoul a au moins une conviction sur l’université : c’est que lors d’un colloque, il convient de ne pas dépasser le temps alloué, au risque sinon de retarder le cocktail. Il en va de même durant les rencontres en librairie, surtout lorsqu’elles sont agrémentées d’un buffet. Il sera donc plus opportun d’approfondir ces questions sur le blog ou sur un autre support, peut-être papier, au cours des cinq prochaines années.

Pour cette raison, je suis heureux de céder la parole aux parrains et marraines de Raoul qui ont bien aimablement accepté de prendre une part active à cette rencontre, dans l’ordre de passage : Jeanne Dupendant, Franck Latty, Aurélie Tardieu et Serge Sur. Je vous remercie (applaudissements)".

5 ans du blog - Les discours et les photos

Jeanne Dupendant, doctorante à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense

"Pour fêter les 5 ans du blog « Le droit international expliqué à Raoul », j’ai choisi de vous conter sa fabuleuse histoire.

C’est pleine de désarroi que je contemplais, en ce mois de mars 2010, l’édition loin d’être achevée des Echos de Montvrai dont j’étais alors rédactrice en chef. Il s’agissait d’un numéro spécial de ce discret journal becqueco-gallo-francophone consacré aux 25 ans du concours Charles Rousseau – qu’il n’est plus utile de présenter puisque Hervé Valoche l’a souvent mis à l’honneur sur son blog.

J’étais prête à passer une nuit blanche de plus à essayer de pondre un article vaguement drôle, quand un doux cliquettement me sortit de ma torpeur, j’avais reçu un message !

Il émanait d’un certain Valère, un type qui avait l’air plutôt timide, qui disait me connaitre mais pensait que je ne me souvenais pas de lui et qui se disait prêt à « aider si nécessaire, pour un article ou plus » « en termes de rédaction pour mon petit journal ». Il terminait son message par un poli « cordialement » et je m’étonnai simplement qu’il ne me vouvoyât pas.

J’encourageai poliment – mais sans grande conviction – le jeune Valère à passer à l’action et retournai au travail, assez dépitée.

A ma grande surprise, je reçus quelques jours plus tard deux articles très prometteurs intitulés « G. Dufour : "Aujourd’hui j’ai peur mais je ne regrette rien" » et « DJ Dubuisson en tournée à La Haye » (les habitués du concours Rousseau imaginent de quoi et de qui il s’agit !).

Je saluai immédiatement la « plume journalistique » de Valère et lui commandai de nouveaux articles. Il signa ainsi pour le journal les horoscopes, mais c’est une autre contribution que l’histoire retiendra et qui arriva dans ma boîte mail le 13 avril 2010.

Bonsoir [Jeanne],

Mon esprit s’est emballé sur les amici curiae et ça donne ça. Je vous laisse juges de la pertinence (et de la longueur) de l’article!

Valère

La pièce jointe contenait un article que vous connaissez certainement tous « L’amicus curiae : itinéraire d’une créature indésirable. Par V.N., Chroniqueur judiciaire. ».

Je dévorai l’article qui mettait en scène pour la première fois la famille du jeune Raoul, adolescent un tantinet impertinent mais très attachant. L’amicus curiae y était comparé à la belle-mère, c’est-à-dire – je cite « une présence rarement sollicitée, hautement contrariante pour le/la maître(sse) des lieux et assortie de prises de position quelques fois hors de propos » (rires) – fin de citation.

Je réalise 6 ans après, la chance que j’ai eu de découvrir en primeur le premier article de celui qui ne s’appelait pas encore Hervé Valoche ! La justesse de la métaphore, aussi bien pour les amici curiae que pour les belles-mères (rires), le style précis, la pédagogie de cet article m’emballèrent instantanément. Je félicitai immédiatement le jeune Valère, l’autorisai à, pour ne pas dire l’implorai de, retoucher tous les articles des Echos de Montvrai et lui proposai une promotion (rires).

Quelques semaines plus tard, je confiais à Valère toute mon admiration pour sa plume et lui conseillais d’écrire d’autres articles juridico-humoristiques, pourquoi pas en créant un blog. Il suivit mon conseil un an plus tard en lançant en juillet 2011 « Le droit international expliqué à Raoul ».

Par ce conseil, fort avisé, je m’étais mise au chômage technique car Valère 2.0 aka Hervé Valoche n’avait plus besoin d’éditrice. Néanmoins, à l’instar de ces rockstars, fidèles à leur agent des débuts ou à ces présidents normaux qui voyagent en TGV, Valère n’a jamais oublié sa jeune éditrice. En effet, ce petit rôle que j’ai eu la chance de jouer dans sa vie m’a valu le rôle fictif de sœur d’Hervé Valoche dès septembre 2011. Fidèle, Valère m’a régulièrement sollicitée pour les anniversaires du blog, y compris cette année. Voilà donc ce qui m’a offert le privilège de prendre la parole aujourd’hui devant vous au milieu de superbes têtes d’affiche.

Valère, merci pour ton amitié et longue vie à Raoul !" (applaudissements).

5 ans du blog - Les discours et les photos

Franck Latty, professeur à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense

"A mon tour je remercie Valère pour son invitation ainsi que la Librairie de la cour de cassation. Je me suis un petit peu creusé la tête pour trouver comment rendre hommage au blog pour son cinquième anniversaire.

Je me suis dit qu’il existait une manière peu charitable de le faire, sous forme de remontrances : relever par exemple que la publication de posts se fait désormais à un rythme très lent. Je remarque aussi que Valère a eu tendance à faire appel à d’autres auteurs pour alimenter le blog. J’ai donc envie de dire qu’il faut se remettre au travail !

Puis je me suis dit qu’il existait une autre manière, celle que j’ai retenue, plus bienveillante et prospective. Vous savez tous que l’auteur du blog va entrer de plain-pied dans le métier d’enseignant-chercheur. Il va entamer sa « vraie » carrière en tant que maître de conférences à Toulouse où il va prodiguer la bonne parole du droit international dans des amphithéâtres bondés d’étudiants avides de savoir – on peut rêver (rires). Cela m’a donné l’idée de relire la publication consacrée aux profs de droit qui date d’avril 2012 et dans laquelle différents profils de professeurs et de maîtres de conférences sont croqués de manière assez truculente. Parmi les différents profils identifiés par Valère, je me demande finalement quel sera le sien. Alors… (rires).

Je ne vais pas tous les passer en revue mais j’en ai relevé quelques-uns.

Premier profil, le profil « Robert Redford » qui, je cite, « a un charisme qui n'est pas nécessairement physique. Cela relève plus d'une aura, une globalité, un ensemble indivisible, un col roulé particulièrement bien fait » (rires). Je connais des collègues qui portent des cols roulés… mais je ne me permettrai pas de les catégoriser ! Valère est-il un futur « Robert Redford » ? Je me dis que le col roulé, à Toulouse, cela peut être un peu pénible. A voir.

Deuxième profil identifié, « L’élève de… ». Je cite : « Tout juriste a un maître et celui-ci ne fait pas exception. Le problème est que cet enseignant a développé un phénomène d'addiction à toutes les écritures de son maître, addiction qu'il entend bien transmettre à plusieurs générations d'étudiants. Tout développement fourni pendant le cours sera immanquablement validé par la théorie du Maître, qu'il soit mort ou vif d'ailleurs ». Le test sera peut-être de voir la place qu’occuperont les immunités dans les enseignements de Valère !

Profil suivant, « Assassin’s Creed Exterminations ». Je cite : « Cet enseignant est craint à la fois par ses étudiants, l'administration et ses collègues. (rires) Pourquoi? Tout simplement à cause de sa capacité à vous planter une lame psychologique dans la carotide ». Contrairement à certains collègues que je vous laisse le soin d’identifier, il n’est pas dans la personnalité de Valère de jouir des tortures psychologiques infligées à son prochain. Je pense donc que l’on peut évacuer ce profil. Du moins, je l’espère (rires).

Autre profil, celui de l’enseignant qui lit son manuel sur un ton théâtral. Il n’existe pas encore de manuel de droit international rédigé par Valère. On aura peut-être bientôt le « Ndior » – on l’appellera comme ça – mais, dans l’intervalle, il pourrait tout à fait lire les posts de son blog comme s’il déclamait du Shakespeare. Je ne pense toutefois pas que ce sera son profil.

Le profil Dumbledore : « le professeur le plus charismatique de votre université, voire de sa discipline, voire du Droit. Il a une longue carrière derrière lui, un certain âge (50 ans minimum) et a écrit (en dormant) des ouvrages que vous seriez incapables d'égaler même avec équipe de quatre agrégés ». Peut-être, mais bon, là, c’est un peu prématuré (rires).

Il y a donc toute une palette de portraits que je ne vais pas reprendre : Mary Poppins, l’excentrique pédagogue ; le blasé qui, je cite, « vous retournera les tripes en évoquant les jurisprudences les plus abominables de l'Histoire » ; Théophile le théoricien, un théoricien inintelligible ; Horace Slughorn, juriste un peu mondain à ce que j’ai compris ; Flash Gordon, qui débite son cours à une vitesse fulgurante au point que les étudiants ne peuvent pas suivre ; le Ministre de l’Intérieur, qui crée, assez paradoxalement un climat d’insécurité dans l’amphithéâtre (rires), etc.

Mais en réalité, Valère a déjà identifié de manière prémonitoire – le post a été rédigé en 2012 – sa catégorie, à savoir celle qui s’intitule « Le Nouveau ». Je ne résiste pas au plaisir de vous lire ce qu’il a écrit sur cette catégorie : « Comme son nom l'indique le Nouveau est nouveau. Il a récemment fini son doctorat, vient d'être recruté pour un premier poste d'enseignement et bénéficie donc de la fougue de la jeunesse, qu'il ait été affecté à sa matière de prédilection ou à une autre beaucoup moins passionnante. Peu importe, il entend faire son travail avec discipline et bonne volonté. Il sera donc ouvert au dialogue avec ses étudiants et les chargés de TD de son équipe, fera en sorte de rendre son cours intelligible et sera aussi agréable que possible avec ses collègues plus expérimentés. Cela peut durer entre deux ans et une dizaine d'années selon la nature profonde du Nouveau ».

Sous-entendu : entre deux et dix ans après son recrutement, il sombrera lamentablement (rires) dans une autre catégorie que Valère décrit comme pouvant caractériser ensuite éternellement les traits de nos collègues. J’ai réalisé en lisant cela que cela fait pile dix ans que je suis entré dans la carrière d’enseignant-chercheur « titulaire »… (rires). Je ne suis donc plus un Nouveau, c’est sûr et certain, mais je préfère ne pas savoir dans quelle catégorie j’ai sombré. S’agissant de Valère, je pense qu’il faudra sans doute inventer, rédiger un profil sui generis : le profil de celui qui a « l’esprit Raoul ». Evidemment, je n’ai plus le temps de vous parler de l’esprit Raoul, de chercher à le définir, mais je pense que vous avez tous deviné de quoi il s’agit et peut-être que quelqu’un d’autre le fera après moi… Quoi qu’il en soit, je souhaite un très bon anniversaire au blog !" (applaudissements).

5 ans du blog - Les discours et les photos

Aurélie Tardieu, maître de conférences à l’Université de Caen Basse-Normandie

"Cher Valère, cher Hervé, cher Raoul, merci de m’avoir conviée à partager les cinq ans de valocheries, de valochades, qui font le plaisir des étudiants, des enseignants et aussi de ma mère, qui est une assidue du blog. Chose amusante : aujourd’hui c’est la Saint-Raoul mais aussi la Sainte-Edda, donc également la fête de ma mère.

Merci pour les étudiants. Souvent, les étudiants vont sur la toile et on regrette de les voir demeurer « wikipèdes », en d’autres termes, ils tâtonnent et restent généralement sur Wikipedia... On est toujours heureux de voir qu’un d’entre eux va, à un moment donné, découvrir le blog et, petit à petit, faire des émules, lancer un mouvement d’adeptes du mouvement raoulien (rires). Une nouvelle secte est en cours de création.

Merci également pour les non-juristes. Je repense beaucoup à mes années de doctorat, à ce moment où l’on est avec des non-juristes à une table et où vient la question « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » (rires). « Alors, je fais une thèse… ! ». Bonjour, j’ai 27 ans, je suis étudiante, ça commence bien (rires). Ensuite, « dans quelle matière ? ». « Le droit international public », ça se passe bien au départ, on peut parler de l’actualité mais il y a toujours un moment où quelqu’un va dire « Ah, j’ai une question en droit, au sujet de mon divorce, de mon dégât des eaux » (rires). Là, on n’est pas très très aidés… J’aurais bien voulu pouvoir leur tendre l’adresse du blog en me disant « Il ne sait pas qui est Raoul mais ça va venir ».

Puis arrive le moment où vous devez présenter votre sujet de thèse. Le mien fait 21 mots (j’ai compté) dont un adage latin. J’ai dû expliquer que la lex specialis n’était pas une maladie honteuse, qu’elle ne s’attrape pas en partageant un mojito (rires), qu’on peut éventuellement, après avoir bu quelques bières se lancer dans ces études-là, et si l’on boit beaucoup de bières, on peut même voir du jus cogens, mais je ne suis jamais allée jusque-là, j’ai toujours gardé ma dignité (rires ou « roooh » dans l’assistance, applaudissements d’une personne non identifiée).

Merci de montrer aux juristes de tout poil – là j’avais commencé une petite nomenclature un peu capillotractée  des juristes par discipline (poil dur, poil long…) mais je me suis dit que je n’avais que cinq minutes et qu’il n’était donc pas nécessaire de vous en faire profiter. Je disais donc merci de leur montrer que nous, internationalistes, sommes aussi des juristes, que le droit international public est une vraie discipline juridique qui s’appuie sur des éléments concrets, et que discipline et humour peuvent faire bon ménage. J’ai connu d’autres personnes qui savaient conjuguer discipline et humour mais ne le faisaient pas nécessairement volontairement…

En tout cas Raoul a bien de la chance d’avoir Hervé pour père et on enviera surtout ses étudiants (applaudissements)".

5 ans du blog - Les discours et les photos

Serge Sur, professeur émérite de l’Université Paris II Panthéon-Assas

"Je suis très heureux d’être là et de pouvoir vous féliciter à la fois pour le blog et pour votre nomination à Toulouse, qui va vous donner une base très solide pour enseigner.

Il se trouve que je ne suis pas un lecteur très assidu du blog, je le lis de façon intermittente, mais j’ai eu le privilège d’y écrire. Je pourrais donc me borner à répéter ce qui y est écrit, notamment les deux anecdotes qui illustrent l’évolution du droit international et de sa perception.

La première anecdote relate la rencontre entre Clemenceau et Wilson à la fin de la Première Guerre mondiale. Wilson fait l’éloge de la protection offerte par le droit international. Clemenceau lui montre le poulet rôti qui fait l’objet de leur dîner, et lui répond : « Regardez ce poulet rôti, il croyait au droit international » (rires). C’est une formule qui s’est vérifiée par la suite, l’année 1940 en est la démonstration.

Il y a une deuxième anecdote, beaucoup plus tard. Le juriste anglais Ian Brownlie est à La Haye pour y assurer, je crois, le cours général et dit à ses étudiants « Vous ne croyez pas au droit international ? Vous avez tort. Regardez le parking, vous allez y voir une Rolls. C’est la mienne. Voilà bien la preuve que le droit international existe ». C’est devenu une discipline qui nourrit beaucoup de gens. Beaucoup de gens (rires). Je ne sais pas si elle règle les problèmes de fond mais elle remplit déjà un office extrêmement satisfaisant pour nous tous (rires).

Mais je ne voudrais pas continuer dans une approche professionnelle. Je voudrais plutôt dire un mot sur l’enseignement.

Au fond, le problème qu’on a est le suivant : comment enseigner le droit international ? Il y a plusieurs types d’approches. Je vais reprendre des nomenclatures puisqu’après tout, on y a pas mal recouru – pas les vôtres, mais elles vont peut-être se recouper en partie. J’espère ne choquer personne mais je dirai qu’il y quatre approches possibles – il en existe certainement d’autres – mais ce sont les quatre auxquelles je songe.

La première est l’approche militante. C’est une approche qui est assez répandue, elle consiste à militer pour un bon droit international, celui qu’on imagine comme étant le droit international parfait, dont on s’étonne qu’il ne se soit pas encore réalisé et dont on se propose de contribuer à la réalisation. Je considère que c’est la maladie infantile des internationalistes et malheureusement elle affecte un certain nombre de collègues, pas nécessairement les plus jeunes. Je vous mets en garde contre les approches militantes du droit international qui peuvent apporter une satisfaction narcissique mais qui n’apprennent rien à personne et peuvent induire en erreur.

La deuxième approche possible est l’approche dogmatique. [à Franck Latty] Au fond, vous y avez fait allusion lorsque vous avez mentionné l’enseignant et ses Maîtres. L’approche dogmatique consiste à considérer que l’on a déjà résolu tous les problèmes parce que quelqu’un les a déjà posés et solutionnés – on se place donc dans son ombre ou l’on développe sa propre doctrine. Ce n’est pas vraiment une démarche militante car on est ici plutôt sur un registre intellectuel : on va vouloir caser le droit international dans un système que l’on aura construit et qui sera aussi clos que possible. Je dirais que c’est une approche adolescente, parce qu’on a besoin de sécurité intellectuelle et on tend volontiers à se reposer sur un système clos. En plus, cela permet de se débarrasser du droit international parce que, contrairement à Valoche, on ne se pose plus de questions. On a les réponses. A partir de là, on peut tranquillement aller au cinéma, vaquer à ses occupations et ne plus s’en soucier, alors que le droit international est une discipline qui conduit – Raoul en est la parfaite illustration – à se poser des questions.

La troisième approche est esthétique. Pour ma part, c’est celle que je préfère, tout en reconnaissant qu’elle est personnelle et qu’elle est un peu égoïste, évidemment, parce que le droit international peut procurer beaucoup de plaisir intellectuel. C’est une très belle construction intellectuelle. Il existe en effet des formules de la Cour internationale de Justice, des expressions de traités, qui sont parfaitement élégantes, qui sont agréables à lire et que l’on retient. On peut donc se baigner dans l’édifice du droit international, dans la piscine du droit international, comme on suit un opéra. Il y a une beauté de ce droit. On peut l’aimer pour cela, essayer de faire partager ce plaisir et cet amour. Evidemment, on n’en attend pas forcément de grandes réalisations pratiques, on est content lorsqu’elles se produisent mais ce n’est pas là l’essentiel. Cette approche-là est déjà, à mon avis, une approche adulte.

Il existe enfin une quatrième approche, c’est celle de Valoche, l’approche ludique, certainement la plus didactique, la plus pédagogique, parce qu’elle apprend tout en jouant. Mais le jeu est une chose sérieuse, le jeu obéit à des règles, le jeu n’est pas un pur divertissement, il comporte toujours un enrichissement intellectuel. Et lorsqu’on lit attentivement ce blog et les différents posts qui le composent – je ne les ai pas tous lus mais j’en ai lus certains –, on est frappé par la qualité des raisonnements qui y sont suivis, par la réalité des problèmes qu’ils soulèvent. C’est donc un véritable exercice d’enseignement, pas un simple divertissement. On pratique d’ailleurs beaucoup le jeu en droit international et ailleurs. [à Jeanne Dupendant] Vous mentionniez par exemple le Concours Rousseau. Ce concours est le type même du jeu qui est organisé pour perfectionner la connaissance et éventuellement favoriser le développement intellectuel, en tout cas pour former des esprits. Et je crois que ce blog contribue très largement à la formation, non seulement des jeunes esprits, mais aussi des vieux esprits comme le mien. Merci."

(applaudissements)

Notons que "@BetterCallBen" lui-même était venu avec son célèbre "Firebolt"!

Notons que "@BetterCallBen" lui-même était venu avec son célèbre "Firebolt"!

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24 novembre 2016 4 24 /11 /novembre /2016 00:07
La Cour pénale internationale - Si j'aurais su, j'aurais pas v'nu

Grand désarroi a frappé à ma porte… lorsque mon fils Raoul, 17 ans, rentrant d’une journée de procrastination lycéenne, m’a annoncé d’un air indécis qu’un voisin souhaitait me voir au plus vite.  "Genre, maintenant".

***

Le rejeton salue vaguement mon collègue Sabrin Rochas, venu à la maison pour l’apér… discuter de notre prochain projet de colloque. Lui et moi sommes fébriles dans la cuisine, tels des adolescents craignant d’être surpris par leurs parents en pleine consommation de substances illicites.

-Ne rentre pas de façon si brutale! J’ai cru que ta mère était revenue plus tôt que prévu. Quel voisin?

-Monsieur Salini.

Je soupire et explique avec délicatesse que je suis occupé à faire des sandwichs jambon-camembert, que j’ai des bières à décapsuler et que Raoul serait un brave garçon s’il allait mentir à Salini afin de lui laisser penser que je suis en déplacement au Kenya. Raoul rétorque que Salini m’attend devant le portail et m’a aperçu à la supérette près de l’animalerie, en train d’acheter des victuailles une heure plus tôt. Je réprime une vague intention criminelle.

-Je peux avoir une bière? tente Raoul, conscient de l’imminence providentielle de ses dix-huit ans.

-Non. Sabrin, j’en ai pour deux minutes. Le voisin veut sans doute encore m’emprunter la Black et Dekker, dis-je avec dépit.

-C’est pas un manuel de contentieux constitutionnel, ça ? répond Sabrin avec perplexité.

J’en déduis que Sabrin n’a guère bricolé dans sa vie, sauf si remanier les notes de bas de page de ses articles en suant à grosses gouttes à l’aube d’une deadline relève d’un tel exercice. Sans daigner lui répondre, je me dirige vers la sortie en préparant mon sourire le plus crédible. A peine ai-je ouvert la porte d’entrée que Salini traverse le jardin en quelques enjambées, étonnamment alertes dans la mesure où le brave homme porte dans ses bras un gros chat persan de 17 kilos, Charles-Alphonse. Salini se colle alors à moi, suscitant une angoissante proximité entre les griffes de son fauve et mon nouveau pull.

-Bonjour Monsieur Salini… Euh, vous êtes… très rouge… Tout va bien?

C’est un euphémisme : Salini ressemble à une publicité pour une teinte de vernis à ongles et transpire comme un internationaliste entré par erreur dans une bibliothèque de droit des sociétés. Il me semble aussi bouleversé que ce doctorant de ma connaissance qui, alors qu’il oeuvrait sereinement à l’achèvement de sa thèse sur la police des baignades, a découvert l’existence des affaires "burkini".

-Ne vous inquiétez pas Monsieur Valoche. C’est seulement que je suis allergique à la transpiration.

-Celle… des autres?

-La mienne.

-C’est fâcheux. Hem… Qu’y a-t-il ? Voyez-vous, je travaille sur un article important.

Charles-Alphonse, véritable détecteur de mensonges à poils longs, plisse les yeux et renifle mon pull avec une moue de suspicion. Salini m’explique alors que Madame Paulette, une voisine vivant deux rues plus loin, est terrifiée depuis qu’elle pense avoir vu un "réfugié syrien" traverser son jardin dans l’après-midi et qu’elle l’a appelé à l’aide.

-Vous vous rendez compte, un réfugié syrien, ici !

J’exprime mon scepticisme. Aucun migrant digne de ce nom, tout syrien qu’il soit, ne serait parvenu à atteindre notre patelin. Il faut dire que, soucieuse de dissuader les migrants de venir s’établir dans l’agglomération, la commune voisine a organisé en grande pompe (et non sans une certaine hâte) son jumelage avec la ville de naissance de Viktor Orban, en Hongrie.

-Madame Paulette est toute chamboulée. Elle a cru qu’il était venu lui ôter la vie.

-Je suis profondément choqué mais je ne comprends pas ce que j’ai à voir là-dedans. Appelez la police!

Charles-Alphonse miaule d’un air courroucé. Je recule d’un pas.

-Madame Paulette ne veut pas. Elle a peur de passer pour folle.

-Et pour cau… Je veux dire que… personne n’oserait penser cela. Mais qu’est-ce que vous me voulez dans ce cas?

-Madame Paulette affirme que c’est de votre faute à vous « les internationalistes » si les migrants syriens qui sont menacés de massacre par Bachar El Hussein (sic.) ne sont pas protégés par le droit international et viennent se réfugier chez nous. Elle exige que vous veniez vous amender en installant le système d’alarme dont elle vient de faire l’acquisition pour se protéger.

-QUOI? Mais, quel rapport!? J’y suis pour rien. Et je suis sûr que la mégère Paulette a affabulé. Elle a 102 ans, bon sang! Et pourquoi vous ne le faites pas vous-même plutôt que de jouer les messagers?

-Et si je tombe sur le migrant? J’ai déjà pris de gros risques en venant vous avertir!

-Ils ont l’air sympa tes voisins, intervient soudain Sabrin qui m’a rejoint sans crier gare.

Alors que je l’interroge du regard pour connaître les raisons de sa présence, Sabrin me signale que je suis sorti avec le décapsuleur à la main, le laissant manifestement dans une situation de détresse émotionnelle (Sabrin, pas le décapsuleur).

-Vous faites partie du conseil de quartier, vous n’avez pas trop le choix, conclut Salini en haussant les épaules. Si j’étais vous, j’irais la voir au plus vite. Elle menace d’appeler BFM TV et de faire un procès à la Cour pénale internationale pour non-assistance à personne en danger si le migrant réapparaît. Elle vous attend avant la tombée de la nuit.

Salini et son chat diabolique quittent le pas de ma porte sans même me saluer. Je ne peux m’empêcher de penser que Charles-Alphonse a flairé ce que je cache à la maison…

La Cour pénale internationale - Si j'aurais su, j'aurais pas v'nu

***

Bon gré, mal gré, Raoul (convaincu par la menace d’une coupe budgétaire), Sabrin (convaincu par la menace d’être privé d’apéro) et moi (en ma qualité d’internationaliste perfide, visiblement) nous retrouvons une vingtaine de minutes plus tard chez Madame Paulette, à l’autre bout du quartier, pour installer le système d’alarme. Alertés par l’affaire, plusieurs de nos voisins se sont barricadés chez eux, persuadés qu’un migrant renégat, sans doute agressif selon Morgane Van Der Carpe, rôde encore dans les parages. Certains se sont pourtant déclarés enthousiastes à l’idée que les caméras de BFM TV débarquent dans notre lotissement.

La vieille mégère Paulette nous accueille dans sa maison, dont les ornements en imitation "or défraîchi" semblent rivaliser d’une ingéniosité toute artificielle avec la maison de Donald Trump. Tandis qu’elle nous sert du thé en maugréant  (car, visiblement, cette marque – tombée en faillite – était excessivement onéreuse en 1997 et elle souffre de nous en offrir), Raoul s’évertue à déplier un escabeau rouillé au milieu du salon encombré. Le regard de Sabrin oscille entre le kit d’installation du système d’alarme, Madame Paulette et moi, comme pour me dire "Qu’est-ce que je fiche là?".

-Vous vous rendez compte, un syrien! vitupère la vieille Paulette en transportant une théière brûlante avec une agilité exceptionnelle.

-Comment savez-vous qu’il s’agit d’un syrien? tente Sabrin, perplexe.

-Je le sais, c’est tout.

-Ah… Argument décisif, en effet.

-En même temps, on ne peut pas leur en vouloir à ces pauvres malheureux, ajoute-t-elle. Vous vous rendez compte, leur président les massacre sans sourciller et personne ne dit rien. Le droit international et toutes ces sornettes… A mon époque, on avait au moins la décence de tuer son peuple à l’abri des médias. Dites-moi Monsieur Valoche, pourquoi est-ce que la Cour pénale ne fait rien pour ces gens?

Sabrin retient difficilement un sifflement mais se garde bien d’intervenir.

-Euh… papa, c’est pas un système d’alarme, me chuchote Raoul en me montrant la boîte. C’est juste un détecteur de fumée. La mamie Paulette a pas acheté le bon truc.

-Tsss. Bon. Installons-le quand même, elle n’y verra que du feu (ho ho!). Vu la tronche de la gazinière qui se trouve dans la cuisine, je prédis un incendie d’ici quelques mois…. (je m’éclaircis la voix) Madame Paulette, voyons, nous avons déjà eu cette conversation lors de la dernière fête des voisins. La Cour pénale internationale (CPI) ne fait pas ce qu’elle veut. Il ne s’agit pas d’une sorte de super-policier ayant compétence… partout.

Supervisant avec bienveillance l’installation par Raoul du détecteur de fumée anti-migrant, je rappelle à Madame Paulette que la Cour pénale internationale, qui a été créée par le Statut de Rome (adopté le 17 juilllet 1998 et entré en vigueur le 1er juillet 2002), est compétente à l’égard de quatre crimes graves touchant "l’ensemble de la communauté internationale" : le génocide ; le crime contre l’humanité ; le crime de guerre ; le crime d’agression, une fois qu’une disposition définissant ce crime aura été adoptée – ce n’est pas encore le cas (article 5 du Statut).

La CPI ne doit surtout pas être confondue avec la CIJ - Cour internationale de Justice, juridiction internationale n’ayant pas de compétence en matière pénale. D’ailleurs la CPI ne peut juger que des individus et n’est pas compétente pour des contentieux interétatiques (entre Etats)! Elle n’est pas rattachée à l’ONU, même si elle entretient des liens de coopération avec celle-ci.

Il existe/ait d’autres juridictions pénales internationales ad hoc n’ayant compétence que pour juger certains crimes géographiquement localisés, dans le cadre de certains conflits (Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, Tribunal pénal international pour le Rwanda…). On pourrait également mentionner le cas des juridictions pénales internationalisées (Tribunal spécial pour le Liban, Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, etc.) Faute de place, nous en parlerons une prochaine fois.

 

La Cour n’est compétente qu’à l’égard des Etats qui ont ratifié son Statut (voyez les éléments sur les traités), à l’égard de leurs ressortissants (auteurs) ou sur acceptation expresse d’un Etat qui n’est pas partie à cet instrument (en d’autres termes, il déclare accepter la compétence de la Cour pour un crime spécifique). Par conséquent, en admettant qu’un Etat n’ait pas cru bon de devenir partie à ce fameux Statut de Rome, la Cour n’a pas compétence pour juger les individus ou les actes visés. C’est notamment pour cette raison que la Cour ne peut appréhender les faits commis en Syrie. Cette dernière n’est pas partie au Statut de Rome.

Précisions qu’il existe une exception à cette règle de compétence, à savoir l’hypothèse dans laquelle une "situation" serait déférée au procureur de la Cour par le Conseil de sécurité agissant en vertu du chapitre VII de la Charte des Nations Unies. Mais cette hypothèse est peu vraisemblable. D’ailleurs elle a échoué en 2014, dans le cas syrien, suite au veto de la Russie et de la Chine.

Le Conseil de sécurité a déféré à la CPI des situations relatives au Darfour en 2005 et à la Libye en 2011

 

Suite à cette explication, j’ai le sentiment que Madame Paulette manifeste encore plus de défiance à l’égard de la CPI. Elle me ressert du thé, sans doute pour me punir.

-On pourrait également envisager que la Syrie accepte de donner compétence à la Cour pour enquêter… mais cela n’arrivera que lorsque les poules auront des dents, précise Sabrin, goguenard. Elle n’y a aucun intérêt.

-Drôle de juge, s'étonne Madame Paulette. Sa compétence repose donc sur la bonne volonté des personnes qu’il pourrait être amené à sanctionner?

-Je suis d’accord, admet Raoul. Quel est l’intérêt de la justice pénale si les personnes qui ont le plus de risques d’être poursuivies peuvent esquiver la Cour? En gros, ça veut dire qu’un chef d’Etat qui massacre sa population n’a pas à répondre de ses actes. Il y a quand même de gros pays comme les Etats-Unis, la Chine ou la Russie qui ne sont pas parties. C’est gênant, non?

Damned. Raoul s’y connaît un minimum? Je secoue son escabeau pour l’inciter à se taire.Il est vrai que non seulement les Etats-Unis ont refusé d’adhérer au Statut de Rome, mais ils ont en plus négocié avec plusieurs dizaines d’Etats la conclusion de traités bilatéraux par lesquels ces derniers s’engagent à ne pas livrer de citoyens américains à la Cour. Or, les activités des Etats-Unis suscitent actuellement l’intérêt de la Cour, l’armée américaine ayant, selon le Bureau de la Procureure, commis des crimes de guerre en Afghanistan. Les chances de poursuite sont cependant quasi inexistantes, faute de compétence de la Cour.

-On peut relativiser. Un peu. Mettez-vous à la place des négociateurs du Statut. Vous croyez vraiment qu’il était possible de créer une juridiction pénale omnipotente sans que les Etats eux-mêmes bloquent le processus? La création de la CPI a été complexe et a nécessité des mobilisations convergentes de la société civile et de plusieurs Etats. Il fallait faire des compromis pour inciter le maximum d’Etats à ratifier le Statut. Le bien est l’ennemi du mieux. Ou l’inverse, il me semble… Bref, on a voulu concilier développement d’une justice pénale universelle et respect de la souveraineté des Etats. D’ailleurs, notez bien que la CPI ne peut traiter une affaire que si les juridictions de l’Etat qui est normalement compétent n'initient pas elles-mêmes des poursuites (on parle généralement de compétence "complémentaire" ou "subsidiaire" de la CPI). C’est ce qu’on appelle ménager la chèvre et le chou.

J’ai un problème avec les proverbes et dictons aujourd’hui…

-Je ne sais pas, Hervé, dit Sabrin. A dire vrai, je comprends la logique mais j’ai toujours été gêné par le fait que la compétence de la Cour dépende du consentement des Etats.

-Mais c’est pourtant le principe de base en matière de contentieux international. Le consentement.

-Certes mais on envisage ici des crimes graves. Mentionnons également le fait que la Cour ne dispose pas de moyens répressifs. Son action ne repose que sur la coopération des Etats de la communauté internationale.

-Ah bah pour sûr, la CPI n’a pas d’unité d’élite comme dans la série Crossing Lines, si c’est ce que tu espérais!

-Oulà, non, pas à ce point, ne m’insulte pas!

Un scandale cette série. Une unité spéciale de la Cour pénale internationale enquêtant sur des crimes de droit commun avec l’appui d’Europol. Avec MARC LAVOINE EN PRIME? Et pourquoi pas pas créer une série «Paris, police administrative - Unité d’élite», pendant qu’on y est? Passons.

La Cour pénale internationale - Si j'aurais su, j'aurais pas v'nuLa Cour pénale internationale - Si j'aurais su, j'aurais pas v'nu

-Hummm, fait Madame Paulette, pas convaincue par notre échange.

Sa perplexité à l’égard de la CPI n’est pas illégitime. En substance, c’est comme si je confiais mes fils à une école privée en refusant que le personnel enseignant exerce son autorité sur eux et en m’abstenant par ailleurs de les sanctionner moi-même. Je me racle la gorge avant de reprendre :

-A mon avis, le point le plus gênant dans tout ça, c’est que la CPI traverse actuellement une crise sans précédent, qui affecte grandement sa crédibilité. Plusieurs Etats africains, pourtant parties au Statut de Rome, ont annoncé leur souhait de se retirer. Ils dénoncent ce qu’ils qualifient de justice à deux vitesses ciblant davantage leur continent : Afrique du Sud, Burundi, Gambie (pour l'instant). L’Union africaine avait d’ailleurs annoncé début 2016 son intention d’amorcer un plan de retrait de ses membres, suite à l’adoption d’une résolution proposée par le président du Kenya, Uhuru Kenyatta. Il faut dire que les dirigeants africains avaient été échaudés par les tentatives de poursuites menées par la CPI à l’encontre du président kenyan, finalement abandonnées en décembre 2014 (ou là). Certains considèrent que les pays africains n’ont finalement manifesté leur défiance à l’égard de la Cour qu’à partir du moment où celle-ci a commencé à s’intéresser à leurs dirigeants en exercice… C’est un peu la politique du "si j’aurais su, j’aurais pas v’nu", incarnée par le Petit Gibus dans la Guerre des boutons. "On veut bien jouer le jeu, mais uniquement si on ne se fait pas taper dessus".

Le mouvement ne se limite pas au continent africain. La Russie, qui avait pourtant signé le Statut mais ne l’avait pas ratifié, a annoncé retirer sa signature, s’estimant déçue par le manque d’indépendance de la Cour. Une certaine conception de la déception… Elle pourrait être suivie par les Philippines… Néanmoins, même si ces différents pays quittent effectivement la Cour, ça ne remet pas leur compteur à zéro :

Article 127 Retrait

1. Tout État Partie peut, par voie de notification écrite adressée au Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies, se retirer du présent Statut. Le retrait prend effet un an après la date à laquelle la notification a été reçue, à moins que celle-ci ne prévoie une date postérieure.

2. Son retrait ne dégage pas l'État des obligations mises à sa charge par le présent Statut alors qu'il y était Partie, y compris les obligations financières encourues, et n'affecte pas non plus la coopération établie avec la Cour à l'occasion des enquêtes et procédures pénales à l'égard desquelles l'État avait le devoir de coopérer et qui ont été commencées avant la date à laquelle le retrait a pris effet ; le retrait n'affecte en rien la poursuite de l'examen des affaires que la Cour avait déjà commencé à examiner avant la date à laquelle il a pris effet.

 

En gros, il faudra respecter ce délai pour que le retrait soit effectif. Et ce dernier ne compromet pas la compétence de la Cour pour des affaires qui font déjà l’objet d’enquêtes. N’empêche, cette situation n’est pas complètement inattendue. Les Etats africains menacent depuis plusieurs mois (cf. plus haut) de rompre avec la Cour… Ironie du sort, ils sont les premiers à avoir signé le Statut et à avoir soumis des dossiers à la Cour. Ajoutons que la Procureure de la Cour, Fatou Bensouda, est de nationalité gambienne.

-Mais pour Bachar El Hussein (sic.) alors? reprend Madame Paulette.

-Ma foi, tant que le Conseil de sécurité ne se saisira pas du dossier… Rien à voir pour le moment. Et même dans l’hypothèse hypothétiquement hypothétique où ce serait potentiellement le cas, il suffirait que Bachar El Assad s’abstienne de se rendre sur le territoire d’Etats susceptibles de le livrer à la CPI. Prenez l’exemple d’Omar El-Béchir, le président soudanais! Deux mandats d’arrêt ont été émis en 2009 et 2010 car ce sombre personnage est visé par dix chefs d’accusation (crimes contre l’humanité, crimes de guerre, génocide). Las, il a pu se rendre à plusieurs sommets de l’Union africaine organisés sur le continent sans que les pays hôtes ne l’inquiètent. En juillet 2016, la ministre rwandaise des Affaires étrangères  a même déclaré la chose suivante, alors que le pays s’apprêtait à accueillir le Sommet : "le Rwanda n’a pas ratifié le statut de Rome, traité fondateur de la CPI, et n’a donc aucune obligation, ni aucun droit d’arrêter M. Béchir". Toujours en 2016, de façon plus marquante, l’Afrique du Sud, qui avait l’obligation de l’arrêter lorsqu’il s’est rendu sur son territoire, s’en est abstenue, suscitant de vives tensions y compris au sein du pays.

La Cour pénale internationale - Si j'aurais su, j'aurais pas v'nu

-C’est beau, conclut Sabrin alors que Raoul semble être parvenu à fixer tant bien que mal le détecteur de fumée au plafond.

-Mais, mon migrant syrien alors? insiste Madame Paulette.

Je lui adresse un sourire aussi rassurant que possible, ce qui ne manque pas d’accroître son anxiété.

-Soyez tranquille, je vous promets qu’il ne reviendra pas. Ce système d’alarme est dissuasif et capte les mouvements sur un vaste périmètre. Je pense qu’on va pouvoir vous laisser, hein ?

-Oh. Si vous le dites. Merci. MAIS, je ne suis pas convaincue, sachez-le.

-Il y a bien longtemps que j’ai renoncé à convaincre les gens des vertus du droit international!

***

Alors que Raoul et Sabrin et moi rentrons à la maison, Raoul s’étonne que j’aie pu promettre à la vieille Paulette que le migrant syrien ne reviendrait pas. Et s’il existait réellement? Je hausse les épaules, lui répète qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter et l’invite à me suivre dans la cuisine. Raoul sursaute alors en entendant un miaulement inhabituel, puis en repérant un chat roux tigré, assis de manière opportune sur un gros traité de Droit international pénal.

-Ce crétin s’était échappé. J’ai dû le poursuivre jusque dans le jardin de Madame Paulette et elle m’a sans doute aperçu de loin. C’est moi le fameux "migrant syrien".

Je présente fièrement à Raoul ma nouvelle acquisition. Ce chat.

-Je suis passé devant l’animalerie tout à l’heure et j’ai trouvé que cette bête avait du panache. J’ai décidé de l’appeler Mr Gabcikovo Nagymaros. Gabci, comme diminutif. Une fois que je l’aurai dressé, il saura aller me chercher des ouvrages dans la bibliothèque.

-Bah tiens, ricane Sabrin en décapsulant enfin sa bière.

-Ah. Euh… cool, dit Raoul. Gabci… ? Mais… tu as demandé son avis à maman?

Ma chère et tendre va certainement me disperser puis me ventiler. Mais ça, c’est une autre histoire.

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Soyez Les Bienvenus!

  • : Le Droit international expliqué à Raoul
  • : Blog destiné aux juristes en droit international, à leurs proches et aux curieux. Si vous parvenez à faire comprendre la clause de la nation la plus favorisée à votre maman grâce à ce blog, son objectif sera atteint. Animé par Valère Ndior, professeur de droit public à l'Université de Bretagne occidentale.
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Voyez aussi le projet de recherche de l'ULB Droit international et Cinéma et ses analyses de films et séries (dir. Olivier Corten et François Dubuisson).

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Sakay, Jarod
Sébastien
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Stocri
Sur, Serge
Thibault
Thomas
Valoche, Hervé

 

Merci à tous ces enseignants, étudiants et amis du droit international !