Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
6 juillet 2019 6 06 /07 /juillet /2019 13:26
L’association des Contributeurs et Directeurs de Publications Anonymes (CODIPAN)

Procès-verbal

Réunion de l’association des Contributeurs et Directeurs de Publications Anonymes (CODIPAN)

18 juin 2019

Salle 114, Faculté de droit de Paris-Porréal Un-Peu-Plus-Au-Nord-Est

Présents : Mariska Borloustzcvich, Nicolaï Chevallier, Yann Destrier, Anissa Gotrin, Lucas Hives, Lenaïs Menhir, Claire Paquet de Cristofis, Sabrin Rochas, Hervé Valoche, Martine Vernasi et un certain nombre de personnes ayant omis de signer la feuille de présence [i.e. auxquelles l’auteur de ce blog n’a pas envie de donner de nom].

Excusés : Lauranne Cheminée, Conrad Dichotome, Elodie Maliki, Abdel Iss, Christiane Plonjon, Jarod Sakay.

Début de la réunion à 12h24

Point 1 : Errances procédurales

En sa qualité de président suprême de l’association, Hervé Valoche souhaite la bienvenue aux participants, non sans déplorer le début tardif de la réunion résultant de l’arrivée progressive des membres sur une période de 24 minutes. Il est rappelé aux enseignants-chercheurs que « je n’avais pas vu l’heure », « j’ai croisé la Doyenne », ou « je finissais de rédiger un courriel » ne sauraient constituer des motifs décisifs ou excusables de retard.

La trésorière, Claire Paquet de Cristofis, propose une motion visant à verrouiller la porte pour empêcher l’arrivée d’autres retardataires. La motion est adoptée à une majorité de 10 contre 8.

Affirmant s’exprimer au nom d’une majorité silencieuse, Anissa Gotrin demande l’ajout à l’ordre du jour d’une discussion relative à l’adéquation du titre de « président suprême », considéré comme « excessif ». Pointant du doigt l’horloge de la salle (hors service depuis 2014), le président suprême rappelle à tous que la réunion a déjà pris du retard et suggère que l’étude de la question soit reportée à la prochaine assemblée générale.

Un débat houleux s’ensuit sur la rédaction du procès-verbal, après qu’il ait été constaté que personne n’en a assumé la responsabilité depuis le début de la réunion. La lecture des statuts et l’invocation d’une coutume associative s’avérant infructueuses, le secrétaire général Yann Destrier se livre de mauvaise grâce à l’exercice malgré une injustice flagrante qui entraînera sans doute des représailles légitimes.

Un membre retardataire tente en vain de forcer la porte pour rejoindre la réunion. Il se résout à partir après une dizaine de secondes de silence pesant.

Point 2 : Activités à venir

Le Directeur des activités festives, Sabrin Rochas, rappelle aux membres que la prochaine édition du BMIJ (prononcer « Bémij » – Barbecue-Margarita-Inter-Juristes) se tiendra le samedi 22 juin à partir de 13h30. Le partenariat établi avec les collègues sociologues du laboratoire S.O.L.O. permettra aux participants de bénéficier pour la première fois de divertissements variés : tombola, dégustation de spiritueux et initiation à la sculpture de glace, entre autres.

La vice-présidente Martine Vernasi exprime sa grande perplexité, estimant qu’il est peu judicieux d’investir dans une telle activité durant un épisode de canicule, et certainement hasardeux de confier des objets pointus ou tranchants à des universitaires à la suite d’une dégustation d’alcools à forte intensité. Un débat nourri est alimenté par les remarques de plusieurs membres. Faute de consensus toutefois, et face au refus des membres d’organiser un nouveau vote sur une « question anecdotique », les activités susmentionnées sont maintenues.

Manifestement soulagé, Sabrin Rochas rappelle enfin aux membres que tous doivent apporter des gâteaux faits maison à la rencontre.

Point 3 : Vie de l’association

Hervé Valoche se réjouit de voir le nombre de membres du CODIPAN augmenter. Il considère toutefois que la popularité de l’association démontre le mal-être croissant des universitaires face à des calendriers d’écriture de plus en plus chargés. La doctrine du « Je suis hélas indisponible » semble avoir de la peine à s’ancrer dans la pratique académique.

Le phénomène entraîne des conséquences dramatiques pour les vies professionnelle et personnelle des universitaires : travail nocturne ; irritation ; alimentation peu équilibrée ; stress accru des directeurs de publication ; scories dans les ouvrages ; etc. Le président suprême scande avec vigueur – il frappe à trois reprises du poing sur la table – la cinquième maxime du CODIPAN : « le malheur des contributeurs cause le malheur des directeurs de publication ».

Une fois la flaque de café sur la table épongée, Hervé Valoche poursuit son propos introductif. Des phrases révélatrices du mal-être académique en matière de calendrier d’écriture intègrent les échanges quotidiens des universitaires : « As-tu déjà rendu ton chapitre ? », « Mille excuses », « Je suis sous l’eau », « J’espère ne pas être le dernier », « Je suis parti en weekend en oubliant mon ordinateur, lol », « EDF a coupé mon courant, je t’écris depuis chez une amie ». Enfin, les alliances précaires entre contributeurs retardataires se font de plus en plus fréquentes, dans le but de « pigeonner » les directeurs de publication.

Lenaïs Menhir intervient alors, affirmant que les colloques sont la première cause de ce mal : appâtés par la perspective d’un déplacement dans un département inconnu ou par celle de retrouvailles avec des collègues appréciés, les intervenants ont rarement conscience de l’étendue réelle de leur engagement. Ce n’est qu’après avoir accepté d’assurer une communication orale qu’ils découvrent « avec effroi » le projet de publication associé et s’engouffrent dans la « spirale du déni ».

Après s’être fait discrètement expliquer les denses et techniques propos de son collègue, Hervé Valoche approuve vigoureusement, rappelant qu’il a lui-même fait preuve de faiblesse : le président suprême a accepté, quelques mois plus tôt, d’intervenir dans deux colloques qui, en raison d’un alignement défavorable de planètes (et surtout d’une grève perlée des transports ferroviaires), ont finalement été organisés le même jour. Embarrassé, il a jugé préférable de maintenir ses interventions dans les deux manifestations malgré leur tenue dans les locaux d’universités séparées par trois lignes de RER et une correspondance à Châtelet-les-Halles. Pris de vertige durant le cocktail du second colloque, il a été contraint de quitter les lieux en urgence, à regret, après seulement cinq flûtes de champagne et trois bouchées au saumon.

Le CODIPAN se réjouit de l’organisation en 2021 d’un congrès commun avec l’association des « Acquiesceur.se.s anonymes », dont le rapport annuel 2018 qualifie (p. 107) le retard éditorial d’« addiction manifeste », laissant ainsi entendre que certains universitaires verraient la surcharge d’écriture comme le « sel de la vie ».

Point 4 : Témoignage des membres

Conformément à l’ordre du jour, les témoignages de trois membres sont présentés aux fins de partage d’expérience. Leurs noms ne sont pas reproduits dans le procès-verbal afin de préserver leur honneur, conformément à la motion adoptée le 17 janvier 2016.

a) Membre X

Le membre X, « publiant fréquent », estime être en situation de cavale permanente, au point de ne plus oser mener une quelconque activité sur les réseaux sociaux, même sous pseudonyme. La situation est devenue particulièrement gênante lorsque son fils Raùl [le nom a été modifié] a croisé la fille de sa directrice de publication dans la cour de récréation et que cette dernière a interrogé son camarade sur des thématiques étrangement ciblées (ex : « Est-ce que ton père passe beaucoup de temps devant son ordinateur en ce moment ? »).

Le membre X a alors poussé son fils à corrompre la fille de sa directrice de publication avec une quantité certaine de confiseries, afin que celle-ci aille rapporter à sa mère que le pauvre contributeur avait été porté disparu au Guatemala lors d'une mission humanitaire et ne serait sans doute pas libéré avant au moins quinze jours (ce qui était particulièrement dommage car « il ne lui restait plus que cinq lignes à écrire »). Quelques membres de l’association, sidérés, portent la paume de la main gauche ou droite à leur visage.

Le membre X reconnaît s’être « tiré une balle dans le pied à de nombreuses reprises », ayant par exemple accepté d'intervenir dans un colloque en droit des obligations (alors qu’il est spécialiste de droit international public), appâté par la perspective de passer deux jours aux Bahamas « aux frais de la princesse ». L’ouragan Benicio ayant compromis la tenue du colloque, le membre X s’est retrouvé contraint d’écrire une contribution en droit des obligations sans même avoir « vu la couleur de Nassau », ce qui lui a, selon ses propres termes, « servi de leçon ».

b) Membre Y

La membre Y révèle accumuler jusqu’à trois ans de retard dans le rendu de certaines contributions, au point que plusieurs de ses collègues se demandent si elle a quitté l’enseignement supérieur. Pire encore, la membre Y est parvenue à elle seule à retarder la publication d’un ouvrage collectif de quatre ans, rendant son contenu si obsolète que les directeurs de l’ouvrage ont, de façon stratégique, ajouté le sous-titre « Une perspective historique » à l’intitulé pour ne pas compromettre la parution.

Récemment, mise au pied du mur par la septième relance d’un directeur de publication (arrivée de façon préoccupante par pli recommandé), la contributrice a d’abord envoyé un message sans pièce jointe à son directeur de publication pour gagner quelques heures de répit – il ne lui restait que le II/B à rédiger. A sa grande horreur, le directeur de publication a réagi dans les sept secondes ayant suivi l’envoi du courriel, notant qu’il manquait la pièce jointe.

« Falsificatrice de l’extrême » (selon ses propres termes), la membre Y a alors renvoyé un fichier « .odt » dans lequel elle avait inséré pas moins de trente-six pages de lignes de code java empruntées à son époux programmeur. Inspirés par cette stratégie, deux autres contributeurs retardataires ont fait de même, amenant un directeur de publication déjà épuisé à penser que son ordinateur était vérolé. Lenaïs Menhir constate, non sans gravité, qu’il s’agit là d’un exemple remarquable de « spirale du déni », susceptible de causer la perte des directeurs de publication.

c) Membre Z

Du côté des directeurs de publication, le membre Z dit avoir été tant « poussé à bout » qu’il a frôlé le point de non-retour. Pourchassant en vain plusieurs de ses contributeurs dispersés sur le territoire français, le membre Z s’est surpris à naviguer sur le dark web en quête de prestataires est-européens spécialisés dans la « persuasion physique transnationale ».

Menacé de plainte pour harcèlement par l’un de ses contributeurs, il a fini par réaliser que la situation lui échappait et qu’il risquait le pire. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé à intégrer le CODIPAN.

Un débat animé s’ensuit sur les malheurs des directeurs de publication causés par les « mystifications » ou « chafouineries » récurrentes des contributeurs. Le président suprême lance un appel aux membres afin de constituer un groupe de travail destiné à rédiger des lignes directrices susceptibles d’être diffusées au sein de la communauté universitaire. Le congrès commun de 2021 pourrait éventuellement mener à la création de processus de médiation mis à la disposition du plus grand nombre.

Point 5 : Varia

L’heure « tournant » et de nombreux collègues ayant « vraiment faim », Hervé Valoche conclut en demandant à l’ensemble des membres de prononcer en chœur la première maxime du CODIPAN :

« Cher collègue, je suis malheureusement indisponible en raison d'un programme de travail déjà chargé. Je souhaite toutefois le plus grand succès à votre projet. Bien cordialement, X »

L’ordre du jour étant ainsi épuisé, la réunion s’achève à 13h26.

***

-Dis Hervé, tu sais quel type de gâteau tu vas apporter au BMIJ ? lui demanda gravement Mariska alors que la salle 114 se vidait progressivement.

-Aucune idée, j’avoue n’avoir même pas commencé à y réfléchir… Et toi ?

-J’ai une ou deux idées et j’ai rassemblé de la doc’ mais je suis déjà prise dans la spirale des gâteaux de kermesse pour mes enfants. C’est quand même dans quatre jours… Sabrin va faire la tronche si on ne joue pas le jeu.

-Bah, au pire, je me réveillerai un peu plus tôt samedi pour boucler le gâteau ou j’arriverai en retard au BMIJ, hein. De toute façon, je suis sûr qu’on ne sera pas les derniers.

Ils rirent de façon entendue.

Partager cet article
Repost0
17 janvier 2019 4 17 /01 /janvier /2019 19:45
Q (Desmond Llewelyn) dans la saga James Bond

Q (Desmond Llewelyn) dans la saga James Bond

Après avoir mis en garde les correcteurs de France et de Navarre contre les dangers que recèlent les copies d’examen, Dichotome, contributeur occasionnel du blog, revient pour partager avec nous sa longue expérience de surveillances d’amphithéâtres bondés. Il expose à cette occasion les techniques les plus scandaleuses de triche employées en examen, toutes tirées de la réalité.

Surveillants, soyez attentifs : ces techniques pourraient être utilisées contre vous (avec un taux de succès relativement faible). Etudiants, ne soyez pas dupes : les surveillants vous voient.  Ne tentez pas de reproduire ces expériences dans vos universités. Vous n'y gagneriez qu'un aller-simple vers le conseil de discipline.

***

Dany O. n’était pas le meilleur étudiant qu’avait eu Raoul Valoche en TD cette année-là. Aussi quelle ne fut pas sa surprise quand il découvrit que tous les membres de son groupe de cancres avaient passé la première année de droit avec brio. Confiant dans la portée salvatrice du sermon prononcé lors de son dernier TD, Raoul termina la réunion de délibération annuelle un sourire aux lèvres. « Papa sera fier de moi » se gargarisa-t-il tout bas.

***

« Pour réussir un braquage, il faut une bonne équipe et la complicité du système ».

Hervé V, leva les yeux du dernier article du Doyen Vernasi-Paquet. A une table voisine, une quinzaine d’étudiants, écoutaient religieusement l’un de leurs camarades. Ce dernier savourait l’effet de sa petite phrase en dégustant un volluto. Hervé allait reprendre sa lecture quand le jeune homme reprit.

« On les a mystifiés à l’université. Tous reçus, et avec mention. Quand je pense qu’il y a des étudiants suffisamment cons pour passer leur partiel honnêtement… ».

Délaissant Vernasi-Paquet et son célèbre exemple de la selle de poney ornée de plume, Hervé laissa le fiel de Dany O. couler sirupeusement dans ses trompes d’eustache pendant que le jeune homme déballait devant l’assemblée de ses petits camarades les trucs et astuces de chacun des membres de la bande.

  1. L’artisan

- Le moine copiste : Si l’enluminure est tout un art, il faut savoir écrire petit et de façon condensée pour faire tenir tout son cours sur une feuille de papier. L’écolo est une version écologiquement responsable du moine copiste. Il récupère ses brouillons des partiels antérieurs pour une nouvelle utilisation. Attention à l’effet Valérie Damidot : une page rose dans des brouillons bleus, c’est la faute de goût assurée. 

- R.I.P perd : Hommage à Grotius, c’est une trahison de l’histoire juridique que de vouloir sanctionner le propriétaire d’un Code annoté. « Les étudiants ayant glosé toute l’année, se trouveraient fort dépourvus une fois le partiel venu, si à leur côté ne se trouvait pas un code annoté ». Fable de l’Université de R. Obinet.

- L’A. REY ponse : Comme son camarade R.I.P perd, le propriétaire d’un dictionnaire annoté mérite le plus grand respect pour sa fidélité aux glossateurs. Attention à l’effet Gutenberg : si certains poussent le vice jusqu’à imprimer en langue étrangère des pages de ces fameux dictionnaires, tout le monde n’est pas relieur.  

  1. Le geek

- 00/20 :  Rien que pour ses yeux, comme le célèbre 007, il se sert de sa montre connectée pour accéder au net. Son bracelet devient un Goldeneye capable de tout trouver car le cours ne suffit pas. Attention, toutefois, tricher n’est pas jouer. Il faut faire gaffe au spectre de l’examinateur et vérifier les informations trouvées. Une mauvaise info et c’est meurs un autre jour… celui de la correction.

-  Le scientifique :  Il a toutes ses formules dans sa calculatrice. Si cette tenue de camouflage est compatible avec l’examen de compta ou de responsabilité civile (« c’est pour calculer le préjudice Monsieur »), elle l’est moins avec le cours de procédure civile.

- E.T : Il ne téléphone pas à la maison, mais garde son portable par devers lui pour communiquer avec un complice hors de la salle d’examen. Attention : Il ne faut pas confondre l’E.T qui viole l’Extra Territorialité de l’amphi et le moine copiste du 21e siècle qui se contente de recopier son cours dans son téléphone portable.

- 3h Chrono : Jack Bauer des temps modernes, il a un complice à l’extérieur qui lui dit tout par oreillette. Cette variété particulière de E.T. est aisément repérable en cas de port de couvre-chef ou d’écharpe au mois de juin. Il existe une variante religieuse de cette technique : la simple trinité (oreillette, couvre-chef, complice). Si le surveillant se montre un peu insistant, hurler à la discrimination est généralement une bonne idée… sauf si la supercherie est découverte.

  1. Le collabo

- Blabla triche : Le classique Blabla triche : ça papote, ça papote. Attention : Contrairement à une idée reçue cette technique de triche n’est pas l’apanage de la seule gente féminine.

- Le stylo magique : « On a mis cette feuille de pompe dans le capuchon de mon stylo à l’insu de mon plein gré » (Richard V. lors de son conseil de discipline).

- Le brouillon volant : Rien ne se perd, tout se transmet. Le brouillon de votre camarade de gauche ne fait pas exception... espérons qu’il était à jour de ses révisions. « Le fraudeur n’a besoin ni d’être savant, ni éclairé ; la transmission des cours ne peut être suspendue » (Antoine L.).

  1. Le stratège

- Le Parrain I : L’étudiant qui a préalablement caché son cours ou ses fiches de pompe dans les toilettes, se trouve pris de cystite chronique durant l’épreuve. Cette technique fonctionne également avec un portable caché dans la poche kangourou de son slip. Contrairement aux malfrats, les chargés de TD, fussent-ils turcs, hésitent à tripoter l’entre jambe de leur interlocuteur.

- Le Parrain II : Forme évoluée de « faux brouillon », la fausse copie est une technique de haut vol. Lors d’une première épreuve le candidat demande une deuxième copie double. Il demande aux correcteurs de ne pas déchirer sa première copie double le temps qu’il recopie ce qu’il a écrit dessus. En réalité, il continue de rédiger sur cette copie et garde la copie double vierge pour s’en faire un brouillon. Personne – ou presque –  ne vérifie les copies avant épreuve…  

- Ninpo… substitution : Des maitres du déguisement qui passent le partiel à votre place, c’est bien. Qu’ils soient dotés du Q.I. de Mike Ross, c’est mieux. 

- La copie fantôme : Il existe deux variantes de cette technique ancestrale : en TD, il faut venir à la fin du semestre avec ses copies et dire au chargé de TD qu’il nous a mis une meilleure note sur un devoir maison (copie qu’il n’a jamais corrigé, mais qui se souvient des copies ramassées lors de la deuxième séance ?). En partiel, il ne faut pas indiquer le bon nombre d’intercalaires et affirmer lors de la consultation des copies que ceux-ci ont été perdus pour réclamer 10 sur 20.

Cette technique est également nommée « zombie » lorsque l’étudiant n’est jamais venu en TD ou au partiel, mais qu’un camarade maitre nécromant signe les feuilles de présence à sa place.

  1. Le corrupteur

- Le TD de la tentation/Une proposition que tu ne peux pas refuser : Certain(e)s étudiant(e)s promettent à leur enseignant des faveurs sexuelles contre le sujet d’examen. Cette technique est toutefois fortement déconseillée. D’une part, il n’est pas sûr que vous soyez la personne du TD qui attire le plus physiquement votre enseignant. D’autre part, certains enseignants particulièrement vicieux pourrait accepter les dites faveurs et donner en contrepartie un faux sujet… #histoirevraiemaisobscuredesfacs

- La fuite BAC : Une tante, une cousine ou tout autre membre de la famille dans l’administration, c’est plutôt rassurant au moment de passer les examens. Trouver un fonctionnaire corruptible pour obtenir la modification de ses notes est également possible… .

- La Arnaud Allard : Pourquoi passer les partiels lorsqu’il suffit de modifier ses notes sur le serveur informatique de la fac. Il est également possible de se faire nommer ministre de la Justice pour obtenir le diplôme d’avocat, mais c’est plus rare.

« Mais une bonne équipe ne suffirait pas sans la complicité du système »,[1] reprit Dany après une courte pause.

- Docteur Mamour : Un médecin compatissant, c’est la certitude d’avoir un tiers temps. L’administration de la fac ne contrôle pas les certificats et ne procède à aucune contre visite. Une semaine de révision supplémentaire pour les galops, vite une visite aux urgences de l’hosto. « Avec un certificat, le partiel tu repasseras ».

- Diviser pour mieux régner : Ne passer en première session que les matières fondamentales et garder les petites matières pour le rattrapage, cela divise par deux le boulot et permet dans la majorité des facs d’obtenir une mention. « Egalité, égalité qu’il disait ».

 

***

« Tu sais papa, je crois que j’ai vraiment trouvé ma vocation. Je suis un Great Teacher maintenant ».

Hervé Valoche reposa son journal et regarda son fils avec un sourire indéfinissable.

« On peut planter des graines, les arroser de son savoir et en récolter les fruits… si l’on ne plante pas dans l’océan ».

 

[1] Un peu comme pour les cyclistes professionnels qui sont tous asthmatiques… voire pour certains cancéreux. Et après, des esprits chagrins refusent de voir dans le sport un moyen de surpasser ses limites.

Partager cet article
Repost0
16 janvier 2019 3 16 /01 /janvier /2019 13:03
Uderzo/Goscinny, éd. Hachette.

Uderzo/Goscinny, éd. Hachette.

Intéressons-nous à une époque lointaine, marquée par la prolifération de battles de tecktonik sur les péages d’autoroute et par l’invocation douteuse du droit de légitime défense préventive. À cette époque, tous les étudiants en droit international assistaient à l’intégralité des cours magistraux… Tous ? Non ! Car la poignée d’irréductibles étudiants que nous étions revendiquait le droit de manquer des séances de cours magistral. Les motifs invoqués allaient du plus louable au plus mesquin : activité salariée faute de bourse ; obligations familiales ; non-maîtrise de l’ubiquité indispensable à une présence simultanée dans deux cours ; apéritif hebdomadaire ; dissertation à rédiger en urgence ; impossibilité de s’extraire de la couette à un horaire trop matinal ou refus formel de s’exposer au pouvoir soporifique du chargé de cours. Conséquence logique de cet absentéisme : la nécessité de rattraper le cours.

« Euh… tu me passerais tes notes de la semaine dernière stp ? »

Soucieux de ne pas rater notre année (décisive) de Master 1, quelques camarades et moi avions, à la faveur de l’invasion des ordinateurs dans nos amphis, développé des mécanismes plus ou moins formalisés de coopération inter-estudiantine (dont la seule évocation était, selon les rumeurs de l’époque, passible de passage à tabac dans les promotions de droit privé). Les échanges de notes de cours se faisaient par courriel, par clé USB, via des logiciels de discussion instantanée (Messenger, AIM, etc.) ou, audace ultime, sur des forums de discussion créés pour l’occasion, sous le regard parfois bienveillant, parfois courroucé de nos enseignants de l’époque. Une solidarité semi-ouverte ou semi-fermée en somme, caractérisée par une action en petits groupes. Ironie du sort, nombreux sont les complices de l’époque qui se sont ensuite livrés sans vergogne à des activités d’enseignement universitaire !

Ces activités étaient évidemment menées à nos risques et périls… et bon sang qu’ils étaient nombreux. Outre la diffusion de virus menaçant de décimer les ordinateurs d’une génération entière de jeunes juristes, ces échanges nous exposaient aux inexactitudes, développements incomplets, fautes d’orthographes ou traquenards disséminés par des compagnons retors (ces derniers avaient conscience du potentiel que pouvait revêtir le numérique pour leur activité de sape, dès lors que le sabotage d’ouvrages en BU perdait progressivement de son panache). Nous nous obstinions malgré tout, à l’insu de notre plein gré, faute d’avoir été présents de façon constante en amphithéâtre.

Ce partage s’effectuait (dans notre cas) sans réelle contrepartie. Tout au plus la promesse de « renvoyer l’ascenseur », d’offrir à l’occasion un « café machine » ou, grand luxe, un « café prestige » vendu au comptoir Crous. J’ai même le souvenir ému d’individus charitables ayant communiqué leurs notes au premier venu sans rien demander en échange, suscitant l’admiration de l’assistance, la promesse d’un vote en faveur d’une béatification et le mépris éternel de ceux qui avaient refusé quelques instants plus tôt de mettre à disposition leurs notes (il est inutile de rappeler à quel point les étudiants assidus gagnaient en popularité à l’approche des examens).

Les choses n’ont pas complètement changé aujourd’hui. Quoique.

« Euh… je peux utiliser ton compte Studocu stp ? ».

Au cours des derniers jours, de nombreux enseignants ont appris avec perplexité qu’un site internet nommé Studocu (Sudoku ?) avait donné une dimension transnationale à ces pratiques ancestrales de partage. Et pour cause, Studocu, société établie aux Pays-Bas, facilite (ou orchestre) le partage de masse de notes de cours produites par les étudiants eux-mêmes. Outre les cours magistraux de la quasi-totalité des universités françaises, des fiches de travaux dirigés et des corrigés d’exercices sont disponibles en libre-accès. Leur libellé identifie parfois l’enseignant responsable du cours, pour éviter toute confusion chez l’acquéreur de documents. Néanmoins, pour pouvoir télécharger ces derniers, les visiteurs doivent soit publier eux-mêmes des notes de cours (ce qui leur donne le droit de télécharger des documents durant 14 jours), soit souscrire à un abonnement Premium. De nombreux enseignants ont en l’espace de quelques heures découvert l’existence du site, voire réalisé que des documents restituant de façon peu fidèle leur enseignement y étaient publiés, et que ceux-ci étaient monnayés à leur insu. Coup de grâce : les documents contiennent bien souvent des coquilles, erreurs ou aberrations – la plateforme ne semble exercer aucune forme de tri ou de contrôle et n’incite donc pas les contributeurs à la rigueur formelle.

À l’heure où les facultés et doyens de plusieurs universités envisagent les actions, en justice ou disciplinaires, à mettre en œuvre pour contrer ce site et ses futurs dérivés, en s’appuyant notamment sur le droit de la propriété intellectuelle, de brèves réflexions, personnelles et non juridiques, méritent d’être formulées.

Le recours accru à ce type de plateforme risque d’instaurer un climat de défiance dans certains amphithéâtres et salles de travaux dirigés, les enseignants étant amenés se demander s’ils ne sont pas désormais enregistrés, filmés à leur insu ou exposés à la rédaction d’un verbatim en vue d’une publication rémunérée. Le fait que des étudiants puissent s’enrichir grâce à cette activité exaspère logiquement une grande partie d’entre eux et les promesses de saisine des commissions disciplinaires fleurissent çà et là, pour dissuader les étudiants de continuer d’alimenter Studocu. Notons d’ailleurs que selon les informations fournies par certains enseignants, le site s’est conformé à leurs demandes de retrait de contenus envoyées par mail.

Outre le fait que les notes de cours ainsi publiées puissent contenir des erreurs, qui seront ainsi diffusées à grande échelle, l’enseignant pourra être sensible au fait que le contenu de son cours soit exposé à la communauté de ses collègues, ces derniers étant susceptibles soit d’en tirer profit pour alimenter leurs propres cours, soit d’émettre une appréciation négative sur l’approche pédagogico-doctrinale retenue :

« Dis, t’as jeté un œil au cours de Vernasi-Paquet sur Studocu ? T’as vu comment il explique la jurisprudence Poney du Loiret ?

-Chaud. C’est comme ça qu’il leur présente les éléments caractéristiques du poney royal ? ».

(L’argument selon lequel l’étudiant serait alors un lanceur d’alerte ne saurait être considéré comme recevable.)

Dans une réalité alternative dystopique, des personnes vénales pourraient être tentées de professionnaliser (voire d’uberiser, mais je n’aime pas ce « mot ») l’activité de prise de notes afin d’alimenter les plateformes adéquates. Dès lors que des étudiants dotés des moyens financiers suffisants sont prêts à payer pour qu’un tiers rédige leur dissertation à leur place (…), on imagine sans difficulté que des activités lucratives de dactylo spécialiste de la prise de note en amphis puissent susciter des vocations… et permettre d’engranger quelques centaines d’euros. Le scénario paraît capillotracté… mais le constat de la publication sur Studocu, par des étudiants extérieurs à une université, de cours professés au sein de cette dernière, révèle toutes les perspectives lucratives offertes par la plateforme. D’ailleurs, à ceux qui répondent qu’une telle démarche de publication a nécessité une pénible et bénédictine prise de notes, méritant salaire, on suggère d’aller filmer le prochain concert de Beyoncé, d’en publier la vidéo monétisée et d’attendre patiemment la visite des avocats de la diva (de là à comparer les enseignants universitaires à des popstars… il n’y a qu’un pas).

Plusieurs collègues ou personnes extérieures au monde universitaire ont signalé avec justesse que la multiplication de ce type de plateformes de partage était inéluctable et que seules des prises de position collectives, des sanctions mémorables ou des échanges constructifs avec les étudiants pourraient endiguer le phénomène. De tout temps, élèves et étudiants ont troqué ou vendu des cours sous le manteau, comme on a pu brader des VHS ou des DVD piratés dans les cours de récré (votre serviteur se souvient d'ailleurs avoir, en 6ème, récupéré une VHS contenant des épisodes de Dragon Ball Z non encore diffusés en France… pour découvrir avec émoi que, de piètre qualité, elle était en noir en blanc). Ici toutefois, il convient de dénoncer le côté « braderie » d’une plateforme qui semble être davantage motivée par le profit que par le succès des étudiants qui visitent son site internet, ne serait-ce que parce que le contenu des documents publiés laisse très souvent à désirer. Il est par ailleurs préoccupant qu’une plateforme qui n’est pas nécessairement consciente, ni du travail considérable fourni par les enseignants pour construire un cours, ni des besoins réels des étudiants, puisse mettre un prix sur des contenus qu’elle n’a pas produits et sur lesquels elle n’a aucun contrôle.

Sur ce, j’ai un cours à préparer !

Partager cet article
Repost0
22 décembre 2016 4 22 /12 /décembre /2016 12:01
5 ans du blog - Les discours et les photos

Le 7 juillet 2016, sur l’invitation de l’équipe de Ma librairie de droit/Le libraire de la Cour de cassation Lexis-Nexis (Place Dauphine), a été organisée une rencontre destinée à fêter les cinq ans du blog Le droit international expliqué à Raoul. Plusieurs invités de marque ainsi que des amis et lecteurs du blog ont aimablement fait le déplacement pour se rencontrer autour d’un apéritif qui s’est poursuivi jusqu’aux heures tardives précédant la diffusion du match de l’Euro Allemagne-France, à savoir environ 20h45. La France a gagné sans difficulté, pour la petite histoire, de sorte que ceux qui ont quitté prématurément la rencontre auraient gagné à rester.

Pour les malheureux qui n’ont pu participer à ce moment très convivial, je reproduis ici (avec leur aimable autorisation) la transcription des discours des invités - Jeanne Dupendant, Franck Latty, Serge Sur et Aurélie Tardieu - ainsi que le mien. Qu'ils soient vivement remerciés pour leur participation et qu'il soit noté que le ton oral de leurs interventions a volontairement été conservé. Un grand merci à Marine Escure, Michèle Pinson et leurs collègues pour cette belle opportunité de rencontre, à Aurélie Tardieu et Marine Escure pour les photos prises ce jour-là, à Sibel Cinar pour la captation audio et à tous ceux qui ont fait le déplacement, les bras parfois chargés de victuailles.

5 ans du blog - Les discours et les photos

Valère Ndior, maître de conférences à l’Université Toulouse 1 Capitole

"Mesdames, Messieurs, Chers amis,

Comme vous pouvez le voir, je ne suis ni Raoul, ni Hervé Valoche… mais ils m’ont demandé de m’exprimer en leur nom. Je vous rassure, je serai relativement bref.

Bien évidemment, je voudrais adresser des remerciements appuyés à l’équipe de la libraire, notamment Marine Escure et Michèle Pinson qui nous ont très gentiment proposé de nous réunir ici afin de célébrer l’anniversaire d’un personnage de blog. Merci également à tous ceux d’entre vous qui ont effectué le déplacement, d’autant que certains sont venus de très loin : Montpellier, le Royaume-Uni... Je suis à la fois flatté et préoccupé de voir que des gens sont capables de parcourir des centaines de kilomètres uniquement pour prendre l’apéro, aussi juridique soit-il (rires).

Parlons maintenant de Raoul. Raoul Valoche est petit garçon conçu dans une chambre d’hôtel à Montréal, en 2010, lors d’un concours de plaidoirie en droit international. Un garçon d’âge variable d’un post à un autre. C’est surtout un enfant qui se pose beaucoup trop de questions, à l’occasion de querelles dans les cours de récréation ou de polémiques familiales au cœur desquelles se trouve Hervé Valoche, son juriste de père, internationaliste obsessionnel – absolument pas inspiré d’un personnage réel, cela va de soi. Raoul se pose plusieurs types de questions.

Premièrement, Raoul se demande si le droit international est négocié, fantasmé, désenchanté, contourné ou contrarié. Il se demande plus largement si la société internationale n’est pas une vaste cour de récréation globalisée dans laquelle les élèves et les groupes d’élèves se livrent à différentes activités :

  • conclure des accords visant à encadrer leur coopération ;
  • se rassembler, dans des regroupements plus ou moins formels et plus ou moins permanents tels que le conseil de sécu-récré, le club des 15 élèves possédant le plus de jeux sur Nintendo 3DS, l’organisation récréative du squatt de la table de ping-pong ;
  • délimiter ou revendiquer des territoires à l’égard desquels ils invoquent une souveraineté contestée, notamment la table de la cantine située tout près du stock de briques de jus d’orange ou le terrain de basket qui leur permet d’exprimer leur talent sportif ;
  • violer la règle de droit, en agressant par exemple les élèves du CE2B (mais ces derniers l’ont un peu cherché car ils ont mangé tous les Granola lors du dernier cross des écoles – c’était donc de la légitime défense préventive) ;
  • manifester un intérêt pour l’exploitation des ressources naturelles des uns et des autres (carambars, cartes panini, pogs et billes trouvées sur le plateau continental du préau) ;
  • vaguement tenter d’élaborer des discours tendant à démontrer qu’ils n’ont pas violé le règlement de l’école (sans emporter la conviction de la chambre plénière du conseil de vie scolaire).

Les questions de Raoul sont le reflet de celles qui taraudent les internationalistes parmi nous. A ces questions, il n’y a jamais sur le blog de réponse évidente mais, au mieux des tentatives de clarification, sous un angle léger et sans notes de bas de page.

Deuxièmement, Raoul se demande si le droit international est bien un droit ou s’il s’agit d’une chimère, voire d’une mystification universitaire, uniquement digne d’être professée dans les amphis ou d’être alignée sous forme de manuels dans les étagères des bibliothèques (rire entendu de deux/trois personnes dans l’assistance). Quelqu’un se reconnaît ! Un privatiste présent dans la pièce se reconnaît ! Bref. Le droit international relève-t-il de cette « république intergalactique rêvée par les étudiants », pour reprendre les termes de Jeanne Dupendant dans un article écrit pour le blog en 2014 ? Souvent la conclusion est hâtive et erronée : faute de parvenir à résoudre tous les conflits et crises, le droit international n’existerait pas ou ne servirait à rien, pour reprendre les termes du billet publié par le Professeur Serge Sur en 2014 sur le blog. Plus que l’utilité du droit international, c’est souvent la vocation de ceux qui l’étudient ou le pratiquent qui est remise en question. D’ailleurs, ne l’oublions jamais, c’est lorsque le juriste internationaliste se retrouve cerné par ses proches qu’il devient le plus faible et le plus sujet aux critiques. Les repas de famille, les barbecues amicaux, les kermesses constituent certainement, après BFM TV, la menace la plus immédiate pour la crédibilité du droit international (rires).

A ceux qui se posent toutes ces questions, le blog et ses contributeurs espèrent offrir du réconfort et, surtout, des éléments de querelle juridique interminable, à destination notamment des conjoints, des familles, du boulanger du quartier, inquiets de cette vocation professionnelle douteuse.

Troisièmement, enfin, Raoul s’interroge, sur l’université, sur ce microsystème, sur son quotidien, sur les relations entre ses habitants : les chargés de td sont-ils des tyrans ? peut-on envoyer un mail à son prof de droit et en réchapper ? Faut-il vraiment retenir toutes ces jurisprudences de droit administratif ? (quelqu’un dans l’assistance souffle « Oui ! » - rires) Raoul a au moins une conviction sur l’université : c’est que lors d’un colloque, il convient de ne pas dépasser le temps alloué, au risque sinon de retarder le cocktail. Il en va de même durant les rencontres en librairie, surtout lorsqu’elles sont agrémentées d’un buffet. Il sera donc plus opportun d’approfondir ces questions sur le blog ou sur un autre support, peut-être papier, au cours des cinq prochaines années.

Pour cette raison, je suis heureux de céder la parole aux parrains et marraines de Raoul qui ont bien aimablement accepté de prendre une part active à cette rencontre, dans l’ordre de passage : Jeanne Dupendant, Franck Latty, Aurélie Tardieu et Serge Sur. Je vous remercie (applaudissements)".

5 ans du blog - Les discours et les photos

Jeanne Dupendant, doctorante à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense

"Pour fêter les 5 ans du blog « Le droit international expliqué à Raoul », j’ai choisi de vous conter sa fabuleuse histoire.

C’est pleine de désarroi que je contemplais, en ce mois de mars 2010, l’édition loin d’être achevée des Echos de Montvrai dont j’étais alors rédactrice en chef. Il s’agissait d’un numéro spécial de ce discret journal becqueco-gallo-francophone consacré aux 25 ans du concours Charles Rousseau – qu’il n’est plus utile de présenter puisque Hervé Valoche l’a souvent mis à l’honneur sur son blog.

J’étais prête à passer une nuit blanche de plus à essayer de pondre un article vaguement drôle, quand un doux cliquettement me sortit de ma torpeur, j’avais reçu un message !

Il émanait d’un certain Valère, un type qui avait l’air plutôt timide, qui disait me connaitre mais pensait que je ne me souvenais pas de lui et qui se disait prêt à « aider si nécessaire, pour un article ou plus » « en termes de rédaction pour mon petit journal ». Il terminait son message par un poli « cordialement » et je m’étonnai simplement qu’il ne me vouvoyât pas.

J’encourageai poliment – mais sans grande conviction – le jeune Valère à passer à l’action et retournai au travail, assez dépitée.

A ma grande surprise, je reçus quelques jours plus tard deux articles très prometteurs intitulés « G. Dufour : "Aujourd’hui j’ai peur mais je ne regrette rien" » et « DJ Dubuisson en tournée à La Haye » (les habitués du concours Rousseau imaginent de quoi et de qui il s’agit !).

Je saluai immédiatement la « plume journalistique » de Valère et lui commandai de nouveaux articles. Il signa ainsi pour le journal les horoscopes, mais c’est une autre contribution que l’histoire retiendra et qui arriva dans ma boîte mail le 13 avril 2010.

Bonsoir [Jeanne],

Mon esprit s’est emballé sur les amici curiae et ça donne ça. Je vous laisse juges de la pertinence (et de la longueur) de l’article!

Valère

La pièce jointe contenait un article que vous connaissez certainement tous « L’amicus curiae : itinéraire d’une créature indésirable. Par V.N., Chroniqueur judiciaire. ».

Je dévorai l’article qui mettait en scène pour la première fois la famille du jeune Raoul, adolescent un tantinet impertinent mais très attachant. L’amicus curiae y était comparé à la belle-mère, c’est-à-dire – je cite « une présence rarement sollicitée, hautement contrariante pour le/la maître(sse) des lieux et assortie de prises de position quelques fois hors de propos » (rires) – fin de citation.

Je réalise 6 ans après, la chance que j’ai eu de découvrir en primeur le premier article de celui qui ne s’appelait pas encore Hervé Valoche ! La justesse de la métaphore, aussi bien pour les amici curiae que pour les belles-mères (rires), le style précis, la pédagogie de cet article m’emballèrent instantanément. Je félicitai immédiatement le jeune Valère, l’autorisai à, pour ne pas dire l’implorai de, retoucher tous les articles des Echos de Montvrai et lui proposai une promotion (rires).

Quelques semaines plus tard, je confiais à Valère toute mon admiration pour sa plume et lui conseillais d’écrire d’autres articles juridico-humoristiques, pourquoi pas en créant un blog. Il suivit mon conseil un an plus tard en lançant en juillet 2011 « Le droit international expliqué à Raoul ».

Par ce conseil, fort avisé, je m’étais mise au chômage technique car Valère 2.0 aka Hervé Valoche n’avait plus besoin d’éditrice. Néanmoins, à l’instar de ces rockstars, fidèles à leur agent des débuts ou à ces présidents normaux qui voyagent en TGV, Valère n’a jamais oublié sa jeune éditrice. En effet, ce petit rôle que j’ai eu la chance de jouer dans sa vie m’a valu le rôle fictif de sœur d’Hervé Valoche dès septembre 2011. Fidèle, Valère m’a régulièrement sollicitée pour les anniversaires du blog, y compris cette année. Voilà donc ce qui m’a offert le privilège de prendre la parole aujourd’hui devant vous au milieu de superbes têtes d’affiche.

Valère, merci pour ton amitié et longue vie à Raoul !" (applaudissements).

5 ans du blog - Les discours et les photos

Franck Latty, professeur à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense

"A mon tour je remercie Valère pour son invitation ainsi que la Librairie de la cour de cassation. Je me suis un petit peu creusé la tête pour trouver comment rendre hommage au blog pour son cinquième anniversaire.

Je me suis dit qu’il existait une manière peu charitable de le faire, sous forme de remontrances : relever par exemple que la publication de posts se fait désormais à un rythme très lent. Je remarque aussi que Valère a eu tendance à faire appel à d’autres auteurs pour alimenter le blog. J’ai donc envie de dire qu’il faut se remettre au travail !

Puis je me suis dit qu’il existait une autre manière, celle que j’ai retenue, plus bienveillante et prospective. Vous savez tous que l’auteur du blog va entrer de plain-pied dans le métier d’enseignant-chercheur. Il va entamer sa « vraie » carrière en tant que maître de conférences à Toulouse où il va prodiguer la bonne parole du droit international dans des amphithéâtres bondés d’étudiants avides de savoir – on peut rêver (rires). Cela m’a donné l’idée de relire la publication consacrée aux profs de droit qui date d’avril 2012 et dans laquelle différents profils de professeurs et de maîtres de conférences sont croqués de manière assez truculente. Parmi les différents profils identifiés par Valère, je me demande finalement quel sera le sien. Alors… (rires).

Je ne vais pas tous les passer en revue mais j’en ai relevé quelques-uns.

Premier profil, le profil « Robert Redford » qui, je cite, « a un charisme qui n'est pas nécessairement physique. Cela relève plus d'une aura, une globalité, un ensemble indivisible, un col roulé particulièrement bien fait » (rires). Je connais des collègues qui portent des cols roulés… mais je ne me permettrai pas de les catégoriser ! Valère est-il un futur « Robert Redford » ? Je me dis que le col roulé, à Toulouse, cela peut être un peu pénible. A voir.

Deuxième profil identifié, « L’élève de… ». Je cite : « Tout juriste a un maître et celui-ci ne fait pas exception. Le problème est que cet enseignant a développé un phénomène d'addiction à toutes les écritures de son maître, addiction qu'il entend bien transmettre à plusieurs générations d'étudiants. Tout développement fourni pendant le cours sera immanquablement validé par la théorie du Maître, qu'il soit mort ou vif d'ailleurs ». Le test sera peut-être de voir la place qu’occuperont les immunités dans les enseignements de Valère !

Profil suivant, « Assassin’s Creed Exterminations ». Je cite : « Cet enseignant est craint à la fois par ses étudiants, l'administration et ses collègues. (rires) Pourquoi? Tout simplement à cause de sa capacité à vous planter une lame psychologique dans la carotide ». Contrairement à certains collègues que je vous laisse le soin d’identifier, il n’est pas dans la personnalité de Valère de jouir des tortures psychologiques infligées à son prochain. Je pense donc que l’on peut évacuer ce profil. Du moins, je l’espère (rires).

Autre profil, celui de l’enseignant qui lit son manuel sur un ton théâtral. Il n’existe pas encore de manuel de droit international rédigé par Valère. On aura peut-être bientôt le « Ndior » – on l’appellera comme ça – mais, dans l’intervalle, il pourrait tout à fait lire les posts de son blog comme s’il déclamait du Shakespeare. Je ne pense toutefois pas que ce sera son profil.

Le profil Dumbledore : « le professeur le plus charismatique de votre université, voire de sa discipline, voire du Droit. Il a une longue carrière derrière lui, un certain âge (50 ans minimum) et a écrit (en dormant) des ouvrages que vous seriez incapables d'égaler même avec équipe de quatre agrégés ». Peut-être, mais bon, là, c’est un peu prématuré (rires).

Il y a donc toute une palette de portraits que je ne vais pas reprendre : Mary Poppins, l’excentrique pédagogue ; le blasé qui, je cite, « vous retournera les tripes en évoquant les jurisprudences les plus abominables de l'Histoire » ; Théophile le théoricien, un théoricien inintelligible ; Horace Slughorn, juriste un peu mondain à ce que j’ai compris ; Flash Gordon, qui débite son cours à une vitesse fulgurante au point que les étudiants ne peuvent pas suivre ; le Ministre de l’Intérieur, qui crée, assez paradoxalement un climat d’insécurité dans l’amphithéâtre (rires), etc.

Mais en réalité, Valère a déjà identifié de manière prémonitoire – le post a été rédigé en 2012 – sa catégorie, à savoir celle qui s’intitule « Le Nouveau ». Je ne résiste pas au plaisir de vous lire ce qu’il a écrit sur cette catégorie : « Comme son nom l'indique le Nouveau est nouveau. Il a récemment fini son doctorat, vient d'être recruté pour un premier poste d'enseignement et bénéficie donc de la fougue de la jeunesse, qu'il ait été affecté à sa matière de prédilection ou à une autre beaucoup moins passionnante. Peu importe, il entend faire son travail avec discipline et bonne volonté. Il sera donc ouvert au dialogue avec ses étudiants et les chargés de TD de son équipe, fera en sorte de rendre son cours intelligible et sera aussi agréable que possible avec ses collègues plus expérimentés. Cela peut durer entre deux ans et une dizaine d'années selon la nature profonde du Nouveau ».

Sous-entendu : entre deux et dix ans après son recrutement, il sombrera lamentablement (rires) dans une autre catégorie que Valère décrit comme pouvant caractériser ensuite éternellement les traits de nos collègues. J’ai réalisé en lisant cela que cela fait pile dix ans que je suis entré dans la carrière d’enseignant-chercheur « titulaire »… (rires). Je ne suis donc plus un Nouveau, c’est sûr et certain, mais je préfère ne pas savoir dans quelle catégorie j’ai sombré. S’agissant de Valère, je pense qu’il faudra sans doute inventer, rédiger un profil sui generis : le profil de celui qui a « l’esprit Raoul ». Evidemment, je n’ai plus le temps de vous parler de l’esprit Raoul, de chercher à le définir, mais je pense que vous avez tous deviné de quoi il s’agit et peut-être que quelqu’un d’autre le fera après moi… Quoi qu’il en soit, je souhaite un très bon anniversaire au blog !" (applaudissements).

5 ans du blog - Les discours et les photos

Aurélie Tardieu, maître de conférences à l’Université de Caen Basse-Normandie

"Cher Valère, cher Hervé, cher Raoul, merci de m’avoir conviée à partager les cinq ans de valocheries, de valochades, qui font le plaisir des étudiants, des enseignants et aussi de ma mère, qui est une assidue du blog. Chose amusante : aujourd’hui c’est la Saint-Raoul mais aussi la Sainte-Edda, donc également la fête de ma mère.

Merci pour les étudiants. Souvent, les étudiants vont sur la toile et on regrette de les voir demeurer « wikipèdes », en d’autres termes, ils tâtonnent et restent généralement sur Wikipedia... On est toujours heureux de voir qu’un d’entre eux va, à un moment donné, découvrir le blog et, petit à petit, faire des émules, lancer un mouvement d’adeptes du mouvement raoulien (rires). Une nouvelle secte est en cours de création.

Merci également pour les non-juristes. Je repense beaucoup à mes années de doctorat, à ce moment où l’on est avec des non-juristes à une table et où vient la question « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » (rires). « Alors, je fais une thèse… ! ». Bonjour, j’ai 27 ans, je suis étudiante, ça commence bien (rires). Ensuite, « dans quelle matière ? ». « Le droit international public », ça se passe bien au départ, on peut parler de l’actualité mais il y a toujours un moment où quelqu’un va dire « Ah, j’ai une question en droit, au sujet de mon divorce, de mon dégât des eaux » (rires). Là, on n’est pas très très aidés… J’aurais bien voulu pouvoir leur tendre l’adresse du blog en me disant « Il ne sait pas qui est Raoul mais ça va venir ».

Puis arrive le moment où vous devez présenter votre sujet de thèse. Le mien fait 21 mots (j’ai compté) dont un adage latin. J’ai dû expliquer que la lex specialis n’était pas une maladie honteuse, qu’elle ne s’attrape pas en partageant un mojito (rires), qu’on peut éventuellement, après avoir bu quelques bières se lancer dans ces études-là, et si l’on boit beaucoup de bières, on peut même voir du jus cogens, mais je ne suis jamais allée jusque-là, j’ai toujours gardé ma dignité (rires ou « roooh » dans l’assistance, applaudissements d’une personne non identifiée).

Merci de montrer aux juristes de tout poil – là j’avais commencé une petite nomenclature un peu capillotractée  des juristes par discipline (poil dur, poil long…) mais je me suis dit que je n’avais que cinq minutes et qu’il n’était donc pas nécessaire de vous en faire profiter. Je disais donc merci de leur montrer que nous, internationalistes, sommes aussi des juristes, que le droit international public est une vraie discipline juridique qui s’appuie sur des éléments concrets, et que discipline et humour peuvent faire bon ménage. J’ai connu d’autres personnes qui savaient conjuguer discipline et humour mais ne le faisaient pas nécessairement volontairement…

En tout cas Raoul a bien de la chance d’avoir Hervé pour père et on enviera surtout ses étudiants (applaudissements)".

5 ans du blog - Les discours et les photos

Serge Sur, professeur émérite de l’Université Paris II Panthéon-Assas

"Je suis très heureux d’être là et de pouvoir vous féliciter à la fois pour le blog et pour votre nomination à Toulouse, qui va vous donner une base très solide pour enseigner.

Il se trouve que je ne suis pas un lecteur très assidu du blog, je le lis de façon intermittente, mais j’ai eu le privilège d’y écrire. Je pourrais donc me borner à répéter ce qui y est écrit, notamment les deux anecdotes qui illustrent l’évolution du droit international et de sa perception.

La première anecdote relate la rencontre entre Clemenceau et Wilson à la fin de la Première Guerre mondiale. Wilson fait l’éloge de la protection offerte par le droit international. Clemenceau lui montre le poulet rôti qui fait l’objet de leur dîner, et lui répond : « Regardez ce poulet rôti, il croyait au droit international » (rires). C’est une formule qui s’est vérifiée par la suite, l’année 1940 en est la démonstration.

Il y a une deuxième anecdote, beaucoup plus tard. Le juriste anglais Ian Brownlie est à La Haye pour y assurer, je crois, le cours général et dit à ses étudiants « Vous ne croyez pas au droit international ? Vous avez tort. Regardez le parking, vous allez y voir une Rolls. C’est la mienne. Voilà bien la preuve que le droit international existe ». C’est devenu une discipline qui nourrit beaucoup de gens. Beaucoup de gens (rires). Je ne sais pas si elle règle les problèmes de fond mais elle remplit déjà un office extrêmement satisfaisant pour nous tous (rires).

Mais je ne voudrais pas continuer dans une approche professionnelle. Je voudrais plutôt dire un mot sur l’enseignement.

Au fond, le problème qu’on a est le suivant : comment enseigner le droit international ? Il y a plusieurs types d’approches. Je vais reprendre des nomenclatures puisqu’après tout, on y a pas mal recouru – pas les vôtres, mais elles vont peut-être se recouper en partie. J’espère ne choquer personne mais je dirai qu’il y quatre approches possibles – il en existe certainement d’autres – mais ce sont les quatre auxquelles je songe.

La première est l’approche militante. C’est une approche qui est assez répandue, elle consiste à militer pour un bon droit international, celui qu’on imagine comme étant le droit international parfait, dont on s’étonne qu’il ne se soit pas encore réalisé et dont on se propose de contribuer à la réalisation. Je considère que c’est la maladie infantile des internationalistes et malheureusement elle affecte un certain nombre de collègues, pas nécessairement les plus jeunes. Je vous mets en garde contre les approches militantes du droit international qui peuvent apporter une satisfaction narcissique mais qui n’apprennent rien à personne et peuvent induire en erreur.

La deuxième approche possible est l’approche dogmatique. [à Franck Latty] Au fond, vous y avez fait allusion lorsque vous avez mentionné l’enseignant et ses Maîtres. L’approche dogmatique consiste à considérer que l’on a déjà résolu tous les problèmes parce que quelqu’un les a déjà posés et solutionnés – on se place donc dans son ombre ou l’on développe sa propre doctrine. Ce n’est pas vraiment une démarche militante car on est ici plutôt sur un registre intellectuel : on va vouloir caser le droit international dans un système que l’on aura construit et qui sera aussi clos que possible. Je dirais que c’est une approche adolescente, parce qu’on a besoin de sécurité intellectuelle et on tend volontiers à se reposer sur un système clos. En plus, cela permet de se débarrasser du droit international parce que, contrairement à Valoche, on ne se pose plus de questions. On a les réponses. A partir de là, on peut tranquillement aller au cinéma, vaquer à ses occupations et ne plus s’en soucier, alors que le droit international est une discipline qui conduit – Raoul en est la parfaite illustration – à se poser des questions.

La troisième approche est esthétique. Pour ma part, c’est celle que je préfère, tout en reconnaissant qu’elle est personnelle et qu’elle est un peu égoïste, évidemment, parce que le droit international peut procurer beaucoup de plaisir intellectuel. C’est une très belle construction intellectuelle. Il existe en effet des formules de la Cour internationale de Justice, des expressions de traités, qui sont parfaitement élégantes, qui sont agréables à lire et que l’on retient. On peut donc se baigner dans l’édifice du droit international, dans la piscine du droit international, comme on suit un opéra. Il y a une beauté de ce droit. On peut l’aimer pour cela, essayer de faire partager ce plaisir et cet amour. Evidemment, on n’en attend pas forcément de grandes réalisations pratiques, on est content lorsqu’elles se produisent mais ce n’est pas là l’essentiel. Cette approche-là est déjà, à mon avis, une approche adulte.

Il existe enfin une quatrième approche, c’est celle de Valoche, l’approche ludique, certainement la plus didactique, la plus pédagogique, parce qu’elle apprend tout en jouant. Mais le jeu est une chose sérieuse, le jeu obéit à des règles, le jeu n’est pas un pur divertissement, il comporte toujours un enrichissement intellectuel. Et lorsqu’on lit attentivement ce blog et les différents posts qui le composent – je ne les ai pas tous lus mais j’en ai lus certains –, on est frappé par la qualité des raisonnements qui y sont suivis, par la réalité des problèmes qu’ils soulèvent. C’est donc un véritable exercice d’enseignement, pas un simple divertissement. On pratique d’ailleurs beaucoup le jeu en droit international et ailleurs. [à Jeanne Dupendant] Vous mentionniez par exemple le Concours Rousseau. Ce concours est le type même du jeu qui est organisé pour perfectionner la connaissance et éventuellement favoriser le développement intellectuel, en tout cas pour former des esprits. Et je crois que ce blog contribue très largement à la formation, non seulement des jeunes esprits, mais aussi des vieux esprits comme le mien. Merci."

(applaudissements)

Notons que "@BetterCallBen" lui-même était venu avec son célèbre "Firebolt"!

Notons que "@BetterCallBen" lui-même était venu avec son célèbre "Firebolt"!

Partager cet article
Repost0
4 avril 2016 1 04 /04 /avril /2016 14:06
Le droit dans Game of Thrones – Lille’s Landing

Fin 2015, le service de l’action culturelle de la Bibliothèque de droit de l’Université Lille 2 m’a fait le grand plaisir de m’inviter à présenter une conférence consacrée à la saga Game of Thrones. Ma mission, durant une heure, était d’offrir aux étudiants une sorte de « prélude juridique » au visionnage (durant une nuit entière) de la première saison de la série.

Je tiens à remercier le Professeur Louis de Carbonnières et Mme Elise Anicot pour leur aimable invitation, ainsi que Mme Perrine Cambier-Meerschman, M. Yann Marchand et l’ensemble de l’équipe d’animation culturelle pour leur bel accueil. Notons que grâce aux démarches (hallucinantes) de cette équipe, la chaîne HBO a bien voulu apporter son soutien à cette manifestation en autorisant la diffusion d’extraits et d’épisodes de la série durant la soirée.

Je reproduis ici mon intervention mise au propre mais non réécrite, de sorte qu’elle conserve un caractère oral. Précisons d’emblée que la présentation s’appuie strictement sur la version télévisée et que tout lecteur n’ayant pas visionné la série jusqu’à la saison 5 sera victime de spoilers.

Le droit dans Game of Thrones – Lille’s Landing

« J’ai évoqué un prélude juridique à cette soirée car nous allons nous intéresser à la place du droit dans cette série. Et l’on peut d’emblée, légitimement, se poser la question suivante : pourquoi s’interroger sur le « droit dans Game of Thrones », alors que cette fiction est, à première vue, non juridique ? Peut-on y appliquer la locution latine Ibi societas, ibi jus? Qui dit « société », dit « droit »?

Je doute sérieusement du fait que George R.R. Martin, l’auteur de la série de romans, ait entendu susciter une réflexion juridique lorsqu’il a écrit sa saga. Pourtant, la richesse du monde qu’il a créé se manifeste tout autant par la complexité de sa trame et par le nombre de ses personnages que par la présence d’institutions, de règles, de pratiques, de coutumes ou de traditions amenées à encadrer le comportement de chacun. Contrairement à ce que pourrait penser, de façon prématurée, un spectateur de la série, le droit n’a pas déserté les Sept Couronnes. Le droit contribue aussi bien à définir le statut personnel des individus que les relations qu’ils nouent au quotidien, entre eux et avec les autorités, dans chacune des cités et royaumes qui sont présentés au fil des épisodes. Néanmoins, il apparaît difficile, même en analysant rigoureusement les épisodes, d’identifier la source d’un droit qui serait imposé aux sujets. Et pour cause, c’est généralement par les usages, donc sans support écrit ou texte de référence, que les comportements sont encadrés. Les réalisateurs ne nous aident pas beaucoup.

Identification d’un système et d’une autorité juridiques

Pourtant, les fans les plus aguerris ont peut-être identifié ce qui semble constituer la norme ou plutôt le référentiel suprême dans le royaume de Sept Couronnes : la Paix du Roi, évoquée dans de nombreux épisodes de la série et liée à l’autorité du Roi des Sept Couronnes. Elle semble constituer le cadre juridique global dont dérivent une importante partie des règles et coutumes de Westeros. Quelle est donc cette Paix du roi, si abondamment citée et jamais vraiment expliquée ?

La Paix du roi n’est sans doute pas très éloignée du droit, éponyme, en vigueur en Angleterre avant la conquête normande au début du XIème siècle (the King’s Peace). Plutôt qu’un corps formel de règles, l’expression semble davantage désigner le système d’organisation féodale appliqué sur le territoire, l’objectif qui doit globalement guider le comportement de tous les sujets. L’une de ses principales caractéristiques est de favoriser autant que possible le maintien de la paix, d’un équilibre pacifique, grâce à l’action locale d’individus investis d’une autorité (lords ou seigneurs, roi, chefs de maisons, etc.). Ce système suppose que l’autorité des Seigneurs des différentes Maisons sur leurs sujets dérive de celle du Roi et qu’ils assurent concrètement le maintien de la paix sur le continent, leur pouvoir étant directement délégué par la Couronne. En somme, c’est à la fois la sagesse du monarque et celle des suzerains qui permettent l’application du droit dans l’ensemble du Royaume des Sept Couronnes. Une première étape de notre réflexion semble être franchie, à savoir l’identification d’un cadre juridique général.

On ajoutera que le Royaume des Sept Couronnes semble disposer d’une autorité chargée d’éclairer le Roi sur différentes questions juridiques, incarnée par le Maître des Lois, qui siège au Conseil restreint de Port Réal. Il s’agit dans la première saison de Renly Baratheon, nommé par son frère le roi Robert. On note toutefois que son rôle en tant que gardien du droit est à peine évoqué… On relève surtout qu’après son départ précipité de Port-Réal dans la saison 1, il ne semble pas vraiment avoir été remplacé. C’est sans doute là le signe de l’importance réduite accordée par les Lannisters au droit dans leur art de gouverner : à partir de la deuxième saison, le Conseil restreint, piloté par Tywin Lannister ou par Cersei Lannister, privilégie une approche très casuistique et opportuniste du droit…. Toujours est-il qu’après un système juridique, une autorité juridique semble pouvoir être identifiée.

A partir de ce système ébauché, tentons de trouver des exemples plus concrets de la présence de droit dans Game of Thrones. A cette fin, j’ai décidé de livrer le plan en deux parties en pâture aux dragons et d’envisager quatre axes, à savoir :  

-les relations entre individus ;

-les relations entre les individus et les détenteurs de l’autorité ;

-les relations entre les autorités ou institutions ;

-les relations entre les royaumes et cités.

 

Les relations entre individus

En termes de statut personnel, l’appartenance des personnages à différentes classes sociales ou « ordres » est clairement mise en avant et même exploitée par G.R.R. Martin dans son œuvre, pour construire un modèle de société d’inspiration féodale. On retrouve cette distinction de manière nette dans la série, qu’il s’agisse de différencier les nobles (principales familles qui vont parfois prétendre au trône), les roturiers (paysans ou commerçants), les ordres plus ou moins indépendants tels que les ordres militaires (dans une certaine mesure, voir l’exemple de la Garde de Nuit) et les religieux appartenant à différents cultes (ex : le Grand Septon, à tête du culte religion des Sept).

Cette distinction est loin d’être anecdotique car elle va avoir une influence sur les droits dont bénéficient les individus : les taxes dont ils devront s’acquitter, la nature des sanctions dont ils pourront être frappés en cas de crime, l’accès à certaines professions ou fonctions, la possibilité ou non de se marier, etc., sont autant d’aspects qui vont être affectés par le statut de l’individu, selon qu’il est d’ascendance noble ou simple paysan.

Le statut des individus va également être déterminé par leur âge et leur sexe, ce qui aura son importance pour deux sujets qui sont au cœur de la saga :

-la dévolution successorale : la règle la plus répandue pour déterminer qui héritera est la primogéniture masculine (à condition que l’individu soit né dans les liens du mariage).

-les mariages, essentiellement arrangés : on relève que l’âge nubile est déterminé de façon différente pour les hommes et les femmes. Ainsi, dans la saison 2, Sansa Stark est considérée comme adulte, donc nubile, à partir du moment où elle a ses premières menstruations. Les romans laissent entendre que les garçons sont eux considérés comme adultes dès l’âge de 16 ans.

Malgré ces exemples très concrets, il n’est pas question d’aller jusqu’à considérer qu’il existe un « droit de la famille » ou un « droit des successions » tels qu’on les entend en droit français pour déterminer le statut personnel. C’est plutôt une série de traditions, essentiellement locales mais fermement entretenues et respectées par les familles nobles, qui vont s’appliquer aux individus.

Il en ainsi de la célébration du mariage, effectuée par un Septon, donnant lieu au prononcé d’une série de vœux et s’achevant par la consommation quasi-immédiate des noces par le couple (sauf lorsque l’ensemble des invités est massacré durant la cérémonie…).

Il en est ainsi également des pratiques en matière de filiation, essentiellement coutumières, donc dues à des pratiques répétées au fil des générations. J’ai mentionné la dévolution successorale mais prenons l’exemple de la bâtardise, à savoir la naissance d’un enfant hors les liens du mariage, bien incarnée par le personnage de Jon Snow, puis par celui de Gendry ou de Ramsay Bolton. La bâtardise ne semble pas formellement condamnée mais est particulièrement « délicate » dans les familles nobles, comme le montrent les tensions entre Catelyn Stark et Jon Snow dans la première saison. Il est intéressant de relever que dans la saga, le statut des enfants nés hors mariage dépend de leur reconnaissance ou non par leur parent noble. Dans l’hypothèse où ils sont reconnus, ils seront dans une certaine mesure intégrés à la Maison de leur parent noble et devront par ailleurs avoir un nom de famille générique plutôt que celui de leur Maison, mais ils ne pourront pas prétendre à la succession. Enfin, comme le montrent les saisons 4 et 5, seul un décret royal permet la légitimation d’un enfant bâtard : c’est ainsi que dans la saison 5, épisode 7, Ramsay est légitimé par décret du roi Tommen et devient Ramsay Bolton.

Il existe donc des règles plus ou moins strictes sur le statut des individus, en fonction de leur ascendance et de leur genre. Nous pourrions chercher d’autres exemples mais on constate déjà qu’il y a donc bien une forme ébauchée de statut personnel permettant d’établir le patrimoine juridique des individus, d’organiser leurs relations les uns avec les autres, d’établir leurs droits et obligations.

Dès lors qu’ils disposent de droits et d’obligations, des différends sont susceptibles de naître entre eux. Comment sont-ils réglés, lorsque les individus ne recourent pas simplement à la justice privée, à savoir un bon coup de dague dans la nuque ? Existe-t-il un code qui indique dans quelles situations l’honneur d’un sujet de Westeros a été bafoué et les remèdes à y apporter ?

En vertu de la Paix du roi, ce sont les suzerains du roi, établis dans différentes régions, qui disposent d’une certaine autonomie pour régler les affaires courantes dans la région et sont amenés, à plusieurs reprises, à régler les différends entre les individus, voire à… agir en tant que bourreaux. C’est notamment le cas des Starks, suzerains du Nord et établis à Winterfell. Ceux-ci peuvent par exemple sanctionner leurs vassaux, y compris par la mise à mort, lorsque ceux-ci commettent des actes de trahison ou violent leurs serments : Ned Stark procède ainsi dès le début de la saison 1 ; Robb Stark exécute Rickard Karstark au début de la saison 3 et, de manière plus récente, Jon Snow décapite Ser Janos Slynt dans la saison 5. La justice est souvent radicale, d’issue violente, mais elle existe. Il faut d’ailleurs, dans ce cadre, aborder un aspect important du règlement des différends entre sujets, surtout nobles : le duel judiciaire

Le recours au duel judiciaire (trial by combat) est peut-être ce qui heurte le plus notre conscience de spectateur-juriste : vous êtes accusé, ne parvenez pas à faire la preuve de votre innocence ou de votre bon droit et exigez donc que la procédure soit interrompue pour être réglée par un combat à mort. S’agit-t-il d’une aberration juridique ?

En réalité, il s’agit d’une « procédure » qui était particulièrement répandue du Moyen-Âge jusqu’à la fin du XIXè siècle, essentiellement en Europe et reproduite dans plusieurs épisodes de la série. Tyrion Lannister est amené à faire appel deux fois au duel judiciaire dans la saga, tout en mettant en avant, de manière très critique, les failles du système judiciaire existant dans les Sept Couronnes, notamment l’absence de véritable contradictoire. L’épisode 6 de la saison 1 en offre une excellente illustration avec le procès de Tyrion aux Eyrié.

La critique de la justice développée par Tyrion dans cet épisode est pertinente dans la mesure où l’autorité amenée à juger semble avoir le dernier mot. On peut toutefois souligner de manière très critique le caractère abusif de ce procédé. Comme le confirme la scène suivante issue de la saison 4, le recours au Trial by combat peut être envisagé dès lors que la personne accusée estime que le vent tourne et que son procès, si on peut le qualifier ainsi, ne connaîtra pas d’issue favorable.

Les relations entre les sujets et le pouvoir

Cela nous amène à envisager les relations entre le sujets et le pouvoir : comme on le constate, ce sont essentiellement les monarques ou seigneurs des différentes Maisons nobles qui assurent la justice et favorisent le règlement des différends. Dans son fief, celui qui gouverne a toujours le dernier mot et c’est lui qui est amené à faire preuve de sagesse (ou non) pour déterminer à la fois s’il y a eu préjudice et s’il doit y avoir réparation. Des juristes de l’an 2016 pourraient s’étonner de l’absence, dans de nombreux cas, de toute référence à une règle ou à un précédent pour justifier et édicter la sanction… Toujours est-il que deux figures d’autorité concourent à la réalisation de la fonction judiciaire.

(Le Roi) Joffrey tout d’abord, qui représente l’autorité centrale. Au fil des épisodes, selon son bon vouloir, il demande au chanteur Marillion ayant composé une chanson particulièrement déshonorante pour le feu roi Robert, s’il préfère perdre la langue ou les doigts ; ordonne la mise à mort de tous les bébés susceptibles d’être les enfants bâtards de Robert ; ordonne l’exécution du héros de la série à la fin de la saison 1 alors qu’il s’est formellement engagé auprès de Sansa à ne pas le faire. Plus généralement, s’il n’est pas convaincu de faire autrement par ses conseillers, le Roi peut produire la règle de manière tout à fait discrétionnaire : c’est le cas par exemple dans l’épisode 2 de la saison 3, lorsqu’il envisage devant Margery de déclarer l’homosexualité passible de la peine de mort (fort heureusement, Margery détourne son attention en lui parlant d’arbalète). Ainsi, le Roi incarne la loi, son pouvoir apparaît quasi absolu et aucune forme de recours pour excès de pouvoir n’est envisageable par les sujets, hormis, bien sûr, la vengeance. On peut alors le dire, la Paix du roi, trop souvent perçue comme « Volonté du roi », est la principale source de droit dans Game of Thrones.

Les gouvernants que sont les suzerains ou les Seigneurs des différentes maisons nobles ont eux aussi un rôle majeur à jouer en la matière, étant régulièrement amenés à entendre les doléances spécifiques de leurs sujets pour y apporter une solution. Il peut s’agir selon les cas du préjudice causé par le fait d’un tiers, à la suite duquel on souhaite obtenir réparation. Il peut également s’agir d’une requête destinée à demander à l’autorité de revenir sur une de ses décisions (quoi ? du droit administratif avant l’heure ??). Voyez la figure de la séance des doléances qui est organisée de façon régulière à Meereen à partir du moment où Daenerys Targaryen en devient Reine suite à la prise de la Cité. La situation a cela de particulier qu’après avoir renversé les institutions qui y étaient établies et avoir banni l’esclavage, Daenerys est contrainte de reconstruire par à-coups un ordre juridique qu’elle estime plus respectueux des droits du peuple. Elle consacre ainsi de longues séances de doléances au traitement des requêtes des uns et des autres.

Daenerys rappelle souvent dans la saison 5 que « Law is Law ». Mais on réalise rapidement avec ces exemples que la principale source du droit est en réalité l’autorité, le « pouvoir » dans son acception la plus brute, voire la plus brutale. Cersei Lannister l’explique d’ailleurs à Lord Peter Baelish (Littlefinger) lors d’un échange au cours de la saison 3 : « Power is power ». Elle montre ainsi que l’agencement des pouvoirs se fait en sa faveur (voir cet article sur ce sujet).

Qui plus est, le pouvoir d’une autorité ne semble pouvoir être limité que par le plus grand pouvoir d’une autre autorité. Or, on le constate, les pouvoirs coexistent rarement de manière pacifique, ce qui implique que les sources de contraintes sont divergentes.

Les relations entre les autorités / les institutions

On perçoit dans cet univers une difficulté qui n’est pas très éloignée de nos préoccupations (bon, d’accord, de mes préoccupations), à savoir celle inhérente au développement d’une forme de pluralisme juridique. En effet, on observe dans Westeros, notamment à Port-Réal, la coexistence dans un même espace de plusieurs ordres ou systèmes juridiques concurrentiels : les règles édictées par le Roi, celles qui sont propres à une Maison noble, les règles issues de l’une des trois principales religions, les règles propres à certaines sociétés marchandes, etc. La structure hiérarchique du royaume permet le plus souvent de déterminer quelle règle, quelle coutume va s’appliquer à une situation donnée. « Dans le doute », le Roi, réel ou autoproclamé, celui qui concentre les pouvoirs entre ses mains, va le plus souvent avoir le dernier mot et moduler le droit selon son bon loisir.

Toutefois, la saison 5 nous montre que monarques et nobles sont également soumis aux lois sacrées et peuvent donc être soumis à des procédures et règles qui leur échappent, lorsqu’ils violent les textes divins. C’est ainsi que parfois, le droit divin est montré comme transcendant le droit créé par les hommes. Le procès des Loras Tyrell dans l’épisode 6  de la saison 5 en atteste, menant à l’incarcération de Loras et sa sœur Margery pour parjure devant les dieux, malgré leur statut noble (rappelons qu’à ce stade de la série, Margery est devenue la Reine en épousant Tommen Baratheon). L’emprisonnement de Cersei à l’épisode 7 de la saison 5 en atteste également : le Roi Tommen apparaît impuissant, sa seule alternative pour libérer ses proches étant de recourir à la force armée.

Le Grand Septon rappelle à plusieurs reprises durant ces deux épisodes que les nobles, comme les roturiers, doivent se soumettre à la Religion des Sept (la Foi), plus précisément aux préceptes de l’Etoile à sept branches, principal livre sacré de la religion des Sept. Ainsi, le monarque et ses vassaux ne peuvent pas prétendre être les seuls créateurs de droit sur le continent (il faut noter que les ordres religieux disposaient du pouvoir d’organiser des procès avant la conquête targaryenne).

Les relations entre royaumes

On pourrait penser qu’un univers aussi complexe s’est affranchi de toute forme d’organisation des relations entre puissances gouvernantes et de tout développement, de pratiques « internationales ». En réalité, une forme embryonnaire de règles internationales paraît s’esquisser à mesure que l’on observe les épisodes. George R.R. Martin nous incite bien malgré lui à raisonner sur certaines notions du droit international.

Par exemple, la figure du traité dans sa forme la plus primaire est bien présente, comme le montrent les nombreux accords et propositions d’accords qui ponctuent la saison 2 de la série. Ce sont plus généralement les traités de paix et d’alliance, souvent forgés par le mariage, qui ont permis au continent de Westeros de se structurer et à certains royaumes de se renforcer. Il faut ainsi rappeler que, dans le premier épisode de la saison 2, Robb Stark énonce une série de « Termes de paix » dont il propose la conclusion au Conseil restreint de Port-Réal et au roi auto-proclamé Renly Baratheon afin de mettre un terme au conflit qui menace d’embraser le continent de Westeros. Ces Termes de paix incluent, entre autres droits et obligations, la reconnaissance par l’ensemble des parties du Nord en tant que royaume libre et indépendant.

Les juristes assidus de la saga auront d’ailleurs noté à quel point la question de la reconnaissance des autres royaumes y est centrale. Il s’agit plus précisément de celle des gouvernants dont la légitimité peut être remise en cause, soit parce qu’ils se sont approprié leur couronne de manière illicite (par ex. Joffrey : épisodes 7 à 9 de la première saison), soit parce qu’ils prétendent exercer leur autorité sur un royaume dont l’existence n’est pas admise par les autres royaumes ou dont l’autonomie n’a jamais été consacrée : c’est le cas du Nord, ce territoire étant, jusqu’à la fin de la saison 1, une composante à part entière du territoire gouverné par Robert Baratheon. La sécession du Nord et la proclamation de Robb Stark en tant que roi (épisode 10 de la première saison) sont le premier mouvement d’une série de revendications sécessionnistes qui vont contribuer à l’éclatement du continent.

De nombreuses autres questions pourraient être envisagées mais ne peuvent être abordées faute de temps. Quel est le statut de la Garde de nuit par rapports aux différents royaumes et cités ? Cet ordre militaire est présenté comme totalement indépendant des royaumes. La prohibition de l’esclavage, applicable sur la quasi-totalité du Royaume des 7 couronnes a-t-il acquis la valeur de règle coutumière ? Les Sauvageons qui traversent le Mur, avec l’autorisation de Jon Snow, pour se mettre à l’abri des Marcheurs blancs, sont-ils, d’une certaine manière, des réfugiés ?

Tant de questions auxquelles il est difficile d’apporter une réponse sans abuser du temps qui m’a été aimablement accordé. L’organisation de cette manifestation a toutefois le mérite de montrer que Game of Thrones est une série qui inspire les juristes et qui continuera de le faire pendant encore quelques saisons. Elle suscitera la réflexion parce que les faits qui s’y déroulent sont le plus souvent choquants, peu conformes à notre conception de la morale. Elle suscite également la réflexion car elle nous amène aussi à nous interroger sur la légitimité du droit : un droit tyrannique, immoral, contraire à l’éthique ou simplement cruel est-il légitime ?

Il semble que cela soit souvent le cas dans les Sept couronnes dès lors que l’autorité qui crée ce droit par ses décisions a obtenu le pouvoir de manière licite. Cela a un écho particulier pour notre actualité et nous permet de mettre en perspective notre conception du droit. Il est vrai que l’univers de cette saga ne prétend pas à une forme de cohérence dans les inspirations qu’elle emprunte à notre histoire. Selon les lieux et personnages mis en scène, ce sont des modèles de sociétés tantôt antiques, tantôt médiévales qui sont présentés (avec, parfois, des phénomènes anachroniques). La conséquence logique de ce mélange des genres est que des conceptions variables d’un droit en gestation vont pouvoir être identifiées dans la série.

La nouvelle mascotte du SCD de l'Université Lille 2?

La nouvelle mascotte du SCD de l'Université Lille 2?

Partager cet article
Repost0
8 août 2015 6 08 /08 /août /2015 15:10
40 arrêts qui vous feraient (encore plus) aimer le droit administratif

Il était une fois, dans une université lointaine, un étudiant fraîchement titulaire de sa première année de Licence en droit, nommé Raoul Valoche.

Malgré une noble ascendance juridique, Raoul n’était pas vraiment un bon étudiant… mais il n’était pas mauvais non plus. Il avait, selon des rumeurs persistantes confirmées par ses chargés de TD, validé son semestre au ras des pâquerettes grâce à un généreux système de compensation et aux petites matières que des révisions de dernière minute lui avaient permis de s’approprier durant au moins une matinée (avant de les oublier à tout jamais).

Survivant, mais pas encore diplômé, Raoul avait appris grâce à ses aînés qu’une certaine matière de deuxième année de Licence risquait de mettre un « coup de Beauvoir » à son avancée vers le titre de Licencié. Une bonne âme lui expliqua que c’était plutôt de « butoir » qu’il s’agissait et que, dans tous les cas, il finirait licencié, en droit ou par la fac selon son investissement.

Tourmenté par cette perspective peu joyeuse, Raoul s’apprêtait à passer un été bien désagréable (moins cependant que celui des étudiants dont les rattrapages ont lieu en septembre malgré la réforme du calendrier des examens). Heureusement, un camarade bien informé, car membre du syndicat étudiant majoritaire, lui recommanda d’aller consulter le vieil ermite local, « Alphonse » afin de quérir conseil. Après tout, « Alphonse sait tout ».

Alphonse était qualifié de « vieux fou du CROUS » par beaucoup d’étudiants car c’est à une table de la cafétéria que résidait, de 9h à 17h15, cet homme barbu et sénile, peut-être SDF, dont les activités hors de l’Université étaient inconnues. Les services de sécurité de l’Université toléraient sa présence car il avait une maîtrise inexplicable du droit du travail et des questions d’hygiène et de sécurité ; les enseignants le craignaient car il connaissait les deuxième et troisième prénoms de chacun d’entre eux ; les étudiants le respectaient car on disait qu’il pouvait répondre à n’importe quelle question de droit public en échange de cookies ou de vieilles éditions d’ouvrages juridiques. Certains racontaient sur la page Facebook des L3 parcours indifférencié qu’il vivait en réalité très bien et qu’il avait été aperçu entrant dans un hôtel particulier du 2ème arrondissement parisien, mis à sa disposition par sa rentière de famille.

Sa barbe hirsute compromettait toute forme d’évaluation de son âge – il aurait aussi bien pu avoir 27 ans que 32, n’ayant donc de « vieux » que l’apparence – au point que les Masters 2 l’appelaient affectueusement « Hipsteriste » (Hipster-Juriste). Tout ce que l’on savait de lui, c’est qu’il avait perdu la raison après avoir planché en vain sur un sujet particulièrement retors de droit des collectivités territoriales – une jurisprudence de droit… argentin, en langue originale – quelques années plus tôt. A la fin de l’épreuve, il avait fallu les énergies conjuguées de deux surveillants et d’un agent d’entretien passé par là pour le décrocher de sa table et récupérer sa copie. Les autres étudiants de la promotion s’étaient enfuis en criant ou en pleurant, persuadés que le fait de déclamer à tue-tête, dans l’ordre chronologique et en boucle toutes les décisions du Conseil d’Etat entre 1996 et 1999 ne peut que signifier que l’on vient d’être possédé par le démon.

Comble de l’ironie, Alphonse avait obtenu 18 sur 20 (les autres notes déclinaient du 9 vers le -5, parfois accompagnées de la mention « Vous êtes un(e) crétin(e) ») mais le sujet l’avait définitivement traumatisé. Comme si le sort avait voulu s’acharner sur lui alors qu’il était parti « changer d’air » à la Dune du Pilat, il avait trébuché sur un vieux GAJA oublié là et dévalé toute la dune sous les regards horrifiés des badauds et de leurs abonnés : la vidéo avait notamment donné lieu à 5600 vues sur le réseau social Vine et presque autant sur Youtube (le GAJA coupable, récupéré par un passant et mis en vente sur eBay, avait été revendu 357 euros après des enchères acharnées)

C’est là que la folie d’Alphonse, latente, avait apparemment été révélée au grand jour, notamment parce qu’il avait décidé – selon les archives de la gazette de l’Université – de se présenter directement et physiquement devant le Conseil d’Etat afin d’y demander que soit engagée la responsabilité de la commune de La Teste-de-Buch, de son office de tourisme et de la vacataire qui, y officiant, lui avait recommandé d’aller découvrir la Dune du Pilat.

Une bien sombre histoire dont seul Hervé Valoche semble connaître les détails et qu’il révélera certainement un jour sur ce blog. Mais passons.

Comme l’exigeait la coutume (locale, constituée par opinio juris et par une pratique répétée, gén… euh, pardon). Comme l’exigeait la coutume donc, Raoul fit à Alphonse une offrande en cookies nougatine (il ne fallait surtout pas lui offrir de marque distributeur sous peine de prendre une mandale) et lui posa la question qui le taraudait : était-il possible de survivre au droit administratif sans maîtriser la jurisprudence ?

Le « vieil ermite hipsteriste » ricana d’une voix anormalement jeune et lui fournit une réponse si longue qu’elle semblait tout droit sortie du manuel Le Droit administratif à travers les âges, qui fêtait à l’époque sa 19ème édition, remaniée, avec les derniers développements relatifs à la réforme de la procédure devant les tribunaux administratifs et aux apports de la jurisprudence dite de la Feria lilloise (cf. pp. 145-152) :

« Tout bonnement impossible, il faudra les maîtriser dans les moindres détails, ce malgré leurs intitulés peu… avenants. Juridiction, année ET appellation ».

Raoul laissa échapper un juron de dépit.

« Il y aura naturellement toutes ces collectivités charmantes dont les habitants, les entreprises ou les associations ont décidé de causer la perte. Outre les grandes villes, tu ne saurais occulter les patelins tels que ceux qui ont donné naissance aux jurisprudences des communes de Champerou-Plage, Vernouille, à ne pas comprendre avec Vernouillet-les-Jardins (sauf à vouloir relancer la querelle doctrinale historique des Professeurs Gotrin et Cristofis...), Bergrolles le Pouillou, Sainte Gemme du Moron, Bouxigny-Prouée-sur-Rosnais (les étudiants n'ont jamais trop su comment prononcer, je l’ignore moi-même), Mimaulette, Gambaites-les-Bains, Le Boulay, Gambéseuil (ce fameux souci avec la résidence secondaire d’une royauté qatarie), Pognée la Forêt et Bleumotte… à ne pas confondre avec l'arrêt Mottebleue (rare cas de jurisprudences jumelles dans lesquelles la victime, n’étant pas en mesure d’indiquer avec certitude quelle commune lui avait porté préjudice, avait, dans le doute, décidé de s'en prendre aux deux, au mépris de considérations procédurales élémentaires : voir en ce sens la note AGDA 1987).

Méfiance en passant : les pauvres hères qui officient en Licence 2, parfois induits en erreur par la sonorité exotique de certaines jurisprudences, tendent à altérer leur orthographe. Je pense notamment aux jurisprudences des communes de Houachineton ou de Coualeux L'impure. Prends également garde à la filière des jurisprudences dites « Insère ce que tu veux - sur Orge » qui, contrairement à ce que l’on pourrait penser, n’ont pas toutes de rapport avec le lancer de personnes de petit gabarit. Tu retiendras ainsi que la jurisprudence Sucrerou sur Orge est relative aux modalités discutables de dissolution de l’association locale des sosies de David Ginola et que celle de Kandérel sur Orge porte sur un problème de contrat administratif. Pas de nain là-dessous, aussi petit soit-il.

Les associations seront tes meilleures amies car les noms des jurisprudences qui leur sont associées sont généralement plus simples à retenir : je pense par exemple à Parisiens du 8ème en colère (attention, il y aussi une jurisprudence Huit parisiens en colère, généralement raillée par la doctrine), Association des amis de Nabilla, Courses de tondeuses et débroussailleuses, Taxidermistes lyonnais, Fédération des derviches tourneurs de la rive droite (qui ne connait pas de pareil rive gauche), Club des Entomologues de St-Raphaël ou Club de water-polo nudiste.

Tu auras plus de mal lorsque tu seras confronté aux lieux insolites du droit administratif, d’autant qu’il est fort peu probable que tu t’y aventures un jour (sauf à configurer ton GPS sur « éviter tous les péages ») ou que tu en entendes parler dans les médias autres que locaux : Château Le Graveleux, La Fierté Samaire, Zone industrielle des Corvées, Moulin de Champignard, Zone industrielle de la Bavette ou Lieu-dit du Panier Percay, également appelée, entre érudits, l’affaire de l’Usine des panneaux réfléchissants : il faut rappeler qu’un génie du conseil municipal - une « lumière » selon les termes du Doyen Cristofis - n'avait pas envisagé que la présence d'une usine de panneau réfléchissants à proximité d'une voie de circulation puisse avoir des vertus éblouissantes, pour le plus grand déplaisir des automobilistes locaux.

Tu devras jongler entre les institutions du service public et les enseignes du secteur privé, unies pour accroître annuellement le volume des recueils de jurisprudence. Récemment, la doctrine a été contrainte de s’intéresser à des affaires peu stimulantes comme celle du Groupe scolaire « Les petits bolosses », du Club canin - Les Molosses (à ne pas confondre avec la jurisprudence précédente même s’il y a eu morsure dans les deux cas et quoiqu'un manque ultérieur de diligence chez le personnel du groupe scolaire ait impliqué une rencontre des uns avec les autres), du Musée du RER, de la Discothèque de Grosgouffre, du Garage Sam Inasseri, du Centre Tracteur Discount, du Casino Widetepotch, de la Foire à la Mortadelle, de Jacky Motos, des Poteries artisanales du Lionceau ou de la Laiterie de Bagnolet (qui, contrairement à ce que l’on pourrait penser, est liée à l’organisation sauvage en son sein d’une rave par des collégiens sur Facebook et non pas à la découverte antérieure du caractère avarié du lait qui y était produit – cet aspect a été réglé par la voie politique).

Comme toujours, enfin, tu n’occulteras pas les plus discrets des justiciables, dont les noms restent gravés dans les mémoires des administrativistes : la Dame Foirfouille (qui, de manière intéressante, est également connue des privatistes en raison de ses nombreux conflits avec l'enseigne éponyme), les Époux Crottin, les Epoux Corollaire, le Sieur Quérulent, le Sieur Vindicatif (à ne surtout pas confondre avec la jurisprudence Lin Dicativ) ou la Dame Tipeixe qui suscite régulièrement le doute chez les étudiants à cause de sa proximité terminologique avec la bien plus célèbre affaire Blanco ».

Raoul eut une moue dubitative :

« Quelle est donc la technique pour retenir tout ceci ? Il doit bien y avoir une méthode ou une drogue… ».

Alphonse secoua la tête d’un air blasé et lui tendit un paquet de fiches bristol.

« Il faudra ficher ».

 

[Pour trente autres arrêts qui vous feraient aimer le droit administratif, voyez cet ancien billet].

Merci aux camarades du site Les Chevaliers des grands arrêts pour leur coup de pouce dans l'exploration des routes "secondaires" de France.

Partager cet article
Repost0
7 juillet 2015 2 07 /07 /juillet /2015 08:37

Si le présent blog a souvent été le terrain de joutes juridiques, toujours amicales, dédiées aux rapports entre le droit international et la fiction (çà et ), certaines œuvres populaires ont plus franchement suscité les querelles doctrinales que d’autres. Il n’est pas nécessaire de rappeler aux plus fidèles d’entre vous la verve avec laquelle Hervé Valoche et la tante Jeanne Duhaprès ont exposé leurs arguments respectifs au sujet du Seigneur des Anneaux. Personne n’a vraiment gagné (même si Jeanne dit le contraire) et c’est là tout l’intérêt des « querelles juridico-fictionnelles » sur blog : elles sont vaines mais stimulantes.

Le (faux) problème est que la querelle juridico-fictionnelle sur blog est, a priori, séparée de la querelle juridico-fictionnelle en colloque par un fossé plus vaste que celui qui éloigne le hockey sur glace du hockey sur gazon. Si, dans les deux cas, on risque de prendre des mauvais coups, on le fera sans doute de manière moins gracieuse sur l’herbe.

 

Law of the Rings - Le droit appliqué à Tolkien?

C’est donc non sans perplexité que j’ai reçu puis répondu à l’aimable invitation qui m’a été faite début 2015 par de joyeux juristes de l’Université de Strasbourg (« Unistra » pour les intimes). Fous peut-être – d’aucuns diront « strasbourgeois », cela n’engage qu’eux –, ces quelques universitaires chevronnés, issus à la fois de la Faculté de droit locale et de l'association étudiante MédiaDroit, avaient envisagé la folie ultime : organiser un colloque où l’on parlerait de droit… dans le contexte de l’œuvre de Tolkien.

-Ça te dit de participer à un colloque sur le droit et Tolkien ?

Ma réaction a, bien sûr, été des plus réservées :

-HA HA HA HA ! Oui.

Il faut dire que la démarche suggérée, farfelue au premier abord, avait en réalité tout de scientifique, comme j’ai pu le constater aussi bien en préparant péniblement mon intervention (limitée à 10 minutes chrono) qu’en découvrant le reste du programme : « Diable, il y avait vraiment du syllogisme juridique comme on les aime dans tout cela ? ». « Le Pr. Niki Aloupi va parler de Sauron et de la Cour pénale internationale ? ». « Mon Dieu, le Pr. Vlad Constantinesco effectue les conclusions ? ». « Et en plus la manifestation s’intitule Law of the Rings ? ». « Diantre, je n’ai jamais mis les pieds à Strasbourg alors qu’il s’agit d’une des Mecques du droit international ? ».

Que demandait le peuple juridique ? Le paradis pour Raoul.

C’est donc après avoir dit « oui » ; après avoir échangé quelque SMS doctrinaux avec la tante Jeanne ; après avoir péniblement comprimé mes élucubrations juridico-tolkienesques dans le cadre imposé des dix minutes ; après avoir décliné la suggestion de mes amis d’amener à Strasbourg une réplique de l’Anneau de pouvoir ; après avoir embarqué Raoul dans mes bagages, que j’ai découvert Strasbourg et son université (ce faisant, je me suis perdu pendant quarante-cinq minutes, tel un Hobbit isolé dans les Mines de la Moria – mais l’Histoire ne le retiendra pas).

Et là, premier élément de stupeur (au-delà des stores rouges aveuglants des fenêtres de la Faculté de droit – parlons-en) : la cafétéria locale sert de la bière, contrairement à mon établissement de provenance. Le beau lieu que voilà, digne concurrent du Poney Fringant. « On va nécessairement passer une bonne soirée ! ». D’ailleurs, sans doute influencé (ou sous influence), j’ai rapidement eu la conviction que les étudiants et les enseignants avaient l’air plus heureux, ce qui n’appelle pas d’autre explication que la présence de bière à la cafétéria.

Second élément de stupeur : on m’annonce que l’amphithéâtre est comble et qu’il a même fallu refuser du monde. Quoi ? Une salle comble pour un colloque ? Un défi pour la Société française pour le droit international ? Par quel maléfice – digne de Saroumane – un colloque juridique organisé en milieu de semaine, de 17h à 20h, peut-il être plein à craquer ? L’« effet Seigneur des Anneaux », remis au goût du jour par la sortie récente de la trilogie du Hobbit, n’y est sans doute pas étranger. Déception toutefois : contrairement à ce qui m’avait été annoncé, aucun étudiant n’a eu l’audace de venir grimé en personnage de la Terre du Milieu.

Law of the Rings - Le droit appliqué à Tolkien?

Cette affluence estudiantine exceptionnelle, sans fard ni cosplay, a néanmoins permis de démontrer la force de ce bel évènement. Comme l’a justement indiqué l’un des chefs d’orchestre de l’évènement, Anne-Laure Mosbrucker, les concepteurs de la manifestation se sont contentés de proposer l’application d’un raisonnement juridique (rigoureux) à un contexte original, celui de la Terre du Milieu. L’analyse menée par les différents universitaires qui se sont succédé à la chaire n’en est pas moins demeurée strictement juridique : au fil des exposés, l’assistance, d’abord curieuse puis envoûtée, a découvert que cette œuvre pouvait se prêter à des analyses ressortant du droit international privé, du droit des contrats, du droit des biens, du droit de l’environnement ou, naturellement, du droit international (général, pénal, etc.). L’auteur lui-même s’est surpris à espérer qu’une approche fiscaliste du Seigneur des Anneaux le réconcilie enfin avec la matière.

Vous l’avez compris, l’objet de ce modeste billet n’est finalement « que » de féliciter les organisateurs pour cette initiative dont les vertus pédagogiques apparaissent évidentes, aussi bien parce que des étudiants se sont rués en masse dans un colloque juridique – et ont ainsi été manipulés – que parce la logique juridique n’a pas souffert, ni rougi, de la méthod(ologi)e employée et de l’objet étudié.

Law of the Rings - Le droit appliqué à Tolkien?Law of the Rings - Le droit appliqué à Tolkien?

Du fait, on a hâte de découvrir le deuxième opus du mouvement « Droit et fiction », consacré, selon des rumeurs infondées, à Star Wars.

Site « Droit et fiction » - Unistra

Village de la Justice - Entretien avec A.-L. Mosbrucker et le Pr. N. Aloupi (Dalloz, 2 juillet 2015)

Crédits photos : Nicolas Busser

Partager cet article
Repost0
30 juin 2015 2 30 /06 /juin /2015 23:24
Canicule - Quelques recommandations aux (juristes) universitaires pour y résister

 

Cette semaine, il va faire chaud. Les médias, vos voisins, vos collègues et les réseaux sociaux l’ont suffisamment répété. Mais par-delà les cas spécifiques de certaines couches fragiles de la population, mises en avant de manière excessive par les « chaînes info », on oublie trop souvent de penser aux universitaires (du monde du droit), lesquels méritent pourtant de bénéficier de conseils personnalisés.

Si, contrairement au Doyen Vernasi-Paquet – qui était réputé pour ne jamais transpirer mais dont la légende précise qu’il faisait suer à grosses gouttes ses discutants en colloque –, vous n’êtes pas immunisé(e) contre la chaleur, voici quelques recommandations simples que nous vous invitons à suivre et à diffuser au plus grand nombre.

  1. Le calendrier est suffisamment avancé pour réduire les risques que vous rencontriez des étudiants à l’Université, de sorte que renoncer à la cravate ou à la veste semble acceptable dès lors que la température excède les 32 degrés (pour les privatistes, cette règle n’est valable qu’au-delà du seuil transdisciplinaire de 38 degrés). Les hommes pourront arborer une chemise aux manches retroussées ou un polo et les femmes, la tenue qui leur semblera appropriée. Cette tolérance exclut toutefois toute apparition à l’Université avec des chemisettes (i.e. chemises à manches courtes, proscrites par le § 7 de l’avant-propos des Mélanges Vernasi Paquet) ou avec des tongs. Nota : la canicule peut constituer une occasion inespérée pour les enseignants de montrer leur ouverture d’esprit en portant un (trop rare) T-shirt trendy. Nota 2 : si vous empruntez les transports en commun, il peut être utile d’insérer un haut de rechange dans votre serviette. Arriver à l’Université avec une chemise détrempée serait très disgracieux et pourrait susciter des railleries déplaisantes.
     
  2. Le temps n’est littéralement plus à la querelle doctrinale. Ne déclenchez pas de discussion juridique dont la complexité ne fera qu’accroître la sensation de chaleur et vous épuiser. Vous avez, pour quelques jours, le droit légitime et rare de parler de la pluie et du beau temps – seul sujet qui parvienne à fédérer aussi bien les internistes que les internationalistes. Nota : il peut être intéressant (quoique risqué) de profiter de l’épuisement de votre confrère/consœur pour régler un différend scientifique inachevé. Votre interlocuteur, frappé par la chaleur et par l’imminence des vacances, pourrait déclarer rapidement forfait, vous donnant ainsi l’opportunité de partir en vacances (i.e. partir boucler vos contributions en retard) l’esprit conquérant.
     
  3. Evitez de transporter des ouvrages volumineux dans votre serviette qui, alourdie, représentera une source supplémentaire de tracas et suscitera le courroux de vos voisins de transports en commun. Si se déplacer en permanence avec votre précieux exemplaire du Daillier/Forteau/Pellet – Dupuy/Kerbrat, etc. relève de l’évidence en milieu tempéré, votre bible juridique a vocation à rester sur l’étagère en période de canicule. Profitez de cette trêve imposée pour vous munir de contributions électroniques stimulantes que vous lirez sur votre tablette/liseuse. L’allègement du poids de votre serviette (peut-être compromis par la présence d’une bouteille d’un litre d’eau et de vêtements de rechange, cf. supra) vous rendra plus alerte lors de vos déplacements.
     
  4. Les amphithéâtres, centres de recherche et bureaux (pour ceux qui ont la chance d’en posséder) sont souvent mal aérés et dépourvus de toute forme – même primitive – de climatisation. A moins qu’une réunion de section ou une réunion de répartition des enseignements n’appelle votre présence de manière impérative, il sera sans doute plus judicieux de rester chez vous. Vous courez, certes, le risque de perdre en productivité.
     
  5. Ceux qui parmi vous auront malgré tout fait preuve de courage en se rendant à l’Université privilégieront, pour d’éventuels apéritifs de fin de journée, les lieux dotés de caves fraîches ou les bâtisses en pierre, plutôt que les terrasses qui les exposeront au soleil, à la vindicte de serveurs éreintés et à la populace bruyante. Organiser un apéritif de fin de journée de canicule n’est pas dénué de portée stratégique dans la mesure où, le temps que vous acheviez votre dernier rafraîchissement, la température extérieure aura baissé et la populace se sera dispersée.

Bon courage.

Partager cet article
Repost0
27 avril 2015 1 27 /04 /avril /2015 07:30
Partiels are coming : correcteurs, prenez garde… les copies arrivent

Un soir, au sud de la bibliothèque Cujas, un vieux coordinateur d’équipe, usé par l’année écoulée, s’adressa à ses nouvelles recrues et leur tint à peu près ce langage :

« L’année universitaire est noire et pleine de terreur. Or, voici que commence notre garde. Ces sauvageons d’étudiants se massent déjà dans les amphithéâtres. Pendant un mois, ils vont nous bombarder de copies d’examens. Arriverons-nous à survivre à ces horreurs? Oh, cesse donc de sourire jeune Raoul. Tu ne sais pas ce qui t’attend… Les copies arrivent et nous n’y survivrons pas.

- Sont-elles si différentes de celles que nous écrivions à l’époque? s’enquit un jeune thésard travaillant sur la bâtardise en droit privé. Après tout, seule la rue Cujas nous sépare d’eux.

- Tu veux connaitre ces horreurs ? cracha le vieux coordinateur. Tu veux un avant-goût des notes catastrophiques? Et bien soit. Ecoutez donc, jeunes chargés de TD, la litanie des 35 copies les plus infâmes, car à ces partiels commence votre garde et vous devrez préserver le monde de l’université de cette menace…

 

Les copies s’aligneront devant vous par dizaines. Amas informe, sans visage et pourtant… parmi celles-ci se dissimuleront des créatures dont la simple évocation suffirait à faire défaillir Hermione Reloux.

1. La copie Ponéglyphe : Les hiéroglyphes ne sont plus au programme depuis 2500 ans ; le klingon pas avant 1500 ans.

2. La copie Fast and Furious : La calligraphie doit respecter les lignes des copies, toute sortie de piste comportant un risque.

3. La copie Deathnote : La copie est scarifiée à coups de stylo, attestant de la fureur inexplicable de son auteur durant la rédaction.

4. La copie Panier Carrefour : La copie est rédigée sous forme de tirets alors que seuls vos correcteurs ont le droit de faire des listes (surtout des petits hauts de Nicole de la Pétassière).

5. La copie Numérobis : L’une des feuilles de brouillon constitue une partie intégrante de la copie (généralement le II, B), faute de temps, faute de mieux.

6. La copie Tiers-monde : Comme dans les faubourgs populaires de Bangkok (encore que…), la copie rendue en TD est écrite sur les pages arrachées d’un cahier, dans le meilleur des cas.

7. La copie Tabulation from Hell  (ou « Comment j’ai rasé l’Amazonie ») : L’étudiant saute une page à chaque nouvelle section, gonflant artificiellement l’épaisseur de son travail (mais pas celle de sa note).

 

Si vous avez résisté à l’apparence de ces êtres venus ruiner vos soirées et vos weekends, ne vous réjouissez pas trop vite. Ces copies vous apprendront le désespoir. Vous allez réaliser que tous vos conseils méthodologiques s’en sont allés comme la vertu sur le pucelage de Cordélia Corloux.

8. La copie Emma Bovary : Se tromper de sujet ou de méthodologie, c’est toujours se tromper.

9. L’indigeste Justinienne : Autrement appelée « Copie recopiage de code ».

9 bis. La copie The Hobbit : Variante de l’Indigeste… en TD, l’Etudiant restitue un paragraphe entier du dernier manuel d’Hervé Valoche, en beaucoup, beaucoup, beaucoup plus long et en beaucoup, beaucoup, beaucoup moins bien.

10. La copie Ninpo doctrinal no jutsu : Ou « technique secrète d’invocation d’auteurs inexistants ». Comme le disait un vieux sage, "si tu n’es pas sur la liste de Cujas, tu n’as pas le droit de cité".

11. La copie Star Wars : Il y a longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine, cette copie a valu quelque chose (enfin, peut-être). Aujourd’hui, la copie qui s’ouvre par « de tout temps » entraine de tout temps, de la note, un anéantissement.   

12. La copie Tryphon Tournesol : Les parfaites majeures, oubliées en mineures, se concluent sur des notes d’horreur.

13. La copie créée de fait : Copie dans laquelle, après un recopiage in extenso des faits du cas pratique, il est répondu en fait avec des arguments de fait aux questions juridiques posées. Bref, un travail ni fait, ni affaire (sic).

14. La copie tour de Babel : L’étudiant, polyglotte, utilise plusieurs langues dans le corps de son texte sans traduire les dictons (exotiques ou tirés de série US) utilisés.

 

Si la méthode ne titube pas comme un septon grabataire, vous n’êtes pas encore sorti(e) d’affaire. Justin Cogens et ses disciples vous traqueront au fil des pages qu’ils multiplieront, inutilement, juste pour le plaisir de vous faire souffrir, une ligne encore.

15. La copie « Allo quoi ! » : Une copie vierge d’intelligence. Technique gonflée dont l’issue fatale peut souvent être illustrée par le proverbe « T’as pas de connaissance, t’as pas de points ».   

16. La copie « Hadock » (sic) : Les locutions latines sont écrites en grec.

17. La copie Bernard du PMU : La copie Café du commerce ou de basse politique.

18. La copie Indochine : La copie alterne les raisonnements What the f** et les jump cut, ou vice et versa (ex : la salariée ayant un dauphin tatoué sur l’omoplate, il est certain que la convention sur les gens de mer s’applique).

19. La copie Plus belle la vie (ou copie Closer) : Copie dans laquelle l’étudiant(e) raconte sa vie, faute de vouloir parler de droit.

19 bis. La copie Mistral perdant : Copie (généralement la même) dans laquelle l’étudiant(e) présente des excuses à son futur correcteur pour la qualité de son travail ou pour son caractère inachevé.

20. La copie Météores de pégase : L’étudiant répète inlassablement le même argument sans en atteindre le 7ème sens.


21. La copie galère : L’étudiant à ramé pour écrire un recto en trois heures. Une cadence de sabordage, pour sûr.

 

Si nous arrivons au bout de ceux-ci, nous devrons encore faire attention aux fourbes. Entraînés par les meilleurs Sans-visage de Braavos et rompus à toutes les techniques d’Assassin’s Creed, Paul Tergeist et ses troupes feront tout pour vous tromper.

22. La copie SOS Fantômes : Copie dans laquelle les appels de note de bas de page, issus du texte plagié, n’ont pas été supprimés (NB : marche également pour les liens hypertexte non désactivés…).

22 bis. La copie Premier artisan de France : Copie de TD dans laquelle l’étudiant camoufle ses erreurs originelles par le couper-coller (manuel…) d’un carré de papier sur lequel il réécrit de nouveaux développements.

23. La copie "Miroir, ô mon beau miroir, dis-moi qui est la plus cruche" : Recopier la copie de Beyoncé Coulibaly, c’est recopier sa note aussi.

24. La copie Cluedo : La copie contient encore l’arme du crime, la « feuille de pompe » ayant été oubliée dedans. NB : marche également avec un post-it.

25. La copie humanitaire : La copie contient un brouillon dont l’écriture n’est manifestement pas celle de l’auteur mais, certainement, celle d’un voisin, soucieux d’aider son camarade à compléter son devoir (Et dire que le chargé de TD de droit du travail sanctionne cette Internationale étudiante. Décidément, après le partiel, les lendemains déchantent).

26. La copie multiclonage : Deux copies aléatoirement ramassées en TD sont étrangement jumelles à la « fôte » d’orthographe près.

26 bis. La copie sharingan : Variante de la précédente. Le chargé de TD qui a un cours le lundi et le vendredi retrouve, dans son second TD, au mot près, la correction qu’il a donné lors de la première séance.

 

« Le cœur des Hommes est aisément corruptible », disait Sauron à ses disciples. Agnan Blatard a transposé cette règle aux chargés de TD. Ne vous laissez pas avoir, sous peine de vous écarter définitivement des chemins de l’Université.

27.  La copie Baranne : Brosse à reluire dans le sens du poil, pommade et autres flagorneries composent cette copie.    

28.  La copie Eliot Ness : L’absence de billets de 500 euros et la présence d'un billet doux laissent souvent de marbre l’incorruptible correcteur.

29.   La copie Alain Deloin : Nom du chargé de TD mal orthographié, chargé de TD énervé.

30. La copie « Kaléidoscope lunaire » de Sailor Moon : La copie arc en ciel où chaque paragraphe est souligné d’une couleur différente provoque la cécité du correcteur.

31. La copie rabat joie : Le correcteur a la joie de trouver le rabat collé, trop collé, ou pas.

32. La copie Raoul : Fait pleurer Hervé Valoche.  

33. La copie Kubiac : Copie en forme de doggy bag dont les restes du repas de l’auteur (miettes et autres) constituent de beaux reliefs.

34. La copie Les Experts Miami : Copies dans laquelle des substances bizarres côtoient des taches dont la nature reste mystérieuse.

35. La dernière copie du tas : Là vous n'y êtes pour rien mais que voulez-vous? Votre correcteur est humain et sa série préférée commence dans 5 minutes.

 

Par Dichotome.

Partager cet article
Repost0
18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 22:47

Depuis le temps que je voulais qu’il écrive dans le blog, j’ai enfin obtenu gain de cause ! Jacobo Rios, maître de conférences HDR à l’Université de Perpignan Via Domitia (et cinéaste dans l’âme), a accepté de partager ses anecdotes et réflexions sur l’étude (la sienne, la vôtre) du droit international, sur les films et séries d’espionnage et sur certains de ses thèmes de recherche. A la lecture, on constate finalement que l’on peut, sur un malentendu (?), transformer une aventure klapischienne inversée, via ERASMUS, en belle carrière universitaire en France. Merci à lui !

 

Quand avez-vous décidé de suivre la « voie » du droit international public ?

J'étais un étudiant espagnol en droit, et je « rêvais » de venir à Paris et en France alors qu'à 20 ans je ne parlais pas encore un seul mot de français ! Comment faire alors ? J'ai appris cette langue en tant qu'Erasmus à Paris, cela m'a fait découvrir le droit international mais aussi confirmé qu'un vœu pouvait devenir réalité. Je vivais ce que Serge Sur appelle, dans son livre Plaisirs du cinéma, un « rêve d’Europe ». A la fin du séjour Erasmus, un peu donc comme Romain Duris dans L'auberge espagnole (attention spoiler !), j'ai décidé de quitter ma voie « normale », en droit en Espagne, pour un avenir qui semblait un peu plus incertain, mais beaucoup plus motivant, et qui s'est tourné naturellement vers le droit international. J'ai fait alors un master en DIP en France ne sachant pas encore ce que je deviendrais après, la thèse est apparue comme une grande opportunité. Pour moi, à cette première époque, le droit international était la France, il y avait une identité entre les deux, cela explique certains de mes premiers travaux. J'ai vu aussi que l'ambiance internationale était en accord avec ma personnalité et que quand on y goute on ne peut plus s'en passer. En tout cas, je n'ai pas pu ! Le recul étant donc impossible, je suis allé de l'avant, mais j'ai aussi eu de la chance car certains m'ont tendu la main dans cette voie du droit international qui est à mes yeux unique et très recommandable.

 

Vous avez étudié la représentation du droit international dans les films et séries d’espionnage, notamment dans les franchises James Bond et OSS 117 ou dans la série 24 heures chrono. Diriez-vous que les espions (fictifs ou réels) sont les protecteurs ou les « ennemis » du droit international ? De quelle manière utilisez-vous ces œuvres dans le cadre de vos enseignements ?

Les « espions » ne sont ni les protecteurs ni les ennemis du droit international mais seulement un élément de l’action des Etats. Ils représentent l’action étatique, mais une action méconnue et volontairement dans l’ombre. Il n’est pas pertinent à mon sens de stigmatiser une activité qui reste habituelle et commune à tous les Etats du monde, mais plutôt de s’interroger sur la manière dont les services de renseignement fonctionnent, surtout après les révélations d’affaires récentes telles que celle de Snowden. Il n’y a en effet aucune norme qui interdit l’espionnage en droit international, il n’y a que des normes internes qui le font. A priori, et même si certaines controverses doctrinales existent en ce qui concerne l’espionnage en temps de paix, l’application du principe de réciprocité justifie l’activité d’espionnage, mais celle-ci peut parfois violer des normes internationales spécifiques, relatives par exemple à la souveraineté territoriale des Etats.

La réalité dépasse souvent la fiction, mais si vous regardez Casino Royale, des exemples flagrants de violation de la Convention de Vienne de 1961 apparaissent, avec la prise d’assaut d’une ambassade par James Bond ! Le lien entre 007 : Rien que pour vos yeux et l’affaire du Détroit de Corfou (CIJ, 1949) est également frappant. J’analyse l’action britannique dans ces films comme une vision « réaliste » des relations internationales, James Bond agit dans un monde westphalien où les souverainetés sont juxtaposées, à la différence d’un certain « idéalisme » anachronique d’OSS 117, symbole d’un colonialisme dépassé, dans une vision parodique de l’action extérieure française. Jack Bauer, dans 24 heures chrono, présente des caractéristiques très particulières : bien ancré dans l’époque de l’administration Bush, il défend une vision « jusnaturaliste » du droit international, un jusnaturalisme quantitatif : sauver des vies entraîne la violation du droit, et Jack Bauer agit ainsi sans pour autant contester l’illicéité de ses actions. On peut notamment le constater lorsqu’il est interrogé par une commission d’enquête du Sénat américain, au début de la saison 7.

En somme, ces films et séries télévisées montrent que l’action étatique, quelle qu’elle soit, est imprégnée d’orientations qui s’inscrivent dans une certaine interprétation du droit international. J’utilise des extraits de ces films dans certains de mes cours, pour illustrer mes propos. J’organise aussi des séances de ciné-débat autour d’un film avec une préparation en amont par mes étudiants et mon équipe pédagogique.

 

Vous travaillez sur la question, assez méconnue, des migrations contraintes en droit international. Pourriez-vous expliquer au grand public de quoi il s’agit ? De nos jours, ce phénomène est-il encadré de manière efficace par le droit international ?

Il existe plusieurs manifestations de ce type de migrations, de mon côté j’ai essentiellement travaillé sur la traite et le trafic illicite de migrants. Il s’agit, dans le premier cas, d’une activité d’exploitation de l’individu et dans le deuxième, du franchissement illicite de frontières, avec, selon les Protocoles des Nations Unies de 2000, une finalité lucrative. Ce sont souvent des infractions cumulatives, si par exemple des passeurs amènent des migrants sur le territoire d’un Etat et les exploitent ensuite pour qu’ils remboursent leurs « dettes » relatives aux frais de voyage. Mais l’exploitation n’est qu’une circonstance aggravante du trafic, alors que c’est un élément constitutif de la traite. Ces deux Protocoles offrent un cadre inégal, celui relatif à la lutte contre le trafic illicite de migrants est finalement plus axé sur la protection des frontières que sur la protection des droits des migrants.

C’est une manifestation de la tension dichotomique entre la souveraineté et les droits de l’homme. Si l’efficacité dépend des normes, des progrès sont à faire, mais si elle est déterminée en fonction de la pratique des Etats, comme je le pense, ce qui reste à faire est encore beaucoup plus important que des simples progrès. En effet, la protection des migrants est encore faiblement effective, il suffit de lire les journaux en se restreignant même au cadre méditerranéen. Des exemples comme le naufrage à Lampedusa en 2013 montrent malheureusement les carences en la matière.

Néanmoins, dans le cadre régional européen certains arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme, comme Hirsii Jamaa et a. c. Italie (23 février 2012) ou Rantsev c. Chypre et Russie (7 janvier 2010) sont emblématiques des problèmes rencontrés et de cette opposition dialectique entre la protection des frontières et celle des droits de l’individu. Je pense qu’il faut agir pour éviter des nouvelles tragédies. Comme l’aurait dit René-Jean Dupuy, l’être humain « ne trouve cependant une protection effective qu’autant que le pouvoir des États cesse d’être inconditionné ». Mais les limitations doivent venir des États eux-mêmes.

 

Quelle est la chose que vous répétez le plus souvent à vos étudiants, en cours ou en dehors ?

Je leur dis tout le temps que dans la vie il faut faire ce qu'on aime. C’est la seule manière d’aimer ce qu’on fait. Je pense que nombre d'étudiants (et pas seulement des étudiants !) sont contraints par des choix extérieurs, qu'ils n'ont pas fait eux-mêmes, alors que la vie devrait être une aventure. Par exemple, telle ou telle matière offrirait plus de débouchés que les autres, et certains se tournent vers elle alors même qu'ils ne prennent aucun plaisir à l'étudier. Cela brouille les particularités de chacun, on s'oublie soi-même. Sans doute, il faut bien mesurer le poids de nos propres décisions mais il faut aussi une part d'instinct. Autrement dit, et pour ramener cela au DIP, si c'est le droit international qu’on choisit, il faut se renseigner sur plusieurs points (formations, débouchés...) et ne pas se laisser décourager par des lieux communs tels que la difficulté de cette voie. Cela ne veut pas dire d'aller contre le mur, mais d'écouter sa voix intérieure. On est maître de son propre destin. S'il suit la voie qu'il a choisie de son plein gré (que ce soit les finances publiques ou le DIP !), un étudiant est sur le chemin de la réussite. C'est un état d'esprit qui supprime les limites et rend possible des chemins qui semblaient hors de portée.

 

Si vous ne faisiez pas de droit international public, quelle carrière alternative auriez-vous pu mener ?

Agent secret ! Non, sérieusement, j'aurais aimé être réalisateur de cinéma. J'ai toujours eu de l’intérêt à la fois pour la création d'histoires mais aussi, pour la vidéo, la direction d'acteurs et d'équipes. Je trouve cela stimulant. Même à petit niveau, les sensations peuvent être fortes. Tout le monde est alors au service d'un projet, cela lui donne une existence et une autonomie qui persistent des années après. On aurait pu penser que c'est loin du droit, mais pas tant que ça. Le droit est plutôt une interprétation de la réalité tandis que le cinéma (et éventuellement la vidéo) est la création d'une réalité à part. C'est complémentaire car tout ce qui existe doit être interprété. Les frontières ne sont pas toujours étanches entre la création et l’interprétation. Avec un ami et collègue qui partage ce type de plaisir, on a plaisanté parfois, on s'est dit qu'actuellement nous sommes enseignants, mais si Hollywood appelle, nous serions prêts à prendre une disponibilité ! Dans ce sens, merci d'inclure mes coordonnées en bas de page ;-)

 

Avez-vous une anecdote universitaire à partager avec les visiteurs du blog ?

J'ai recommandé très souvent le blog Le droit international expliqué à Raoul à mes étudiants et à des collègues, ne sachant pas qui était l'auteur. J’aimais particulièrement une image qui représentait la façon dont les internationalistes sont perçus par eux-mêmes et par les autres. Un jour, quelqu’un m'a dit « mais l’auteur du blog est ... ». C'était alors un grand plaisir d'apprendre que derrière l'un des projets les plus audacieux, intéressants et originaux que j'aie vus en droit international ces dernières années, il y avait un ami et ancien co-équipier. Merci pour l'interview !

 

Twitter : @RiosJacobo

Partager cet article
Repost0

Soyez Les Bienvenus!

  • : Le Droit international expliqué à Raoul
  • : Blog destiné aux juristes en droit international, à leurs proches et aux curieux. Si vous parvenez à faire comprendre la clause de la nation la plus favorisée à votre maman grâce à ce blog, son objectif sera atteint. Animé par Valère Ndior, professeur de droit public à l'Université de Bretagne occidentale.
  • Contact

DI et fictions

DI et Fictions

the godfather movie-10643

Partie Une

Partie Deux

Voyez aussi le projet de recherche de l'ULB Droit international et Cinéma et ses analyses de films et séries (dir. Olivier Corten et François Dubuisson).

Contributeurs

Contributeurs

Ont contribué à ce blog, en leur nom propre ou sous pseudonyme :

Anne de T.
Brejon, Aude
Dichotome
Dufour, Geneviève
Ecudor, Henri
Freddy
Jeanne
Jo'
L'Auvergnate
Latty, Franck
Lauranne
Mael

Marie
Maurel, Raphaël

Rios, Jacobo
Rochas, Sabrin
Rousseau, Nicolas
Sakay, Jarod
Sébastien
Steeve
Stocri
Sur, Serge
Thibault
Thomas
Valoche, Hervé

 

Merci à tous ces enseignants, étudiants et amis du droit international !